Entretien / carrière avec Alexandre Aja

A 35 ans seulement, Alexandre Aja est certainement l’un des plus jeunes Chevaliers de l’Ordre du Corbeau, une récompense décernée par les organisateurs du BIFFF de Bruxelles pour services rendus à la cause du cinéma fantastique et de genre.

 

Fils du cinéaste Alexandre Arcady, Aja s’est construit très rapidement une carrière américaine que beaucoup lui envient, sans pour autant perdre sa liberté et ses penchants (gentiment) subversifs. Après des débuts un peu ratés avec Furia, il revient en force en 2003 avec la bombe Haute Tension, survival français tendu comme un string, qui lui vaudra un grand succès ainsi que l’intérêt des majors américaines. Son ascension (en parallèle avec ses collaborateurs fidèles : son co-scénariste fétiche et ami d’enfance Grégory Levasseur, son chef opérateur Maxime Alexandre et Franck Khalfoun dont il a produit P2 – Deuxième Sous-Sol et le récent remake de Maniac) se poursuit donc à Hollywood quand Wes Craven lui propose le remake de La Colline a des Yeux, succès mondial, autant critique que public à la clé !

 

Le rêve américain se poursuit avec Mirrors, moins apprécié mains néanmoins très rentable pour culminer sur le phénoménal et féroce Piranha 3D, une attaque en règle de l’Amérique actuelle en proie à des monstres préhistoriques. Une fois de plus, le succès critique et l’accueil public sont remarquables, un exploit pour un film aussi joyeusement gore!

 

Très occupé à la post-production de Horns, avec Daniel Radcliffe et à la création du space opera Cobra, adaptation du célèbre manga, Alexandre Aja a profité de son passage à Bruxelles pour s’exprimer devant notre caméra. Assez timide et réservé, le golden boy barbu s’est néanmoins montré extrêmement sympathique. On n’en attendait pas moins d’un Chevalier de l’Ordre du Corbeau !…

 

 

C’est votre premier retour au BIFFF depuis 12 ans et la présentation de votre premier film Furia. Quelles sont vos impressions sur le Festival et qu’est-ce que ça vous fait d’être adoubé Chevalier de l’Ordre du Corbeau ?

 

C’est un souvenir particulier parce que je me suis retrouvé ici avec Furia qui n’était pas le plus fun des films que j’ai faits, c’était un peu bizarre de le présenter ici. Je ne m’attendais pas à un tel accueil et une telle énergie du public. J’aurais adoré être ici avec Haute Tension, La Colline a des Yeux ou avec Mirrors, des films qui étaient beaucoup plus dans cet esprit « montagnes russes » que Furia, mais à l’époque j’ai découvert ce public et surtout une chose qui semble avoir disparu ici à Tour et Taxis qui était le rafting sur foule ! Faire partie de l’Ordre du Corbeau aujourd’hui, c’est un honneur. Être dans la même catégorie que John Landis ou d’autres invités comme Dario Argento ou Christopher Lloyd avec qui j’ai tourné récemment, c’est une très bonne idée ! Je me sens un peu jeune pour faire partie de cet Ordre mais c’est vrai que pour des réalisateurs ou des acteurs qui ont tellement travaillé dans le genre, avoir une sorte de reconnaissance sur le genre lui-même dans un festival qui montre bien ce qu’ils ont amené, comment ils ont évolué, c’est génial ! Il y a quelque chose de totalement particulier dans l’expérience du film de genre qui est complètement différent de tous les autres types de films. Un bon film d’horreur très bien fait crée une immersion du spectateur d’une manière extrêmement forte, lui fait vivre quelque chose qu’il n’a pas l’occasion de vivre dans la vie de tous les jours ! Ce que j’aime le plus dans le cinéma d’horreur et particulièrement le survival c’est qu’on peut se mettre à la place des victimes. J’aime quand un film arrive à nous faire poser la question « Qu’est-ce que je ferais si c’était moi ? Quelles seraient mes réactions dans une situation similaire ? » Ces films permettent donc un questionnement extrêmement profond : « est-ce que je serais un héros ou un lâche ? » On retrouve ces questions dans les meilleurs survivals, les grands classiques comme Délivrance, Les Chiens de Paille, Le Vieux Fusil, etc…

 

Votre père est Alexandre Arcady. Est-ce que vos débuts dans le monde du cinéma ont été facilités par son prestige de réalisateur populaire ?

 

Complètement ! Je ne vais pas mentir, j’ai grandi sur les plateaux, je l’ai observé en train d’écrire et de travailler. L’idée d’aller dans une école de cinéma n’était même pas une option parce que je ne sais pas ce que j’y aurais appris d’autre qu’au contact de mon père. C’est donc vrai que ça m’a facilité les choses pour faire mes premiers courts-métrages. Mais une fois que je suis parti en Amérique, là c’était différent !

 

Vous avez d’ailleurs pris une voie complètement opposée par rapport à votre père, vos films n’ont rien en commun !

 

J’ai appris énormément avec mon père, surtout techniquement et sur l’écriture parce qu’il a quand même réalisé beaucoup de films de genre, des polars, des films de gangsters, dans un style beaucoup plus grand public. Mais mes influences viennent surtout de mon amitié avec mon meilleur pote, celui avec qui je travaille toujours, Greg Levasseur. Ensemble nous avons écumé tous les vidéoclubs de France et visionné tous les films gore et de genre quand nous étions ados. Nous étions passionnés par les maquillages, nous nous amusions à recréer ceux de Zombie quand nous étions en vacances et c’est à cette époque que nous avons décidé de faire des films d’horreur ! C’est un peu le mélange de ces deux influences qui a fait que… voilà !

 

 

A propos de votre dernier film, Piranha, quelle est votre réaction par rapport au discours que James Cameron a tenu à propos de votre conversion 3D ?   

 

La vérité c’est que James Cameron est assez malhonnête ! Je devais tourner le film en 3D avec son système, ses caméras. Le film est devenu « Piranha 3D » pendant l’écriture ! Le film a été écrit et conçu pour la 3D, ce n’était pas du tout une idée qui est venue après ! Nous avions les caméras de Cameron et puis quelques mois après le début de la préparation, nous nous sommes rendus compte que ces caméras avaient un problème, c’est-à-dire que pour que la 3D marche quand on tourne en vraie 3D, il faut que la lumière soit exacte pour l’œil droit et l’œil gauche. Problème : quand on tourne sur l’eau, avec la réflexion du soleil sur la surface de l’eau, même avec une différence de quelques centimètres, la lumière change ! Donc à partir de là, la 3D est cassée ! Ça ne se répare pas et nous avons donc du nous tourner très vite vers une conversion qui est un processus beaucoup plus long, beaucoup plus cher et pas forcément le plus pratique. 80 % de Piranha s’est tourné sur l’eau donc je ne pouvais pas faire autrement ! Le frère de James Cameron a travaillé avec nous comme plongeur et James Cameron sait donc que tout le processus est tombé à l’eau. Alors son discours… Je ne sais pas si ses propos ont été déformés mais il a malheureusement mis Piranha dans le même sac que tous ces films qui étaient convertis vite fait mal fait et qui ont – et là je suis d’accord avec lui – porté préjudice à la 3D en général. Concernant la deuxième partie de son discours sur la 3D « jaillissante » avec tous ces gimmicks qui sortent de l’écran mais qui ne servent pas le cinéma, je ne suis pas forcément d’accord. Je pense que tous les outils de la grammaire cinématographique peuvent être utilisés de différentes manières selon les sujets. Évidemment quand on fait un drame, on ne va pas faire de la 3D jaillissante ! Mais dans le cas de Piranha, c’est un film tellement popcorn, fait pour être amusant avec des machins qui jaillissent de l’écran, c’est fait pour ça ! On est dans un parc d’attraction. Tout dépend du genre !

 

 

Je n’ai pas fait le film pour la 3D. Après Haute Tension, je suis parti à Los Angeles et avant même La Colline a des Yeux, j’ai reçu énormément de scripts, dont celui de Piranha qui ne s’appelait pas encore Piranha à l’époque mais Lake Havasu, ce n’était pas encore le remake du film de Joe Dante. J’ai adoré ce script très rigolo : Spring Break attaqué par des piranhas… c’était écrit comme une comédie à la American Pie avec des ados et du sexe. Ayant grandi en France avec La 5, une chaîne de télé assez à part qui diffusait beaucoup de films d’exploitation et de séries B, j’avais envie de retrouver ce côté potache et kitsch que j’aimais énormément. J’ai toujours gardé ce scénario-là en tête et quand on me l’a proposé à nouveau, je me suis dit que si je ne faisais pas ce festival de gore et de comédie sexy, avant mes 30 ans, je ne le ferais pas !

 

Selon vous, la 3D est-elle l’avenir du cinéma ou juste un truc à la mode ?

 

Difficile à dire. La 3D je vois ça comme le toit ouvrant d’une très belle voiture de sport. Elle  permet le renouvellement des parcs de salles de cinéma à travers le monde d’une manière spectaculaire. Il y a de plus en plus de très bonnes projections numériques, ce qui va devenir la norme de toute façon. Après, deux questions se posent : est-ce que la télévision et les jeux vidéo vont arriver à s’aligner et à créer un standard universel ? Si c’est le cas, le cinéma ne fera que continuer dans ce sens. C’est possible : les télés 3D sans lunettes existent et seront commercialisées dans quelques années. Il paraît qu’il y a une salle 3D qui ouvre toute les heures et demi en Chine, il va donc leur falloir des films ! C’est amusant mais ça ne doit pas toujours être un gadget, ça peut aussi s’intégrer dans la narration. Je n’ai pas encore vu Pina, le film de Wim Wenders mais il paraît que c’est magnifique, c’est une autre utilisation de la 3D d’une manière beaucoup plus esthétique et qui à mon avis ouvre tout un champ de possibilités pour la 3D !

 

Le massacre de Piranha dure 30 à 40 minutes. Comment à l’écriture du scénario conçoit-on ce genre de scène et surtout, comment fait-on accepter une scène pareille à un producteur ?

 

Nous avons suivi l’approche du film catastrophe avec les réactions des différents personnages à différents endroits. Mais tout est écrit, chaque incident. Ces scènes ont été écrites comme une succession de vignettes, de petits courts métrages. En fait nous avions écrit beaucoup plus de péripéties. Ce qui a été très difficile et douloureux c’est, pour des raisons budgétaires, de devoir renoncer à certaines choses. Nous avions au moins une vingtaine de morts supplémentaires. Il a fallu faire des choix et nous en avons enlevé beaucoup. J’ai reçu le scénario de la suite qui est en tournage (Piranha 3DD, réalisé par John Gulager, sortie fin 2012…) et ils vont réutiliser pas mal de choses que nous avions du enlever !

 

 

 

Parlez-nous de la participation « surprise » de Richard Dreyfuss dans le film… N’avez-vous pas été tenté de le garder pour tout le film ?

 

En fait nous avions commencé à écrire une scène avec un pêcheur local qui se retrouvait dans ce tremblement de terre sous-marin qui libère les piranhas. Il devenait donc la première victime ! Nous nous sommes demandés comment faire de ce personnage quelqu’un de plus intéressant. Nous avons pensé à Dreyfuss. « Et si le Matt Hooper des Dents de la Mer était toujours vivant dans un monde parallèle de cinéma et que, traumatisé par son expérience avec les requins et l’océan, il avait pris sa retraite en Arizona ?! » Donc il pèche tranquillement dans ce lac quand les piranhas attaquent ! L’idée était marrante et nous pensions que ce serait la meilleure manière d’ouvrir le film. Nous en avons parlé avec Bob Weinstein, le patron du studio qui a trouvé l’idée géniale et qui a réussi à convaincre Dreyfuss de venir pour deux jours de tournage. La réalité c’est que si nous avions développé son personnage, il n’aurait pas forcément accepté et ça nous aurait coûté beaucoup plus cher ! Il a compris l’hommage, il aimait l’idée de montrer son personnage de nouveau et pensait que ça ferait plaisir aux fans des Dents de la Mer.

 

 

Une suite de Piranha vient donc de voir le jour. Vos trois films américains ont tous connu des suites dans lesquelles vous n’êtes pas impliqué. N’est-ce pas frustrant de voir vos bébés dans les mains d’autres personnes ?

 

C’est un paradoxe parce que d’un côté c’est un bon signe : ça signifie que ces trois films ont marché. D’un autre côté c’est un peu frustrant effectivement parce que ce sont des franchises qui m’échappent ! Mais à quel prix voulez-vous garder le contrôle de quelque chose quand ça ne part pas dans la direction que vous voulez ?… J’avais une bonne idée de scénario pour La Colline a des Yeux 2, j’en ai parlé à Wes Craven qui l’aimait bien, mais il avait envie de faire son truc de militaires, le classique de la suite : après la famille ce sont des militaires qui se retrouvent face aux mutants ! Moi je ne trouvais pas l’idée intéressante et j’ai donc refusé de le faire ! Ça ne m’intéressait pas ! Dans le cas de Mirrors, c’est très différent parce que je trouvais que ce serait très difficile de développer une suite à ce film-là et j’ai donc découvert l’existence de cette suite alors qu’elle était déjà en tournage ! Je n’étais pas au courant ! Je crois qu’ils l’ont fait sans passion, pour des raisons purement commerciales pour une exploitation DVD. En ce qui concerne Piranha, pareil, j’avais un bon scénario et j’avais très envie de réaliser la suite. Nous étions allés dans une direction différente avec un sujet qui selon moi était parfait mais le studio voulait plutôt faire quelque chose de rapide pour des raisons purement commerciales. Ils ne voulaient malheureusement pas débourser un budget trop important. Piranha est un film qui a coûté 25 millions de dollars. Si ils m’avaient proposé seulement 10 millions pour la suite, sans pouvoir montrer de poissons ou d’effets spéciaux ça ne m’intéressait pas !

 

Comment envisagez-vous la question des remakes ? Trois de vos films sur cinq sont des remakes, sans oublier le récent remake de Maniac que vous venez de produire ainsi que votre projet de remake du Simetierre de Stephen King. N’avez-vous pas eu cette appréhension à un moment d’être catalogué « Mr. Remake » ?

 

En réalité moi je ne vois pas les choses comme ça ! Mon seul vrai remake est La Colline a des Yeux. En ce qui concerne Mirrors, l’histoire, les personnages, les situations sont complètement différents du film coréen original si l’on excepte les scènes d’ouverture et de fin. Je ne le considère donc pas comme un remake ! Quant à Piranha, ce n’est PAS DU TOUT un remake, ni une suite des films de Joe Dante et de James Cameron ! C’est vraiment un tout nouveau film de piranhas avec d’autres personnages et d’autres situations. A part les piranhas, il n’a aucun point commun avec le film de Joe Dante, que par ailleurs j’aime beaucoup ! Il se trouve que pendant l’écriture du film, le studio a acquis les droits du titre « Piranha » pour des raisons évidentes de marketing. En fait il s’agit plus d’un hommage aux Gremlins qu’au Piranha original de Joe Dante ! Dans Scream 4, le dialogue dit que les studios ne font plus que du remake à tout va. C’est une nouvelle loi de marketing : les premiers films qui seront mis en production sont soit des remakes, des suites ou basés sur des jeux vidéo extrêmement connus. Il faut jouer avec ça sinon on ne fait plus de films ! Moi j’ai 15 sujets en réserve, des sujets originaux que je n’arrive pas à monter ! Et chaque semaine je reçois des propositions pour tous les remakes possibles, de Flatliners à Poltergeist en passant par Robocop… Après la question c’est : est-ce qu’on veut devenir le remakeur ou pas ? Moi j’ai l’impression qu’il devrait exister une sorte de règle qui dirait : « et si on ne remakait que les films qui ont besoin d’être remakés ? »… Quand un film est magnifique et très intéressant, pourquoi le refaire ? Même si il y a des exceptions ! Je pense que La Colline a des Yeux avait besoin d’être remaké ! Mais par exemple je n’aurais jamais accepté de refaire La Dernière Maison Sur la Gauche ! Wes me l’a proposé et j’ai refusé tout de suite parce que son film a une puissance et une brutalité qui me semblent inégalées jusqu’à aujourd’hui. Et finalement le remake de Denis Illiadis m’a surpris, ils en ont fait quelque chose d’assez différent, de plus intellectuel, de beaucoup moins extrême et radical, assez bien joué et bien foutu ! J’ai été agréablement surpris mais ça reste un film complètement différent de l’original ! On se rapproche plus du film d’Ingmar Bergman, La Source, dont Wes Craven s’était inspiré !

 

Pouvez-vous nous parler plus en détail de votre expérience américaine et du niveau de liberté qu’un jeune cinéaste français peut avoir aux Etats-Unis. Quelle différence avez-vous constatée entre travailler avec un cinéaste comme Wes Craven ou avec Harvey Weinstein qui est à la tête d’un studio ?

 

Théoriquement on a une liberté absolue en France : le droit d’auteur, on a le final cut quoi qu’il arrive! Mais dans la réalité les choses sont très différentes parce qu’on a une liberté absolue mais avec quoi ? On ne peut pas faire de films de genre : il y a trop peu d’argent, les scénaristes et surtout les acteurs ne se prêtent pas forcément à ce type de films… En Amérique par contre, on a tout… sauf cette liberté et le final cut ! En revanche, les moyens financiers sont là, tout le monde est là pour faire un film qui va rencontrer son public et être en adéquation avec nos intentions de départ… Après il faut surfer sur les multiples vagues et tsunamis qui peuvent se présenter lors de la fabrication d’un tel film. Il y a des projections-tests, il y a énormément d’exécutifs, il y a une partie politique que les gens n’imaginent pas vraiment et qui est extrêmement longue et fastidieuse. On envoie des milliers de lettres et d’e-mails décrivant nos argumentaires… C’est donc fastidieux mais on peut y arriver. Moi jusqu’ici j’ai réussi à garder une certaine liberté. La question importante c’est QUI a le mot de la fin, le final cut ? Si le réalisateur en Amérique n’a pas le final cut, il y a forcément quelqu’un qui l’a! Sur La Colline a des Yeux c’était Wes Craven. Sur Piranha c’était Harvey et surtout Bob Weinstein. La grande différence entre les deux c’est que Wes Craven a déjà fait son film et finalement, va suivre un peu l’idée de tout le monde. Puis à un moment donné, par respect, il va te dire : « c’est bon, je te laisse le final cut ! ». C’était formidable et mon scénario était idéal pour faire un premier film à Hollywood ! Après sur Piranha, ce n’était pas aussi simple : c’est de la politique, beaucoup de négociations… Il ne faut surtout pas se laisser faire. A un mois et demi de la sortie du film, Harvey m’a convoqué à Los Angeles et m’a dit entre quatre yeux que le seul moyen de faire de Piranha un succès, c’était d’enlever toute la nudité et d’enlever tout le gore ! (rires)

 

Ce qui ferait un bon court métrage ! (rires)

 

Je lui ai dit : « très bien, mais alors dans ce cas-là il nous reste moins de quarante minutes ! ». Ce n’était pas du tout ce que j’avais tourné. Et j’ai découvert qu’il avait en tête quelque chose de beaucoup plus sérieux comme Les Dents de la Mer sans le côté potache / comédie sexy que j’avais tourné. Je lui ai donc dit : « très bien, on repousse la sortie dans deux ans et tu retournes un autre film parce que ce n’est pas du tout pour ça que j’ai été engagé, ce n’était pas notre scénario, ni ce que nous avions tourné ! » Ça a été un moment un peu tordu où il ne fallait pas lâcher prise et rester sur ses positions. Finalement le film est sorti comme vous le savez  avec beaucoup de gore et de nudité et a reçu des critiques extrêmement favorables en Amérique et dans le reste du monde. J’en ai reparlé avec Harvey récemment et il est très content du film…

 

Est-ce une autre manière de tourner un film à Hollywood avec une grande vedette comme Kiefer Sutherland, sur Mirrors ?

 

Oui et non. A Hollywood, quand on travaille avec une star, le travail en lui-même est le même. Si ce sont des stars, c’est qu’en général ils sont extrêmement professionnels. Quelqu’un comme Kiefer est un acteur extrêmement précis, c’est vraiment un plaisir de travailler avec lui. Ce qui est plus difficile c’est la politique des studios : faire un film à Hollywood c’est avant tout résister pour maintenir la vision du film que l’on avait au départ et que cette vision soit la même à la fin. Jusqu’à maintenant j’ai eu la chance sur tous mes films d’obtenir le résultat que je voulais au bout du compte. Ce que j’ai découvert en travaillant avec quelqu’un comme Kiefer c’est que quand l’acteur est de votre côté et qu’il croit au film que vous faites, il devient votre meilleur associé, votre avocat et votre meilleur bouclier contre le studio! Parce que ce sera sur lui que sera faite la publicité. Quand vous avez une star dans votre film, autant qu’elle soit de votre côté ! Il y a beaucoup d’exemples où l’acteur vole le film, se met du côté du studio et où le réalisateur se retrouve écrasé.

 

 

En parlant des Etats-Unis, est-ce que la censure y est beaucoup plus forte que par chez nous ?

 

C’est très différent. En fait la censure peut être très forte ou très ouverte, ça dépend sur quoi. Il y a évidemment des bêtises absolues sur le langage : The King’s Speech devient un film pour adultes parce qu’il y a cette fameuse scène où Colin Firth, pour soigner son bégaiement crie « Fuck fuck fuck fuck fuck » ! C’est quand même d’une bêtise absolue parce que les censeurs n’ont pas le recul pour se rendre compte que le film n’a aucune raison d’avoir la même classification de censure que Piranha ou L’Exorciste ! Avec les américains, la violence est beaucoup plus facile à faire accepter que la nudité, le sexe etc. C’est un système un peu archaïque qui n’a pas grand sens, un système qui essaie de responsabiliser les parents : à vous de choisir si vous voulez emmener votre enfant ! On trouve d’ailleurs des paradoxes avec des enfants de 3 ou 4 ans qui viennent voir Hostel ou The Hills Have Eyes avec leurs parents ! J’ai l’impression que le système français est beaucoup plus juste et beaucoup plus intelligent dans sa manière de classer les films ! Sur Piranha par exemple je savais que j’allais avoir un gros problème avec la scène du pénis qui flotte et qui est mangé par un piranha. (rires) J’ai donc dès le départ demandé l’aide de l’organisme de censure, je leur ai demandé : « dites-moi ce que je dois faire pour garder cette scène et que vous l’acceptiez ! »… Je les ai inclus dans le processus et finalement la scène est passée sans problème ! En fin de compte, Piranha a rencontré moins de problèmes que The Hills Have Eyes, avec lequel c’était beaucoup plus difficile. Hostel était sorti deux mois auparavant et comme ils avaient été extrêmement généreux avec ce dernier, ils avaient reçu énormément de lettres de parents et d’associations. Nous nous sommes donc pris la vague derrière où ils étaient durs à nouveau ! Il y a donc des limites à ne pas dépasser dans le gore ! En fait on peut faire ce qu’on veut mais dès que le gore est lié à de la violence sur des femmes, des enfants ou des animaux, ça devient NC-17 et le NC-17 ne peut pas sortir au cinéma !

 

 Mirrors (2008)

 

Il y a d’ailleurs un côté subversif dans vos films, notamment La Colline a des Yeux et Piranha, que l’on est étonné de retrouver dans le cinéma américain. On se demande parfois comment vous vous en tirez…

 

Mais ils aiment ça !  Les américains sont les premiers à reconnaître leurs défauts et à en jouer, alors qu’en France il nous faut attendre 30 ans pour faire un film sur la Guerre d’Algérie ! Chez les américains il y avait déjà des films au début de la Guerre du Vietnam qui critiquaient le conflit ! Ils ont cette culture de l’auto-critique. A ce niveau-là, que ce soit avec La Colline a des Yeux ou Piranha, je n’ai eu aucun problème et c’est même ce qui leur a plu ! Bien entendu au départ le studio était contre : sur La Colline a des Yeux, on m’a dit : « tu ne peux pas utiliser le drapeau américain comme ça, tu ne peux pas faire chanter l’hymne national par un mutant »… Et finalement c’est ce qui en a fait un succès. Pareil avec Piranha, nous sommes allés jusqu’au bout de cette idée d’une Amérique attaquée par des poissons préhistoriques de la même manière que quand Paul Verhoeven fait Robocop ou Starship Troopers ! Les américains aiment ce miroir critique que le cinéma d’horreur peut leur présenter !

 

Parlez-nous de votre travail de producteur… Vous avez écrit et produit P2 – Deuxième Sous-Sol. Pourquoi ne pas l’avoir réalisé vous-même ?

 

C’est une histoire que j’avais co-écrite avec mon fidèle collaborateur, Greg Levasseur. Nous n’avions pas envie de le réaliser nous-mêmes parce que c’était trop proche de Haute Tension dans le thème et dans la dynamique du film. Nous travaillions avec Franck Khalfoun qui nous avait aidés sur plusieurs scénarios donc nous nous sommes dits que c’était un projet parfait pour lui à la réalisation et pour nous à la production. Ce qu’on a découvert en produisant ce film-là c’est que ça prend autant de temps de produire un film que de le réaliser et c’est donc pour ça que je préfère la réalisation à la production !

 

En parlant de Haute Tension, la scène du rasoir avec Philippe Nahon aurait été la scène la plus difficile à tourner de votre carrière ? Une seule répétition et deux prises… 

 

Oui, Haute Tension était un très petit film. Deux millions de dollars à l’époque, un tournage en Roumanie avec extrêmement peu de chefs de postes. Nous avions Gianetto De Rossi, la légende italienne des effets spéciaux. Nous n’avions ni le temps ni les moyens de nous permettre plusieurs prises. Trancher une gorge, c’est un effet qui, même sur une grosse production, reste extrêmement compliqué parce que c’est un système où l’acteur doit donner l’impulsion du cou pour ouvrir la prothèse. La prothèse doit donc être très bien maquillée. Et Philippe avait très peur parce que même si la lame est polie, il faut y aller franco ! Les acteurs, pour de très bonnes raisons, ont toujours peur de se faire mal les uns les autres mais ce sont des choses qui arrivent… Sur Haute Tension, il y a eu un moment dans la scène de la serre où Cécile (De France) a mal calculé son coup et a donné un énorme coup de massue à Philippe. C’était une fausse massue mais quand même assez dure pour faire très mal ! Heureusement aujourd’hui ils vont bien, tout le monde va bien !

 

 

Est-ce qu’on peut envisager de vous voir travailler un jour dans un genre différent ? En dehors du film de genre ?

 

Ca va faire presque dix ans maintenant que je travaille exclusivement dans le genre et pourtant je n’ai pas l’impression d’avoir fait le même film deux fois. Que ce soit Haute Tension, La Colline a des Yeux, Mirrors ou Piranha, j’ai l’impression que ce sont à chaque fois des films complètement différents. J’ai l’impression que le « genre » est quelque chose qui permet d’être plus ouvert, de voyager et de faire des choses très différentes mais c’est vrai qu’aujourd’hui j’aurais envie d’aller voir ailleurs. Je développe un gros truc de science-fiction qui reste dans le genre mais encore une fois très différent de ce que j’ai pu faire auparavant. Ce que l’on apprend en faisant ce type de films c’est à jouer un peu plus avec les émotions des spectateurs, avec tous les outils de cinéma, le son, la musique, pour créer une véritable immersion et c’est quelque chose que l’on garde quand on passe plus tard à la science-fiction ou à des projets historiques… J’ai quelques autres projets : un film de gangster, de la science-fiction, du fantastique qui sont beaucoup plus grand public ou en tout cas avec moins d’hémoglobine !

 

Un de vos projets de longue date, c’est l’adaptation ambitieuse et à très gros budget du dessin animé Cobra ? C’est carrément du space opera ! Ou en êtes-vous ?

 

Nous sommes en train de finir l’écriture ! En ce moment je suis plongé dans l’aventure intergalactique donc je regarde énormément de films de science-fiction et d’aventures. J’ai revu Le Trou Noir qui est assez kitsch et rigolo. J’ai également revu un film que j’adorais quand j’étais petit et j’ai eu un choc, une vraie déception ! C’est The Last Starfighter que j’ai vu quand j’avais dix ans mais qui est devenu absolument irregardable aujourd’hui. (rires)

 

Merci beaucoup.

 

Merci à vous.

 

 

 

Interview réalisée par Grégory Cavinato dans le cadre du BIFFF à Bruxelles.

 Remerciements à Marie-France Dupagne.

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