Entretien / carrière avec Renny Harlin

De passage à Bruxelles afin d’y être fait Chevalier de l’Ordre du Corbeau au BIFFF (le Brussels International Fantastic Film Festival), distinction obtenue pour l’ensemble de sa carrière, Renny Harlin, 53 ans, en impose toujours autant. Du haut de ses presque deux mètres, ce fier viking ayant débarqué de sa Finlande natale au milieu des années 80 n’en est pas moins dans une des phases les plus bizarres de sa carrière. Autrefois réalisateur respecté d’énormes blockbusters à succès, Lauri Mauritz Harjola (comme l’appelait sa maman) s’est vu ces dernières années relégué à la case « direct-to-DVD ». La faute aux échecs successifs de ses (pourtant excellents) L’Île aux Pirates et Au Revoir à Jamais?… A la mauvaise réputation de Driven et de sa version controversée de L’Exorciste – Au Commencement?… Pas que.  Harlin aura bien tenté de revenir sur le devant de la scène avec des films un peu plus ambitieux tels que Cleaner et Five Days of War, mais sans le succès escompté. Comme il nous l’explique, aujourd’hui, survivre à Hollywood est de plus en plus difficile et les « petits » films ont de moins en moins de chances d’être vus. Renny Harlin ne reste pourtant pas dans son coin à se tourner les pouces en faisant du boudin puisqu’il nous annonce son grand retour pour 2013 avec un très alléchant « Untitled Renny Harlin Project » (comme l’appelle imdb) épique et à gros budget…

 

Pour la version originale en viking de cet entretien, c’est ICI.

 


 

Votre carrière est éclectique mais vous vous êtes rendu célèbre entre autres pour vos films d’action. Avez-vous une affection particulière pour ce genre ? Quelles sont vos influences ?

 

Je suis tombé amoureux du cinéma quand j’étais enfant avec les classiques du cinéma américain : les films de gangsters des années 40, les films catastrophe, les westerns, etc., mais en particulier les films des années 70, les chefs d’œuvre du film d’action de Don Siegel ou de Sam Peckinpah. Les personnages y étaient originaux et les histoires étaient cool. C’étaient les films que je dévorais quand j’étais enfant, en plus de réaliser des petits films en super 8. J’avais quinze ans quand Don Siegel est venu tourner Un Espion de Trop (Telefon) avec Charles Bronson à Helsinki. Je me suis rendu sur le plateau pour voir comment se faisaient les films. Ils tournaient cette scène sur une patinoire et j’ai vu ces énormes éclairages, ces grues et ces caméras partout, et des hélicoptères ! J’essayais de voir ce qui se passait sur le plateau et je me suis demandé : mais où est Don Siegel ? C’est là que j’ai aperçu ce personnage hors du commun avec un gros parka, un mégaphone, un gros cigare et son viseur. Il donnait des ordres à tout le monde ! C’est là que je me suis dit : voilà ce que je veux faire de ma vie ! Quelques jours plus tard à l’école, l’instituteur a demandé à tout le monde ce qu’il voulait faire plus tard. Tout les gosses voulaient être médecins ou avocats. Quand mon tour est venu j’ai dit « je veux devenir un réalisateur de films américains. »

 

Quand vous avez débuté en Amérique, avez-vous du faire face à la compétition des réalisateurs américains?

 

C’était un rêve impossible quand je suis arrivé en Amérique! Maintenant que j’y suis depuis très longtemps, de jeunes réalisateurs me demandent conseil et j’essaie de les encourager mais je sais à quel point c’est difficile. Devenir un réalisateur de gros films américains lorsque l’on vient de Finlande et que l’on parle un anglais très approximatif… mes chances de gagner la loterie étaient bien meilleures ! Ce qui m’est arrivé est un miracle ! Et je pense que le secret de mon succès est d’avoir su éviter de respecter les règles… tout simplement parce que je ne connaissais pas les règles !… Quand je suis arrivé et que j’essayais d’obtenir des rendez-vous, on me demandait « qui est votre agent ? »… Et moi je demandais « Un agent ? Qu’est-ce qu’un agent ? » Je croyais qu’on me parlait d’agents secrets ou quelque chose comme ça… (rires) On m’a dit de me trouver un agent, un manager, un avocat, un publiciste, etc.  Mais comme je ne jouais pas selon les règles, je ne savais même pas qu’on était sensé appeler avant pour prendre un rendez-vous ou appeler l’assistant d’untel… Donc je consultais simplement l’annuaire. « Alors, Spielberg… »… puis je me pointais aux studios, j’arrivais à la grille d’entrée et on me demandait si j’avais un rendez-vous ou un laisser-passer et je répondais, « non, je viens juste voir Spielberg »… « Ouais mon pote, pas aujourd’hui ! »… (rires) Mais parfois ça marchait parce que j’arrivais et j’emmerdais les gens qui se demandaient « c’est qui ce dingue de grand finlandais ? » C’est comme ça que j’y suis arrivé : parce que je ne respectais pas les règles ! Bien entendu il y avait des dizaines d’autres jeunes réalisateurs qui débarquaient mais je suppose que ceux qui réussissent sont ceux qui y croient vraiment, ceux à qui rien ne fera abandonner ! Bien entendu, avoir un minimum de talent aide mais le principal est de ne jamais laisser tomber. Il faut toujours se prendre quelques fois le mur dans la gueule avant qu’il ne s’écroule !

 

Après Prison, votre premier succès en Amérique qui est devenu un film d’horreur culte, vous avez été choisi pour réaliser le quatrième épisode des Griffes de la Nuit : Le Cauchemar de Freddy, pour New Line Pictures. Comment vous rappelez-vous de cette expérience ? Était-ce plus difficile parce qu’il s’agissait d’une suite ? A ce stade, beaucoup pensaient que la série était à bout de souffle… même si quatre autres films et un remake ont encore vu le jour après votre épisode !

 

Le Cauchemar de Freddy était mon troisième film. Bien que le budget était réduit, c’était un gros film pour moi et une grosse responsabilité vis à vis de la série. Beaucoup de pression ! Comment proposer quelque chose de neuf avec une histoire que l’on a déjà vue trois fois ? J’étais donc partagé entre excitation et nervosité. Comme j’ai souffert de terribles cauchemars toute ma vie, c’était l’occasion d’exorciser mes démons. J’ai donc mis beaucoup de mes fantasmes et de mes peurs dans ce film ! Nous avons également pris un gros risque : je me suis dit qu’il serait stupide d’essayer de faire un film purement horrifique puisque le public avait déjà vu Freddy trois fois auparavant ! Je pensais que le public voudrait quelque chose en plus et j’ai donc décidé qu’il était temps d’élever Freddy au rang d’icône, d’en faire pratiquement un superhéros, comme James Bond ! C’est pour ça qu’il a autant de poses héroïques dans le film, il lance des clins d’yeux au public : « Je suis de retour, on va s’amuser ! » Le film est donc devenu l’occasion de créer des scènes amusantes et spectaculaires plutôt que quelque chose de glauque et d’effrayant. Le studio était très nerveux vis à vis de mon approche. Ce n’est que lors des premières projections-tests que nous avons su que notre approche était la bonne : le public était déchaîné et a adoré le film ! Freddy était devenu leur pote.

 

 

58 Minutes Pour Vivre (Die Hard 2) et Cliffhanger étaient vos deux premiers gros films d’action en Amérique. Des films aux budgets énormes tournés dans des conditions très difficiles…

 

Tous deux étaient des films extrêmement compliqués parce qu’ils se déroulent en terrains neigeux. J’ai filmé sur l’eau et dans des tas d’endroits différents mais la neige est l’élément le plus difficile à maîtriser, ça prend énormément de temps et c’est imprévisible, on ne sait jamais comment le temps va être d’un jour à l’autre et à quoi votre décor va ressembler. Quand nous avons tourné 58 Minutes Pour Vivre, nous avons eu l’hiver en Amérique qui a eu le moins de neige dans l’histoire ! Nous avons donc du nous déplacer un peu partout pour trouver de la fausse neige. C’était effrayant parce qu’il s’agissait de mon premier gros film de studio et la pression était énorme. Donc j’ai connu quelques unes de ces nuits où je pensais « j’espère que je vais mourir parce que je n’ai aucune idée de comment réaliser ce film ! » C’était très difficile. Cliffhanger était plus plaisant et plus facile parce qu’à ce moment-là j’avais déjà un peu plus d’expérience avec la neige. Nous l’avons tourné en grande partie dans les Alpes italiennes et c’était une expérience magnifique parce que nous tournions aux sommets des plus grands pics. Il fallait transporter tout l’équipement, l’équipe, les acteurs, etc. jusqu’au sommet. C’était une expérience fantastique et inoubliable.

 

 

 

De quelle liberté disposiez-vous sur 58 Minutes Pour Vivre? Il s’agissait de la suite d’un énorme succès produit par un grand studio (Piège de Cristal), je suppose donc que succéder à John McTiernan devait être impressionnant…

 

Je ne pense pas que 58 Minutes Pour Vivre soit une simple copie du premier film dans un autre décor, notre scénario était suffisamment différent! Mon opinion est que lorsque vous réalisez une suite vous vous devez de répliquer l’expérience du film original mais en mettant le personnage principal dans une autre situation. Je pense que le film est réussi à ce niveau. Si je le réalisais aujourd’hui, bien entendu je ferais des choix différents mais j’en suis très content. C’était une situation très heureuse parce que le producteur Joel Silver croyait en moi et le studio aussi, j’avais donc assez de liberté. J’ai travaillé très dur avec le scénariste Steven E. DeSouza car il y avait beaucoup de petits problèmes bizarres à résoudre sur ce film. Dans certaines scènes, Bruce (Willis) devait avoir un flingue parce que nous avions besoin d’une fusillade. Mais dans d’autres scènes, il ne pouvait pas en avoir parce que nous voulions un combat à mains nues. Rien que de devoir imaginer pourquoi et comment il perdait son flingue sans arrêt s’est avéré être un cauchemar ! (rires) Un autre exemple : comment faire parvenir John McClane d’un endroit à un autre, sans voiture !? Nous avons du inventer ces motos-neige et ces tunnels sous les pistes d’atterrissage de l’aéroport. En fait il n’y a aucun tunnel mais nous avons décidé d’en mettre ! C’était parfois un vrai casse-tête et nous avons bossé comme des dingues sur ce scénario ! Un autre problème, c’est qu’au départ, Bruce voulait faire un film au ton beaucoup plus sérieux que dans le premier film. Piège de Cristal était un immense succès et Bruce voulait développer son personnage mais sans la moindre note d’humour. Il voulait en faire un personnage réel, très sérieux et torturé. Je l’ai pris à part et je lui ai dit : «Bruce, la raison d’être du personnage, c’est qu’il est un quidam de tous les jours. Il est sérieux, oui, mais il doit garder cette auto-dérision et son humour sarcastique qui l’ont rendu si populaire au départ. » Il m’a regardé et m’a dit « Non, je ne crois pas. » C’est là que Joel Silver a du intervenir parce que Bruce et moi nous chamaillions vraiment comme deux enfants. Silver nous a proposé de tourner les deux versions : « Tu as peut-être raison Bruce, mais essayons aussi la façon de faire de Renny. » Et bien sur, Joel me regardait en disant « je sais que tu as raison ! ». Donc à chaque fois qu’il y a un gag ou un bon mot dans le film, la scène a été tournée de deux manières ! Et finalement quand nous nous sommes attelés au montage, tous les éléments humoristiques sont restés. C’était une bonne leçon pour moi. On fait des projections-tests parce que c’est comme ça que fonctionnent les studios de nos jours et c’est là que j’ai compris que l’humour était indispensable. Vous pouvez réaliser le film le plus sérieux sur le sujet le plus misérable possible mais vous aurez quand même besoin d’une pointe d’humour pour désamorcer la tension, parce que c’est comme ça que les hommes fonctionnent. C’est comme ça que va la vie. Si quelqu’un dit une blague à un enterrement, vous allez rire. Parce que vous en avez besoin pour faire votre deuil, pour désamorcer la douleur. C’est donc pour ça que je m’assure toujours que mes films contiennent une touche d’humour… Mais vous savez, Bruce est un pro, il arrive à l’heure sur le plateau, il travaille dur… Les gens comme Bruce Willis ou comme Sylvester Stallone sont des professionnels qui savent ce qu’il faut pour que le travail soit bien fait ! Peut-être qu’ils ne restent pas toute la journée sur le plateau à plaisanter avec l’équipe comme le font d’autres acteurs, il préfèrent dire « appelez-moi quand vous êtes prêts à tourner, je serai sur le terrain de golf… »… Mais la plupart du temps ce sont les plus grands professionnels !

 

 

 

A l’époque, Cliffhanger marquait le grand retour de Sylvester Stallone après une série d’échecs. Apparemment au départ, vous ne vouliez pas de lui ?…

 

Juste avant Cliffhanger, Sly avait fait des comédies qui avaient été des désastres au box-office. Et pour être honnête, non, je ne voulais pas de lui dans mon film ! Mais le studio insistait et moi je pensais que c’était un mauvaise idée pour le film, que ce n’était pas un rôle pour lui. Ils m’ont donc demandé de le rencontrer et de déjeuner avec lui, juste pour faire connaissance et discuter. Et j’y suis allé. Pour être tout à fait honnête, je pensais qu’il était juste un sac de muscles un peu stupide. Et à ma grande surprise, il s’est avéré être très intelligent, réfléchi, avec beaucoup d’humour. Je lui ai donc dit que je ne le voyais pas dans le rôle parce que j’avais peur qu’il ne fasse son Rambo, qu’il joue les superhéros et qu’on perde toute l’humanité et les fêlures du personnage, ainsi que le réalisme du film. Et il m’a répondu : « Je veux que tu m’expliques exactement ta vision du personnage. Tu es mon réalisateur et je ferai exactement tout ce que tu me demanderas parce que j’en ai besoin, j’ai besoin de faire mon retour et j’ai conscience d’être dans une mauvaise passe. » Donc après ce déjeuner, j’ai dit : « OK, si tu me laisses faire le film que j’ai en tête, allons-y ! » Nous nous sommes serrés la main et je lui ai dit : « dans la scène d’ouverture, une jeune femme meurt à cause de toi. » Il m’a regardé : « vraiment ? »… Et je lui ai dit : « tu seras responsable de la mort de cette fille pour que le public comprenne tout de suite que cette fois, tu n’es pas un superhéros. » Il m’a répondu : « OK, si c’est ce que tu veux, faisons-le ! »

 

 

Vous vous êtes retrouvés plus tard sur Driven

 

J’ai fait Driven pour deux raisons : premièrement je suis un grand fan de course automobile et c’était une offre que je ne pouvais pas refuser. La seconde raison était mon amitié avec Stallone, nous voulions faire un autre film ensemble. Au départ, le film se passait dans le monde de la Formule 1. Mais nous n’avons jamais pu obtenir les droits de la marque « Formule 1 » et le film est donc devenu un hybride d’autres éléments, ce qui nous a porté malchance. Ce n’était pas la meilleure façon de travailler !

 

Est-ce que Stallone vous a approché pour réaliser The Expendables 2 ? Vous étiez le choix parfait!…

 

Non.

 

L’Ile Aux Pirates est un film très réussi et très divertissant mais qui fut malheureusement un énorme échec au box-office qui a marqué la faillite et la fin de Carolco. En tant que réalisateur du film, comment vit-on une telle expérience ? N’avez-vous pas eu l’impression à l’époque que la presse faisait de vous et de votre film le bouc-émissaire pour la faillite de Carolco ?

 

Tout d’abord, merci de dire que vous aimez le film! Je l’aime beaucoup moi aussi et c’était un rêve d’enfant de réaliser un film pareil ! Si on analyse quels ont été les problèmes du film et pourquoi il n’a pas rencontré le succès, on se rend compte que nous étions très en avance sur notre temps : nous avions une femme comme héroïne d’un gros film d’action. Geena Davis est une excellente actrice mais peut-être n’était-elle pas ce que les adolescents voulaient voir à l’époque… En ce qui concerne Carolco, je vais vous dire un secret : Carolco était déjà en faillite bien avant L’Ile aux Pirates ! Je le sais parce que j’avais réalisé Cliffhanger pour eux. Ils sortaient d’une série de films très coûteux comme Rambo, Total Recall, Terminator 2, Basic Instinct, Cliffhanger… tous ces films ont rapporté des centaines de millions de dollars. Puis le suivant sur la liste était L’Ile aux Pirates qui n’a coûté que 60 millions de dollars. C’est donc impossible de dire que ce seul film a pu couler toute la compagnie ! Donc je ne me sens pas du tout responsable. Bien entendu c’était une expérience assez difficile et décevante parce que j’aimais beaucoup mon film ! Et puis bien sur, à peine dix ans plus tard, Pirates des Caraïbes est devenu l’une des franchises les plus lucratives au monde! C’est donc dur à avaler… C’est ce que je voulais pour MON film. Mais c’est la vie, vous savez… Comme le dit mon pote Stallone « ce n’est pas le nombre de coups qu’on reçoit qui compte, c’est le nombre de fois où l’on se relève ! »…

 

 Qu’est-ce qui vous a attiré dans Au Revoir à Jamais? A ce jour, je pense que c’est votre meilleur film ! Malheureusement une fois de plus, il n’a pas rencontré le succès escompté… C’est seulement par la suite que c’est devenu un véritable film culte.

 

L’idée du film ne venait pas de moi mais du scénariste Shane Black et j’en suis tombé amoureux. A cette époque, tous les studios se disputaient les droits du film et j’ai donc eu la chance de travailler pour le studio qui a fini par en acheter les droits. J’aime beaucoup ce film, son scénario était fabuleux, avec un bon casting et beaucoup d’humour. Les deux personnages principaux étaient particulièrement bien écrits et j’en suis très fier. Les critiques l’ont beaucoup aimé mais le box-office n’a malheureusement pas suivi. Pour être honnête, je pense que nous avons rencontré le même problème que sur L’Ile aux Pirates : notre personnage principal était une femme et le film est sans doute sorti avec quelques années d’avance sur son temps. Et ça peut paraître bizarre mais en Amérique, le film a bien marché sur la Côte Est, à New York, Miami, Los Angeles, San Francisco, etc…. mais dans le reste des États-Unis, le film a été perçu comme une histoire d’amour interraciale entre Geena Davis et Samuel L. Jackson. Ils ont pensé que le film était une sorte d’histoire d’amour entre une blanche et un noir et les mentalités étant ce qu’elles sont, nous avons perdu une grande partie du public !

 

 

 

Vous avez déclaré que Peur Bleue était le film le plus difficile sur lequel vous avez travaillé. Les tournages sur l’eau ont toujours tendance à devenir des cauchemars logistiques…

 

C’était un cauchemar. C’est vrai que travailler dans la neige est difficile mais travailler sur et sous l’eau l’est parfois encore davantage ! A l’époque nous n’avions pas encore d’images de synthèse aussi sophistiquées qu’aujourd’hui. Nous avons filmé de vrais requins aux Bahamas mais la plupart des requins du film étaient des animatroniques que nous avons du construire. Le maniement de ces requins contrôlés par commande à distance et qui devaient pouvoir nager et attaquer nos acteurs était un cauchemar! Ils étaient très difficiles à contrôler. Donc, oui, techniquement, ce fut mon film le plus compliqué.

 

 

 

Etait-il difficile d’imposer la mort de votre personnage principal, Samuel L. Jackson, après 50 minutes de film dans Peur Bleue ?

 

Pas vraiment parce que c’était prévu comme ça dès le départ. Pour être honnête, j’ai utilisé l’exemple du premier Alien dans lequel le personnage principal, Tom Skerritt, le capitaine du Nostromo se fait tuer en milieu de film ! C’était une vraie surprise pour le public parce qu’il se demande « oh mon Dieu, à quel personnage m’identifier maintenant ? C’est notre héros ! » C’est ce qui fait le génie d’Alien… Sigourney Weaver prend la relève ! Donc je l’admets, j’ai repris cette idée. J’aime bien créer la surprise et garder le public dans un état de stress, on ne sait jamais qui va vivre et qui va mourir ! C’est d’ailleurs pour ça que je préfère ne pas prendre Tom Cruise dans mes films. Parce que c’est très difficile de faire croire au public que Tom Cruise est en danger ! Ils savent que c’est Tom Cruise et qu’il doit être en vie à la fin du film. J’ai fait la même chose sur Profession Profiler dans lequel j’élimine Val Kilmer dans les dix premières minutes du film ! A ce propos, le tournage de ce film était très étrange : nous tournions en Hollande un film supposé se dérouler en Caroline du Sud. C’est l’exemple parfait de ces deals financiers que font les producteurs aujourd’hui pour des raisons de taxes. Mais j’ai beaucoup aimé travailler en Europe et en Hollande. J’aime les sardines… (rires)

 

En 2004, on a fait appel à vous pour venir “sauver” L’Exorciste 4 réalisé par Paul Schrader… et vous avez fini par en réaliser votre propre version, complètement différente. Une situation pratiquement inédite…

 

C’était une situation assez compliquée! Paul Schrader venait de réaliser le film pour cette compagnie. Un très bon ami à moi dirigeait cette compagnie et m’a confié qu’ils avaient quelques problèmes avec le film. Ils n’en étaient pas contents et ils m’ont demandé d’y jeter un coup d’œil, juste pour leur donner mon avis, éventuellement leur donner quelques idées. J’ai donc visionné le film et j’étais d’accord : certaines choses ne marchaient pas. Je leur ai donc donné quelques pistes, quelques idées en leur disant : « pourquoi n’appelez-vous pas Paul Schrader ? » Mais mon ami m’a répondu « Paul refuse d’effectuer le moindre changement et nous ne sommes plus du tout en bons termes avec lui. » Il m’a donc demandé comme service de retourner ces trois scènes d’une manière différente, juste pour arranger les choses. Trois scènes et puis on en reste là !… Moi je n’étais pas chaud à l’idée de modifier le film de Paul. Mais cet ami m’a convaincu : au départ je ne devais m’occuper que de ces trois scènes, mais pendant que nous les préparions, ils ont dit : « tant que nous y sommes, pourquoi ne pas retourner ces trois autres ?»… Et ainsi de suite, l’effet boule de neige! A la place d’une semaine de tournage pour ces trois scènes, nous avons fini par retourner l’intégralité du film !  Je pense que c’est la seule fois dans l’histoire du cinéma où le même film a été tourné deux fois. Bien entendu, nous disposions des mêmes décors et de certains des mêmes personnages mais notre histoire était très différente. Donc ce n’était pas vraiment une bonne expérience, ce n’était pas juste, vous savez… Si j’avais su comment cette histoire allait tourner, je ne l’aurais pas réalisé à moins d’avoir un scénario complètement différent. Ça reste sans aucun doute l’expérience la plus bizarre de toute ma carrière.

 

En avez-vous discuté plus tard avec Paul Schrader?

 

Non, nous n’en avons jamais parlé.

 

Après Profession Profiler, une rumeur disait que vous vous prépariez à travailler avec Jean-Claude Van Damme. Qu’est devenu ce projet ?

 

Je pense que ce n’était qu’une rumeur lancée par Jean-Claude Van Damme lui-même ! (rires)

 

Cleaner était un bon petit thriller avec Samuel L. Jackson mais il n’a pas bénéficié d’une distribution mondiale. Que s’est-il passé ?

 

 

Non, il n’a pas bénéficié d’une sortie en salles aux États-Unis. C’est un très bon exemple de la manière dont fonctionnent les grands studios aujourd’hui, ils ne produisent plus que certains genres de prédilection : les films de superhéros, les suites, les remakes, quelques comédies et films d’horreur… C’est devenu leur pain quotidien. Mais les films plus modestes qui n’ont pas forcément une superstar à l’affiche sont de plus en plus difficiles à vendre. A Hollywood aujourd’hui ce ne sont plus les exécutifs ou les créatifs qui décident de quels films vont se tourner et être distribués, ce sont les départements marketing ! Un drame très noir avec Samuel L. Jackson qui se remet de la mort de sa mère en résolvant des meurtres… les gens du marketing se disent « quoi ???? » (rires) On vous répondra que si vous pouvez réaliser le film pour 5 ou 10 million de dollars, c’est un très bon deal. Mais pour arriver à pénétrer le marché aux États-Unis, vous avez besoin d’au moins 20 ou 30 millions de dollars, et dans le cas des plus gros films, de centaines de millions juste pour la promotion ! Donc ce que coûte le film en lui-même importe peu. Ils préféreront produire un film à 100 millions de dollars puisque le coût de la promo doublera le budget de toute façon. Donc le raisonnement c’est : « pourquoi ne pas faire un très gros truc qui est certain d’attirer l’attention ? » Le revers de la situation c’est que les petits films n’ont plus aucune chance : soit ils ne se font pas, soit ils sont mal distribués. Auparavant ils avaient une seconde chance avec la sortie DVD mais ce n’est plus le cas parce que, comme l’industrie musicale, l’industrie du DVD est en pleine déconfiture. Il y a 5 ou dix ans, on disait : « Je vais réaliser ce petit film très intéressant, pas de problème, on va le tourner à l’économie, il n’aura peut-être pas de sortie en salles mais on s’y retrouvera sur les ventes DVD. » Malheureusement aujourd’hui cet argument ne marche plus !

 

 

 Était-ce votre intention avec Twelve Rounds de revenir au film d’action comme on le faisait dans les années 80?

 

Tout à fait, oui! Twelve Rounds état l’occasion de retrouver cet esprit où les acteurs faisaient eux-mêmes leurs propres cascades, l’époque où les cascadeurs faisaient des exploits incroyables devant la caméra, où les choses étaient réelles, que ce soit une explosion ou une poursuite en voiture ! La caméra est là, pas de fonds verts ou de CGI !… C’était presque un film expérimental en ce sens, il retrouvait l’esprit de ce cinéma vieux-jeu. J’ai adoré faire ce film !

 

Qu’est-ce qui est le plus gratifiant? Réaliser ou produire ?

 

J’aime avant tout réaliser. Mais j’apprécie également la fonction de producteur parce que je comprends ce dont un réalisateur a besoin d’un producteur : les réalisateurs ont besoin qu’on leur foute la paix mais ont besoin également d’être protégés par leurs producteurs. En tant que réalisateur parfois, vous vous sentez comme un ver de terre avec des milliers d’oiseaux qui essaient de vous bouffer. Vous devez répondre tous les jours à des centaines de questions : thé ou café ? Comment envisagez-vous cette scène ?… et le réalisateur déteste avoir se soucier des exécutifs qui regardent par dessus leurs épaules, qui leur donnent leurs opinions et qui leur posent des questions stupides.  Le réalisateur ne peut pas se préoccuper de l’argent sans arrêt, ni des disputes matrimoniales de ses acteurs. Le réalisateur veut juste faire son boulot et c’est le rôle du producteur de le protéger de toutes ces choses. J’aime cet aspect du job de producteur mais ce que je préfère, c’est la réalisation parce que c’est le job le plus créatif. J’aime être sur le plateau, je me sens vivant ! Je suis comme un gosse dans un magasin de confiseries, je deviens fou ! Être un bon réalisateur implique d’avoir cette combinaison où il vous faut impérativement une vision créative et de l’imagination. Mais cela nécessite également des qualités de leader et d’organisateur. Si vous êtes incapable de communiquer vos idées et votre vision à tous les artistes et techniciens qui travaillent pour vous, c’est foutu ! Faire des films ce n’est pas de la poésie ou de la peinture, où vous pouvez être un génie seul dans son coin avec sa vision. Vous devez être un manager et donner aux gens l’envie de vous suivre et de croire en votre vision afin qu’ils vous aident à réaliser le film. J’espère avoir au moins une de ces qualités ! (rires)

 

Que pouvez-vous nous révéler à propos de vos futurs projets?

 

Je vais commencer à travailler sur un très gros projet courant 2012, une aventure maritime inspirée de faits réels. Je suis très excité à propos de ce nouveau film mais je ne peux pas vraiment vous en dire plus ni même qui jouera dedans… vous le saurez très bientôt ! Ensuite, j’ai un projet de comédie horrifique un peu dans le style du premier Scream… mais totalement différent ! Ce sera le film parfait pour revenir au BIFFF. Les spectateurs vont l’adorer parce qu’il sera très violent et très drôle à la fois.

 

Interview réalisée par Grégory Cavinato dans le cadre du BIFFF 2011, le 16 avril à Bruxelles.

Remerciements à Marie-France Dupagne.

 

 

 

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