Entretien / carrière avec John Landis

S’il y a bien une règle à suivre en interviewant le légendaire John Landis, ce serait de ne pas préparer trop de questions et surtout, SURTOUT, de laisser parler le bonhomme! Car à l’instar de ses confrères John Waters ou Kevin Smith, John Landis, 60 printemps, est un vrai moulin à paroles, un de ces raconteurs / connaisseurs du cinéma, qui dans un monde parfait aurait droit à son propre talk-show. Bruyant, intarissable, jovial, extrêmement drôle, n’hésitant pas à donner clairement ses opinions et à balancer sur ses petits camarades, passionnant par sa verve et sa connaissance encyclopédique du septième art, John Landis aime et connait le cinéma! Il fut d’ailleurs le témoin privilégié d’une époque fantastique : de ses débuts de cascadeur dans les westerns spaghettis de la fin des années 60 en passant par son illustre carrière dans la comédie ET l’horreur des années 80…

 

En interview, John Landis passe du coq à l’âne et d’un sujet à l’autre dans la bonne humeur la plus totale, perdant parfois le fil de sa pensée mais retombant toujours sur ses pattes en évoquant son amour du western ou pour les films de monstres des années 50. Invité d’honneur du BIFFF en avril 2011, c’était l’occasion pour lui de présenter son dernier film, le très moyen mais néanmoins plaisant Burke & Hare (Cadavres à la Pelle), son premier long métrage de fiction en 12 ans (sorti un peu partout en 2010), une comédie horrifique dans le style des Productions Ealing des années 50-60, mettant en scène Simon Pegg et Andy Serkis en détrousseurs de cadavres, ainsi que la fine fleur des seconds rôles du cinéma anglais.

 

Si la carrière de Landis a connu sa part de gros succès (American College, Les Blues Brothers, Le Loup-Garou de Londres, Un Fauteuil Pour Deux) et d’échecs cuisants (L’Embrouille est Dans le Sac, Le Flic de Beverly Hills 3, Blues Brothers 2000, Susan a un Plan), avec quelques films cultes ou honteusement sous-estimés dans le lot (Hamburger : Film Sandwich, Three Amigos!), le moment le plus dramatique de la carrière du réalisateur fut sans aucun doute le 23 juillet 1982 quand, sur le tournage de La Quatrième Dimension – Le Film, un film à sketches co-réalisé avec Steven Spielberg, Joe Dante et George Miller, l’acteur Vic Morrow ainsi que deux enfants vietnamiens de 6 et 7 ans furent tués par un hélicoptère ayant perdu le contrôle. Landis ainsi que d’autres membres de l’équipe technique furent inculpés d’homicide involontaire. Après un long procès, Landis et les autres membres de l’équipe furent acquittés par un jury et la carrière du réalisateur redémarra assez vite, même si cette tragédie mit fin à l’amitié qui le liait à son co-réalisateur / producteur Steven Spielberg. En 1991, Landis déclara “Je vis tous les jours avec la tragédie de La Quatrième Dimension”.

 

John Landis sera, quoi qu’il arrive, toujours reconnu pour ses deux plus gros succès, Les Blues Brothers et Le Loup Garou de Londres. Il est un des rares réalisateurs à avoir su mêler horreur et comédie avec bonheur. Avec seulement deux films d’horreur à son actif, Landis fut malgré tout invité à faire partie de l’anthologie télévisée Masters Of Horror. Cependant, pour les fans nombreux du défunt Michael Jackson, John Landis restera à jamais le réalisateur du vidéoclip le plus novateur et influent de tous les temps : Thriller!… Il retrouvera d’ailleurs Michael Jackson en 1991 pour la vidéo de Black and White.

 

 

Le grand inconvénient de ces interviews “groupées” (ici, quatre intervieweurs provenant de médias différents… en langues différentes et ne se connaissant ni d’Eve ni d’Adam!), c’est le manque de temps pour aborder toutes les questions les plus pertinentes. Impossible donc d’aborder la mort de John Belushi, les échecs successifs des derniers films, les interventions des studios ayant ruiné Blues Brothers 2000 en imposant des mesures de langage, les débuts de cascadeur, les collaborations répétées avec Rick Baker, le maestro des effets de maquillage, une carrière prolifique à la télévision ou encore son prochain projet, un bouquin d’anthologie regroupant les photos commentées des plus grands monstres du cinéma…

 

 Simon Pegg, Christopher Lee, John Landis et Andy Serkis sur le tournage de Burke & Hare (Cadavres à la Pelle)

 

Pas assez de temps, surtout lorsque vous êtes obligé d’endurer les questions d’une stupidité confondante de certains de vos confrères (« Quel est votre film chinois préféré? »). Il semble de toute façon que quel que soit le temps imparti, il sera toujours trop limité lorsque vous vous retrouvez face à John Landis, toujours armé d’un millier d’anecdotes croquignolesques… surtout lorsque le réalisateur tient à expliquer lui-même à un des cameramen présents POURQUOI sa caméra n’est pas à la bonne hauteur, lui expliquant en détails pourquoi ses images seront merdiques… Notre interview commence donc avec une leçon “comment filmer une interview” avec une légende du cinéma et quatre journalistes serrés comme des sardines dans un petit bus à vocation publicitaire. Nous vous épargnerons la leçon pour nous lancer directement dans cette interview passionnante : 35 minutes régulièrement ponctuées par les éclats de rires tonitruants de notre invité légendaire, d’une humeur particulièrement excellente.

 

Pour la version originale en anglais de cet entretien, c’est ICI.

 

 

 

Comment vous est venue la décision de faire de Cadavres à la Pelle une comédie romantique plutôt qu’un film d’horreur? Après tout il s’agit de l’histoire de deux personnages immondes qui aurait très bien pu donner un film d’horreur très sérieux!

 

Lorsque j’ai reçu le scénario, c’est exactement cet aspect-là qui m’a plu : le concept de faire une comédie romantique basée sur des faits tout à fait immondes! C’était un challenge car Burke et Hare sont deux personnages affreux et détestables, des meurtriers! Le challenge du film était de ne jamais cacher leurs méfaits, pas d’excuses! On les voit donc assassiner des gens et pourtant je veux que vous vous attachiez à eux! (rires) Je trouvais ça très subversif, pervers et réaliste. (rires)

 

 

N’aviez-vous pas peur de distraire vos spectateurs en introduisant ce personnage secondaire qui brise le quatrième mur et vient nous raconter le film face caméra?

 

Je ne trouve pas que le procédé fasse sortir le spectateur du film! Etait-ce votre cas?… J’aime beaucoup ce procédé narratif qui d’ailleurs n’est pas neuf et que j’ai déjà utilisé dans plusieurs de mes films. Je trouvais qu’ici il serait judicieux que ce soit le bourreau qui raconte le film. Puisqu’il incarne la Mort!

 

Le film est très drôle mais selon moi, jamais davantage que lorsque Ronnie Corbett intervient. J’étais très heureux de le retrouver dans ce film parce que je le croyais… quel est le mot?… Mort!

 

(Rires) Vous êtes affreux! Saviez-vous que Ronnie Corbett est originaire d’Edimbourg? Je lui ai demandé de parler dans le film avec son accent écossais et il m’a répondu qu’il s’était efforcé tout au long de sa carrière de le cacher!

 

Etait-ce l’un des attraits du film que de tourner en Angleterre avec des acteurs anglais? Un film indépendant au budget réduit?

 

Vous savez c’est un film anglais, produit par une compagnie anglaise, sur un sujet anglais. Tout le monde sur le plateau était anglais, sauf Isla Fisher qui est australienne, mais c’est quand même le Common Wealth! (rires) Le film se déroule en Écosse en 1888 donc je ne vois pas trop pourquoi j’aurais pris des acteurs italiens!… A propos des acteurs, je voulais travailler avec plusieurs d’entre eux, notamment Ronnie Corbett. En 1975 j’ai vécu à Londres pendant 7 mois, je travaillais comme scénariste (non-crédité) sur le film de James Bond, L’Espion qui m’aimait. Chaque soir je regardais le show comique The Two Ronnies, avec Ronnie Barker et Ronnie Corbett, une institution en Angleterre! Je les aimais beaucoup, ils étaient brillants! Cadavres à la Pelle regorge de petits rôles tenus par des acteurs dont les visages ne sont connus que du public anglais, comme par exemple Paul Whitehouse. La plupart des américains ne savent pas qui est Ronnie Corbett mais tant pis pour eux! Il est génial! Ce qui est intéressant c’est que personne ne lui propose jamais de rôles!

 

C’est donc une production Ealing mais nous n’avons en vérité tourné qu’un seul jour aux Studios Ealing, pour le décor de l’intérieur de la prison. Tout le reste est tourné en décors naturels.  Mon prochain film, The Rivals, devrait également être tourné en Angleterre, si le financement se met en place. Le casting est merveilleux puisque nous retrouverons Imelda Staunton, Gemma Arterton, Albert Finney, Joseph Fiennes, Tom Courtenay… la crème des acteurs anglais! Il s’agira d’un film un peu plus orthodoxe avec des duels à l’épée, adapté d’une pièce merveilleuse de Richard Sheridan. J’espère que mes producteurs trouveront vite le financement. Je croise les doigts! Parce qu’aujourd’hui si vous voulez faire un film un peu inhabituel et qui sort du lot, bonne chance pour trouver de l’argent! Les grands studios ne produisent plus de petits films. J’ai adoré The Social Network mais c’est un miracle que ce film-là soit sorti, c’est à n’y rien comprendre! Le problème aujourd’hui c’est que les studios ne sont plus que des petites subdivisions d’énormes multinationales. Les enjeux sont donc totalement différents. Ils produisent des films qui doivent cartonner à Rio De Janeiro, à Bruges, à Madrid, à Taïwan, etc. Ils sont condamnés à cartonner! C’est pourquoi on voit des Spider-Man, Harry Potter ou des Transformers produits à la chaîne, des grosses franchises, des suites et des remakes! C’est le plus petit dénominateur commun! Certains d’entre eux sont très bons d’ailleurs, j’adore Harry Potter! Mais les temps ont changés depuis les années 70/80 où Hollywood était encore Hollywood. Hollywood n’existe plus aujourd’hui, c’est un business de cinéma international où toutes les décisions sont prises en comités.

 

Moi j’ai eu la chance de réaliser des films à Los Angeles et partout ailleurs à l’époque où il était encore possible pour un réalisateur d’avoir une certaine liberté. Prenez Sidney Lumet, qui vient de nous quitter… Sa mort est très symbolique pour moi. Voilà un homme qui a fait des dizaines de films absolument incroyables! Aujourd’hui, aucun studio n’aurait l’audace de produire des films comme Network ou Un Après-Midi de Chien.

 

… Et il est devenu pratiquement impossible d’être aussi prolifique que Sidney Lumet qui à l’époque réalisait un ou deux films par an! De très bons films par dessus le marché!

 

C’est possible si vous vous appelez Spielberg, Lucas… ou Clint! Mais malheureusement c’est la vérité. Très peu de réalisateurs y arrivent encore.

 

Est-ce la raison pour laquelle vous vous êtes consacré principalement à la télévision ces quinze dernières années? On avait l’impression que vous aviez un peu disparu…

 

En fait j’ai réalisé également des documentaires pour le cinéma mais qui malheureusement ne sont jamais arrivés jusqu’en Europe. Ceci dit, j’ai toujours beaucoup travaillé pour la télévision. J’adore ça!

 

Au cours de votre carrière vous avez dirigé beaucoup de comédiens comme Dan Aykroyd et John Belushi dans Les Blues Brothers, Eddie Murphy et j’en passe. Et puis évidemment sont arrivés Les Trois Amigos!… Comment se débrouille-t-on avec, non pas un, mais TROIS comédiens comme Steve Martin, Chevy Chase et Martin Short sur ce film en particulier? Les comédiens ayant souvent des réputations de prima-donnas, comment gère-t-on les égos?

 

Oh, vous savez, ce sont des acteurs comme les autres. Vous leur dites juste ce qu’ils doivent faire!

 

 

Que pensez-vous de cette tendance à l’improvisation dans les comédies américaines actuelles?

 

C’est intéressant, c’est un nouveau style : les comédiens improvisent et improvisent et ils tournent pendant des heures! C’était le cas de Very Bad Trip. Ils avaient des heures de rushes pour certaines scènes. Je n’en avais pas l’équivalent pour l’intégralité des Blues Brothers! Judd Apatow et Will Ferrell sont très doués pour ça. L’improvisation peut générer des choses géniales. Pour ma part j’ai recours à l’improvisation pendant les répétitions. Éventuellement pendant le tournage, je peux suggérer certaines choses mais en général, non, l’improvisation n’est pas mon truc.

 

Three Amigos! était entièrement écrit et nous avons suivi le scénario à la lettre. Avez-vous vu La Quatrième Dimension – Le Film? Beaucoup de critiques à l’époque ont écrit que la scène d’ouverture, ce long dialogue entre Dan Aykroyd et Albert Brooks était improvisée! A l’époque ça m’emmerdait prodigieusement. Je l’ai écrite cette putain de scène!!! (rires) Improvisation, mon cul! Et puis en fait j’ai réalisé que c’était un compliment par rapport à la performance des acteurs parce que la scène semblait naturelle, réelle…

 

Je n’ai donc rien contre l’improvisation mais n’oublions pas qu’à l’époque la pellicule coûtait très cher! Avec les technologies digitales, de nos jours on peut tourner pendant des heures gratuitement. Mais avec la pellicule, vous aviez des bobines de 10 ou 20 minutes et c’était donc très cher, pas de temps à perdre! C’est pour ça que les réalisateurs criaient “COUPEZ” et ne tiraient que les scènes sélectionnées. Aujourd’hui, les réalisateurs gardent tout parce que le transfert est beaucoup moins onéreux.

 

Aimeriez-vous travailler avec cette nouvelle génération de comédiens très populaires, la “génération Apatow” : Will Ferrell, Steve Carell, Zach Galifianakis, Paul Rudd, etc. ?

 

Pourquoi pas! Certains d’entre eux sont géniaux! J’ai travaillé avec des dizaines de musiciens et c’est toujours le plus difficile parce qu’ils ne sont pas acteurs. Mais le travail avec les comédiens est très intéressant. Le problème que j’ai, c’est que les réalisateurs – tout comme les acteurs – sont très vite étiquetés. Et ça m’a toujours emmerdé parce que le travail du réalisateur est exactement le même, qu’il fasse un film à 200 millions de dollars ou un film à 2 millions de dollars! Que le film soit gigantesque ou fauché, le travail reste le même! Que ce soit une comédie, un western, un film de science-fiction, un film d’horreur, de guerre ou musical, ça reste le même boulot! Certains comme Hitchcock ou John Carpenter aiment se « franchiser » : « Alfred Hitchcock Présente » ou « John Carpenter Présente »… Beaucoup de réalisateurs de films d’horreur font ça. Moi en tant que réalisateur ça me met en colère parce que personne ne penserait à me proposer un bon western, par exemple! « Oh, Landis ne fait pas de westerns, il fait des comédies! »…

 

Vers la fin des années 60 jusqu’au milieu des années 70 j’ai travaillé sur de nombreux westerns, en tant que cascadeur. C’est Walter Hill qui m’a d’ailleurs dit un jour « Si ils savaient à quel point c’est le pied de réaliser un western, personne ne nous laisserait faire! » (rires) J’adore le western, certains de mes films préférés font partie du genre. Sergio Leone était intéressant parce qu’il a vraiment réinventé le genre en le transformant en opéra. Ses films sont très italiens mais ils ont permis au genre de renaître et de survivre en amenant quelque chose de nouveau. A côté de ça, il y a tant de fabuleux westerns américains : La Horde Sauvage, de Peckinpah, les films de John Ford, Budd Boetticher, etc. William Wyler a tourné des centaines de westerns, et des bons! Un de mes préférés c’est Le Cavalier du Désert avec Gary Cooper et Walter Brennan dans le rôle du Juge Roy Bean! Un chef d’oeuvre! Il y a tant d’excellents westerns. Il y en a plein de médiocres aussi, mais il y a de la médiocrité partout!…

 

En examinant votre filmographie, on se rend compte que vous avez beaucoup de talents différents : vous avez commencé comme cascadeur, puis vous êtes devenu scénariste, réalisateur, acteur… Selon vous, quel est votre point fort? Votre plus grand talent?

 

Je suis un piètre acteur! (rires) Mais quel est mon talent? Le talent en général, c’est chimique… C’est amusant, je suis souvent invité à donner des conférences dans des écoles de cinéma. Ce que je constate c’est que faire un film n’est rien de très compliqué. C’est un artisanat, comme construire une table. Il s’agit juste de filmer, de connaître l’art du montage, le langage cinématographique, vos optiques et tout le reste… Faire un film ce n’est pas un art! Si vous savez conduire une voiture, vous savez faire un film… Le problème c’est que le talent ne s’apprend pas. Soit vous savez chanter, soit vous ne savez pas. C’est génétique. Je suis complètement athée mais je crois à l’expression « cadeau de Dieu ». Je peux rendre un acteur meilleur dans un film en manipulant le montage. Il y a beaucoup de petites astuces à apprendre : par exemple, imaginons une scène de dialogue entre vous et moi. On va dire que je suis un très mauvais acteur alors que vous êtes fabuleux… la solution sera de laisser la caméra sur vous et le montage me rendra meilleur… Si un acteur est incapable de prononcer certains dialogues, donnez-lui un truc à manger dans la scène. Tout le monde est beaucoup plus naturel lorsqu’il essaie de parler en mangeant! Il y a des dizaines de petites astuces à apprendre dans ce métier, mâcher du chewing-gum en est une autre! Par contre au théâtre ce n’est pas possible, sois vous êtes bon, sois vous êtes mauvais! A quoi tient le talent? Si je le savais, je serais sans doute millionnaire!

 

Combiner l’horreur et la comédie s’avère souvent très difficile et rares sont les réalisateurs qui y parviennent. Je pense à Sam Raimi ou à votre pote Joe Dante… Vous semblez avoir toujours eu ce talent, notamment sur Le Loup-Garou de Londres ou encore Innocent Blood… et aujourd’hui sur
Cadavres à la Pelle…

 

Innocent Blood était une pure comédie, oui! Mais dans le cas du Loup-Garou de Londres, ça m’a toujours chagriné qu’on le considère comme une comédie. C’est un film intentionnellement drôle, oui, mais à la base ça reste quand même un récit essentiellement tragique! La raison pour laquelle le film est drôle, c’est que je l’ai traité sous un angle réaliste. Il existe en littérature et en cinéma ce concept de « suspension d’incrédulité ». Quand vous regardez un bon film, vous vous retrouvez plongé dedans, avec les personnages! C’est le cas des meilleurs films d’horreur. Prenez L’Exorciste, du moins la version originale de 1973. Je pense que le Pape devrait canoniser William Friedkin parce que… son film est un putain de film pro-catholique, nom de Dieu! Et ce qui est intéressant à propos de ce film c’est que je suis athée à 100 %. Je ne crois pas au Diable, rien à foutre de Jésus Christ et toutes ces conneries… Je sais que ce sont des histoires. Mais en regardant L’Exorciste, j’ai marché à fond! Satan, la gamine possédée… j’étais soulagé quand le prêtre se pointe à la fin et je commençais à croire en la toute-puissance du Christ et toute cette merde! (rires)… C’est pour ça que le film est formidable! Une fois le film terminé, je suis revenu à la raison mais j’avais deux amis, des grenouilles de bénitier qui en ont fait des cauchemars pendant des mois!… Donc mon intention avec Le Loup-Garou de Londres, c’était d’en faire un film réaliste bien que les situations soient complètement ridicules! Presque tous les points de départ des films d’horreur sont ridicules. Les vampires, les zombies… c’est de la connerie, ça n’existe pas! Donc à partir de là, comment les rendre réels, crédibles? Eh bien mon idée était de narrer le film du point de vue d’un personnage intelligent et cartésien. (rires) Et que font les cartésiens quand ils sont confrontés à des phénomènes ridicules? Ils en rient!… Si je vous dis que votre collègue ici est un vampire, vous allez me rire au nez! Or si ce soir, il vient vers vous, vous mord dans le cou et vous arrache la gorge, vous allez crever de mal, vous serez terrifié mais vous n’allez pas penser «VAMPIRE», «MORT-VIVANT», mais plutôt… «FOU FURIEUX»!!! Pourquoi? Parce que les vampires n’existent pas. Ce qui vous arrive est impossible. Donc dans Le Loup-Garou de Londres, quand Jack meurt, il est furieux, c’est de la folie furieuse! C’est donc pour ça que le film est humoristique mais je ne le qualifierais pas de comédie. Il n’y a d’ailleurs pas de «happy ending». Et puis ce n’est pas non plus un film très subtil: la première fois que l’on découvre les deux héros, ils sont à l’arrière d’un camion de transport de moutons, puis ils se rendent dans une auberge appelée «L’Agneau Massacré»! Ils sont mal barrés! Dès le début, on sait qu’ils vont y passer, ils n’ont aucune chance! (rires)

 

 

 

Que s’est-il passé avec l’album de la bande originale du Loup-Garou de Londres? On n’y entend qu’une maigre partie du score d’Elmer Bernstein…

 

J’ai écrit le film en 1969 et l’ai réalisé en 1981. Ca a pris énormément de temps parce que tout le monde disait que c’était soit trop horrifique pour être drôle ou trop drôle pour faire peur. Mais après avoir eu du succès avec American College et Les Blues Brothers, j’avais un peu plus de « poids » à Hollywood et j’ai donc réussi à trouver le financement. Mon scénario contenait déjà toute la musique que je voulais retrouver dans le film. Et c’est le merveilleux Elmer Bernstein qui a composé la musique, une bande originale fabuleuse!

 

Mais quand Polygram a produit l’album du film, ils ont demandé à ce mec, Meco Monardo, qui venait d’avoir un succès phénoménal avec son album « Disco Star Wars » de composer quelques morceaux supplémentaires. Ca m’a vraiment mis en colère parce que d’un côté j’avais ce score formidable et ils ont préféré sortir cette merde! Malheureusement je n’ai pas eu mon mot à dire et en fin de compte, il ne reste plus que 6 minutes de la musique d’Elmer sur le disque! D’ailleurs si vous lisez bien la pochette arrière du disque, je dis littéralement « C’est de la merde! » (rires) J’étais vraiment furax!

 

 

Malgré le succès de vos films, pour certains vous êtes encore avant tout le réalisateur du vidéoclip Thriller, de Michael Jackson!

 

En fait ça dépend dans quel pays je me trouve. Dans certains pays, je suis connu pour Three Amigos! En France, ils aiment Un Fauteuil Pour Deux… ce qui est drôle c’est qu’en Russie ils aiment Drôles d’Espions! En Angleterre, c’est Le Loup-Garou de Londres, à Chicago c’est évidemment Les Blues Brothers! Mais dans le cas de Thriller, c’était vraiment un succès international. Tout le monde aimait Michael!

 

Selon vous, quel serait votre film le plus réussi? Je pense que Three Amigos! Est votre chef d’œuvre!

 

Je ne sais pas, chacun de mes films a ses défauts! Faire un film c’est l’art constant du compromis. Il y a tant d’éléments qui peuvent aller de travers! Alfred Hitchcock appelait l’équipe technique “les obstacles entre moi et mon film” (rires) Et puis vous savez les acteurs… ils se disputent avec leurs femmes, y’en a toujours un qui est allergique à un truc… Il y a tant d’éléments à prendre en compte! Sur Three Amigos!, j’ai dit à mes trois héros, Steve Martin, Chevy Chase et Martin Short de prendre des leçons d’équitation parce que le film – un western parodique – nécessitait beaucoup de scènes à cheval. Donc ils y sont allés, mais lors de votre première leçon, quoi qu’il arrive, vous avez mal au cul! Donc ils me disent “ça fait trop mal, on arrête”!… Me voilà donc tout à coup comme un con à devoir réaliser un western avec trois mecs qui ne savent pas monter! Donc quand je revois Three Amigos!, je me dis que mon plus grand exploit est d’avoir réussi à faire croire qu’ils montent à cheval. (rires) C’étaient des doublures mais dans le film, on ne voit pas la différence, ça marche!

 

 

J’ai toujours voulu voir une suite aux Three Amigos!

 

C’est vrai que ce film est vraiment très drôle! Je l’ai revu récemment et je me suis surpris à rire. Alfonso Arau est fantastique en « El Guapo ». Tony Plana et tous les acteurs mexicains étaient formidables! C’est un film merveilleusement stupide!

 

J’ai eu la chanson des Three Amigos! en tête sans arrêt en préparant cette interview!

 

En parlant de la musique, c’est Randy Newman qui jouait la voix du « Buisson Chantant ». Nous avions des chansons de Randy Newman et une fois de plus, un score d’Elmer Bernstein. C’était un score qui a nécessité un grand orchestre, 120 musiciens! C’était incroyable et le plus amusant, si vous écoutez le score, vous vous rendez compte que c’est Elmer Bernstein qui se parodie lui-même! (rires) Il était connu pour la musique des Sept Mercenaires et de nombreux autres westerns. Ce qu’il a fait sur Three Amigos! était fabuleux, très intelligent!

 

 

Mais vous savez, quand les gens me demandent « quel est votre film favori? » ou « quel est votre top ten des meilleurs films au monde? », je trouve ça toujours complètement idiot! Parce que la qualité d’un film relève souvent d’une réaction émotionnelle. Sans trop y réfléchir, je peux vous citer 30 grands films français. Prenez deux films comme Weekend, de Godard et La Belle et la Bête, de Cocteau… Ils n’ont RIEN en commun et pourtant ce sont deux chefs d’œuvre, mais qui peut dire que l’un est meilleur que l’autre? D’autres grands films… voyons… Les Sentiers de la Gloire et… Pinocchio! Encore une fois, deux grands films mais rien en commun! Comment s’appelle ce film de John Woo que j’adore, celui dans l’hôpital?… (il réfléchit puis entend la réponse)… A Toute Epreuve! Un film fantastique, drôle et romantique à la fois. La seule chose qui m’ennuie chez John Woo c’est cette manie de foutre des pigeons dans tous ses films! Dans chaque scène d’action, hop, il vous colle des pigeons qui volent partout! C’est bon John, faut arrêter avec ces putains de pigeons!

 

Euh… Je crois que ce sont des colombes…

 

Des colombes? Ce sont des rats volants! (rires)

 

Quel genre de conseils prodiguez-vous en général aux jeunes réalisateurs qui vous approchent?

 

Quand des gens me disent « je veux être acteur, chanteur, réalisateur… », je leur demande pourquoi. En général ils ne savent pas trop quoi répondre donc je leur dis « parce que vous voulez devenir riche et célèbre, non? »… Ils répondent « non, non »… « OK, alors bougez-vous, prenez votre petite caméra et allez tourner un film! » La plupart des gens qui font des films le font pour de mauvaises raisons, vous savez! Mais aujourd’hui la technologie est tellement spectaculaire! Avec cette petite caméra comme la votre (il désigne la caméra du caméraman), vous pouvez tourner un film en haute définition et le monter sur votre portable!… C’est un avantage incroyable qu’ont les jeunes réalisateurs aujourd’hui. Ils ont tout à leur portée et peuvent faire des films facilement. Ce que je constate… c’est qu’ils ne le font pas! Ils ont tous les moyens mais ne le font pas!… Un autre conseil que je donne souvent c’est de ne pas faire UN film, faites-en QUINZE! Je donne le même conseil aux scénaristes : en général ils ont un script qu’ils ont écrit à l’école de cinéma et puis rien d’autre! Et puis quand leur script est rejeté ils se retrouvent comme des cons. Ces jeunes gens devraient avoir QUINZE scénarios en réserve! C’est donc mon meilleur conseil. Et de ne pas laisser tomber! Aujourd’hui il est tout à fait possible de réaliser un produit correct et diffusable à la télévision pour 500 malheureux dollars!

 

A la manière de Roger Corman!

 

Oh non, Roger est juste radin! (rires) J’adore Roger mais c’est un radin! Il a donné leur chance à Coppola, Scorsese, Joe Dante et plein d’autres encore, c’est vrai. Mais il les a également exploités jusqu’au trognon! (rires) Il s’est fait des millions et tous ces gens n’en ont jamais vu la couleur ! Pour Roger il n’y avait que l’argent qui comptait. Avez-vous lu son autobiographie ? “How I Made a Hundred Movies in Hollywood and Never Lost a Dime” (“Comment Tourner une Centaine de Films à Hollywood Sans Perdre un Rond”…) Ça en dit long!

 

Les réalisateurs de films d’horreur sont souvent obligés d’être très créatifs parce qu’ils bossent avec des bouts de ficelle. Un bon exemple est Don Coscarelli qui bosse toujours sur des films à budgets très modestes.

 

C’est vrai mais parfois c’est aussi un choix. Don Coscarelli est fabuleux! Mon film préféré de Don c’est Bubba Ho-Tepp! Ossie Davis et Bruce Campbell y sont si drôles! J’adorais l’originalité du script, ce vieux noir qui pense être John F. Kennedy. J’adore ce film!

 

Est-il encore possible à l’heure actuelle pour un réalisateur de prendre en charge la distribution de ses propres films?

 

Non, malheureusement cette époque est révolue. William Goldman a déclaré un jour que le seul vrai « auteur » du cinéma américain était Russ Meyer. Pourquoi? Parce que Russ réalisait, écrivait, faisait la photo, le montage et la distribution de tous ses films! Il emmenait les bobines dans le coffre de sa voiture et s’occupait de tout! Et il était sans doute le seul.

 

Aujourd’hui c’est très difficile. Le gros problème est effectivement la distribution. Grâce à ces nouvelles technologies, il y a pléthore de films qui sortent chaque année et il n’y a pas de place pour tout le monde! J’étais récemment à Paris et j’ai appris qu’en France, 250 films ont été produits l’année dernière. Il n’y a pas assez de salles! Donc si votre film ne rapporte pas assez d’argent le premier jour, les exploitants s’en débarrassent. Voilà le gros problème actuel, ce ne sont pas les coûts de production mais bien les coûts du marketing et juste essayer de faire connaître votre film!

 

J’imagine que l’expérience des Masters of Horror pour la télévision a du être une expérience très libératrice puisque vous pouviez faire absolument tout ce que vous vouliez, aller aussi loin que possible!

 

C’était amusant parce que c’était unique. D’ailleurs tous ces réalisateurs aimeraient en réaliser davantage mais il n’y a plus d’argent donc… Les Masters of Horror étaient géniaux! La plupart des épisodes étaient très bons mais quelques uns étaient vraiment fabuleux! Chaque réalisateur avait un million de dollars par épisode et dix jours de tournage à Vancouver. Et nous pouvions filmer tout ce qui nous passait par la tête, sans censure. TOUT CE QUE NOUS VOULIONS! C’était vraiment génial. J’en ai réalisé deux. Max, mon fils, m’a écrit un épisode : Deer Woman. Quant à l’autre épisode, Family, il a été écrit par Brent Hanley, un mec très étrange, un texan. Vous souvenez-vous du film Emprise, de Bill Paxton? Le film était bon mais son scénario était l’un des meilleurs putain de scénarios que j’ai jamais lus! C’est un de ces rares scénarios où j’étais complètement choqué à la fin! Et c’est donc le scénariste qui a écrit l’épisode Family, avec George Wendt. Celui-là j’en suis très fier, tout comme de la performance de George!

 

Un épisode drôle ET horrifique à la fois!

 

Merci.

 

Avant de nous quitter, j’aimerais vous remercier… Saviez-vous que vous êtes le seul cinéaste à avoir filmé Michelle Pfeiffer nue, dans Série Noire Pour une Nuit Blanche!?

 

(rires) Cette fameuse scène! Michelle était très jeune et très jolie à l’époque. Elle est toujours très jolie d’ailleurs! C’est aussi pour ça que je fais du cinéma. (rires) C’est sans doute pour cette scène qu’on se rappellera de moi!!! (rires)

 

Interview réalisée par Grégory Cavinato dans le cadre du BIFFF 2011, le 13 avril à Bruxelles.

Remerciements à Marie-France Dupagne.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>