BIFFF 2016 : Entretien avec Freddy Bozzo, co-créateur du festival

Une partie de cet entretien est parue en exclusivité sur Cinergie.be.

Retrouvez notre introduction au Festival 2016.

Retrouvez sur cette page notre entretien avec Jonathan Lenaerts, attaché de presse du BIFFF.

 

01_freddy_bozzo_pic-siteFreddy Bozzo (découvrant ma liste de questions) : Tu as beaucoup ? Trois pages ?! Non, c’est parce que j’aime beaucoup parler alors…

 

-Nous avons perdu deux légendes du fantastique en 2015, qui furent aussi deux invités très prestigieux du festival. Peux-tu nous dire quelques mots à propos de Christopher Lee et de Wes Craven ?

 

F.B. : Tous les deux étaient revenus au BIFFF plusieurs fois, la preuve qu’ils nous aimaient bien ! Christopher Lee était un grand monsieur, une sorte de grand aristocrate, qui avait traversé toutes les guerres, qui avait une prestance et une culture incroyables. Il parlait 7 ou 8 langues. Il en imposait beaucoup par sa présence, par son apparence, par sa voix mais en même temps, il restait très ouvert, très curieux. Il avait beaucoup d’humour, il aimait jouer avec son personnage de méchant. Son image à l’écran se traduisait dans la vie quotidienne, on ne savait jamais si il jouait un personnage ou si c’était vraiment lui. Je me souviens de discussions passionnantes avec lui à propos de sa carrière. Mais quand tu lui parlais, tu avais intérêt à être préparé, à être sur de son coup ! Il avait ses exigences. Par exemple, il nous disait toujours « Surtout, qu’on ne me parle pas de Dracula ! Je n’ai pas fait que ça dans ma vie! » C’est le problème de ces acteurs qui se sentent enfermés dans un rôle. C’est vrai que pour eux c’est un piège à con mais c’est aussi une réalité parce que quand les gens le voyaient, ils s’écriaient « Dracula !!! » et ne lui parlaient que de ça ou à la limite de James Bond et il jouait avec ça, il jouait de cette frustration, c’était un peu sa manière de dire « je suis un acteur sérieux ! »

 

Wes Craven, quant à lui, était vraiment l’américain type, extrêmement passionné par ce qu’il faisait, très ouvert lui aussi, toujours enthousiasmé à l’idée de discuter avec le public. Il n’a jamais refusé de donner une interview, il se sentait vraiment chez lui au festival, à l’aise parmi les fans du genre. Il était curieux des gens, il aimait ses fans. Et surtout, il était très fidèle en amitié puisqu’il est venu à chaque fois que nous l’avons invité. Donc voilà, c’est bien triste !…

 

Christopher Lee, Wes CravenChristopher Lee, Wes Craven

 

-Le BIFFF est né en 1983. D’où est venue cette initiative de créer un nouveau Festival de cinéma fantastique, à l’époque du succès du mythique Festival d’Avoriaz ?

 

F.B. : Je travaillais comme animateur socio-culturel en maisons de jeunes. Je touchais un peu à tout, toujours dans le domaine de la culture. Et le cinéma – tous genres confondus – était une passion depuis que j’étais tout petit, avec une prédilection pour les péplums, les westerns, les films d’horreur, etc. A l’époque j’organisais des ciné-clubs, mais aussi des mini-festivals avec différentes institutions, des mouvements de jeunes, sur des thèmes bien particuliers : un festival de cinéma italien, puis un sur le cinéma espagnol, un autre sur le cinéma allemand… J’ai fait mes premières armes là-dessus. Puis se sont joint à moi deux joyeux lurons, les frères Delmotte, qui de leur côté organisaient des ciné-clubs plus déjantés, sur le rock. La musique et la BD c’était leur dada. Annie, ma sœur, nous a rejoints pour un certain temps. Puis Gigi Etienne, une amie d’enfance, qui était à l’initiative du Festival du Cinéma Indépendant avec Robert Malengreau et Marcel Croes, (ancien Festival du cinéma belge, qui a accouché du Magazine du Cinéma Belge). Ca c’était les cinq lurons de base : on a mis les Delmotte et les Bozzo ensemble ! Nous étions complémentaires. Chacun a apporté son savoir-faire et ensemble, nous avons d’abord créé les Nuits du Cinéma, un concept un peu nouveau, né en 1979. Ca a marché tout de suite. On a continué à faire des ciné-clubs à 5 sur des thèmes très variés, dans les maisons de jeunes, à la bonne franquette, avec des matelas par terre… c’était déjà le même principe que la désormais célèbre Nuit du BIFFF : quatre ou cinq films sur la nuit, puis un petit déjeuner le matin, avec une ambiance d’enfer ! Ensuite nous avons lancé le Festival du cinéma arabe, puis celui du cinéma méditerranéen, que nous avons quittés parce que le fantastique nous branchait plus. A l’époque, nous étions très impliqués dans la création de la Fédération Européenne des Festivals Fantastiques. Nous recevions des gens qui venaient de l’étranger pour voir ce que nous faisions, c’est le cas notamment des organisateurs du Fantasia au Canada, du festival de Neuchâtel en Suisse, de celui de Busan en Corée : tous ces gens sont en quelque sorte venus se former chez nous. Pour le festival lui-même, nous avons cherché l’appui des institutions, de partenaires, des ambassades… une approche que nous continuons d’ailleurs à pratiquer aujourd’hui. L’idée pour la première année, en 1983, c’était de proposer une rétrospective de 60 ans de cinéma fantastique ! Nous sommes remontés jusqu’à la Grande époque des films expressionnistes allemands. Ca a marché du tonnerre dès la première année : 15000 personnes ! C’était encore très décentralisé, en plus de la grande salle à Bruxelles (la Salle Shell, Rue Ravenstein, qui n’existe plus aujourd’hui), mais contrairement à ce que nous proposons aujourd’hui, il s’agissait avant tout d’une rétrospective, à l’exception des films d’ouverture et de clôture qui étaient des avant-premières : en ouverture, un film coréen d’animation et en clôture, Possession, de Andrzej Zulawski, avec Isabelle Adjani. Ensuite, comme nous avons vu que ça marchait, nous avons décidé de continuer, cette fois au Passage 44, lieu mythique où passaient énormément de festivals. Résultat : 25000 personnes pour la première édition, même si à l’époque tout ça était encore un peu de l’artisanat, fait avec des bouts de ficelle ! Les spectateurs étaient relax, ils pouvaient parler, on ne les empêchait pas de s’exprimer, ça créait une ambiance vraiment sympa et c’est comme ça, petit à petit, que l’esprit du BIFFF a pris forme !… Dans une certaine mesure, ce que nous faisons aujourd’hui a gardé cet aspect artisanal, c’est ce qui fait le charme du BIFFF ! Nos invités étaient surpris et enchantés par cette ambiance et ils se sont donnés le mot. Le BIFFF, c’était le festival « to be », parfait pour les gens qui en avaient marre des festivals « red carpet »…

 

-Le festival a toujours gardé cet aspect convivial, proche du public. Les cris, l’animation dans la salle, les réactions parfois violentes face à certains films… Pas toujours facile pour certains jeunes artistes de ne pas être intimidés par ce public de fou furieux !…

F.B. : Oui mais la plupart des cinéastes font du cinéma pour le public ! Le BIFFF est un festival vivant et je pense que la plupart des invités aiment beaucoup ça. Le film de genre a besoin de ce côté participatif. Ca vient de la tradition des vieux ciné-clubs du siècle passé, où les gens fumaient, buvaient, criaient… c’est cet esprit que nous avons voulu retrouver naturellement, en faisant tomber toutes les barrières. Tout le monde dans le public se sentait bien et participait au « spectacle » ! Aujourd’hui, on nous envie l’ambiance du festival ! Mais tu remarqueras aussi que quand le film est vraiment bon, quand le public est captivé, il chahute un peu au début parce que c’est un rituel, mais après, tu n’entends plus une mouche dans la salle ! Je ne compte plus le nombre de gens depuis plus de 30 ans qui m’approchent et me disent « Freddy, j’ai vu tel film, avec tel invité, c’était inoubliable, je m’en souviendrai toute ma vie ! » Nous avons quand même des gens, notamment nos abonnés, qui prennent congé pendant 15 jours pour pouvoir assister au festival ! Et puis les cris dans la salle, c’est aussi pour déstresser quand le film fait trop peur ! Les gens viennent pour ces sensations-là, pour participer, ils ont l’impression de vivre un moment exceptionnel par rapport à ce qui se passe dans les salles de cinéma traditionnelles !

 

Freddy 1

 

-On assiste de plus en plus à une uniformisation, un formatage des gros blockbusters. Le cinéma fantastique « mainstream » est de moins en moins subversif. Il y a un peu moins de 20 ans, Paul Verhoeven réalisait Starship Troopers. Personne ne le laisserait faire un film pareil aujourd’hui ! Est-ce une des raisons du succès du cinéma asiatique, coréen en particulier, qui semble beaucoup plus libre ?

 

F.B. : Le festival suit les tendances. Nous allons dans tous les marchés du film et nous suivons l’actualité. Le festival est également un tremplin pour certains films, pour certains pays. Le BIFFF, c’est avant tout un lieu de découverte, de rencontres et d’échanges ! Le cinéma américain, qu’on le veuille ou non, a toujours eu un côté très puritain et les majors américaines ne pensent qu’au fric parce qu’elles doivent attirer un maximum de monde ! Et le cinéma américain doit s’exporter sur d’autres territoires qui sont moins ouverts sur des sujets comme l’homosexualité, etc… Heureusement, il y a encore des cinéastes comme Tarantino qui font tout voler en éclats ! Mais au niveau des blockbusters, il n’y a pratiquement plus rien de créatif, plus de risques, c’est un cinéma qui devient extrêmement répétitif : on prend ce qui existe déjà, on fait des suites, des remakes… et la qualité s’en ressent forcément, même si ces films marchent très fort en salles. Au BIFFF, nous avons de moins en moins de films issus des grosses majors américaines, c’est un phénomène commun à la plupart des gros festivals. Il y a des exceptions, mais je vais te le dire honnêtement, on s’en fout ! Parce que le festival s’est bâti sur le cinéma indépendant. Les studios ne sont plus vraiment intéressés par les festivals parce qu’il n’y a pas de pognon à gagner derrière. Ils se méfient, ils n’aiment pas montrer leurs films des mois à l’avance, parce qu’ils ont trop peur du piratage et des mauvaises critiques. Leur politique, c’est de sortir les gros films à grands coups de matraquage publicitaire, au point où ils jouent sur la culpabilité : « si tu n’as pas vu le dernier Star Wars, t’es un con ! » Ils sortent leurs films simultanément sur la plupart des territoires, font leur buzz pendant 3 semaines et une fois que le film a récolté suffisamment de pognon, on l’oublie et on passe au suivant. Alors bien sur, des grosses locomotives, ça peut toujours nous aider à attirer le grand public et certains de ces films sont très bons. Avant on pouvait dire « J’ai vu le nouveau Star Trek au BIFFF avant tout le monde ! » mais aujourd’hui ça ne marche plus parce que tout le monde peut le télécharger illégalement ! L’intérêt premier du festival, c’est de montrer des films que le public belge verra difficilement ailleurs. Dans les films que nous présentons, de moins en moins sont distribués en salles, peut-être seulement 10%. Mais nous avons énormément de films en avant-premières mondiales, internationales et européennes !

 

Le cinéma asiatique, lui, va chercher dans sa culture des éléments qui permettent plus d’originalité et qui favorisent la création. Il est imprégné de nouvelles choses que le public européen ne connaît pas parce qu’il est matraqué par la culture anglo-saxonne ! C’est également grâce à internet que le public a commencé à se rendre compte qu’il existait d’autres choses, des films différents, excitants et originaux, comme les films coréens. Quand on dit : « Rien de nouveau à l’Ouest… effectivement ! Rien de nouveau à l’Ouest, c’est à l’Est que les choses bougent ! » Mais il n’y a pas que l’Asie, bien entendu, c’est pour ça que nous essayons toujours de diversifier un maximum. Le public est toujours très content de découvrir des films d’origines diverses, comme les films sud-américains que nous avons montrés l’année dernière. Et puis n’oublie pas que l’Asie est un continent avec des cinémas totalement différents : Hong Kong avec les films d’action, le Japon et les films de fantômes, l’Inde avec Bollywood, la Chine, avec son cinéma d’auteur, maintenant la Corée… alors qu’aux Etats-Unis, c’est pareil sur tout le territoire.

 

-Depuis quelques années, le cinéma coréen se démarque particulièrement avec des films d’une originalité et d’une qualité exceptionnelles. Souvent des premiers films ! Comment expliques-tu ce fossé avec ce qui se passe Belgique ?

 

F.B. : Ils ont de bonnes écoles de cinéma et font preuve d’une inventivité incroyable au niveau de leurs histoires. L’Asie est un grand pourvoyeur d’histoires pour les cinéastes qui oeuvrent dans le fantastique. Nous en avons aussi en Europe évidemment : Grimm, Perrault, etc… Disney n’a rien inventé, sauf un style, on le sait très bien ! En Asie, ils ont une littérature extraordinaire, des auteurs inconnus chez nous et qui inspirent les réalisateurs. En plus, ils se donnent les moyens de valoriser leur cinéma : à une époque, le gouvernement sud-coréen avait imposé des quotas pour promouvoir leurs propres films. Le cinéma américain, d’accord, mais jusqu’à un certain point. C’est une excellente idée et surtout, ça marche ! Le public coréen va voir les films coréens parce que ce sont des films populaires, des films de genre avec des acteurs de grande qualité et des réalisateurs exceptionnels, qui sont des stars dans leur pays. Ici… en Belgique, le cinéma belge… (très gros soupir…)

 

-Malgré le succès phénoménal du BIFFF, le fantastique en Belgique semble toujours méprisé par les institutions, par les financiers… mais aussi par les cinéastes…

 

F.B. : Je crois que le problème c’est qu’avant l’avènement sur la scène mondiale du cinéma de genre, contrairement à d’autres pays européens, la Belgique avait surtout une longue tradition de cinéma documentaire (je pense à Henri Stork), ainsi qu’une situation sociale très dure, avec les mines, le borinage. La culture belge est très ancrée dans la réalité, pas du tout dans l’imaginaire. C’est pour ça que quand les frères Dardenne sont arrivés avec le cinéma social, ça a été un passage naturel pour permettre au cinéma belge de s’imposer dans des festivals comme Cannes. On a beau dire « n’oubliez pas que nous avons également Jérôme Bosch, Paul Delvaux, René Magritte et de grands auteurs comme Jean Ray, Michel de Ghelderode, Thomas Owen, Georges Simenon… », l’imaginaire passe toujours en second. Les autorités continuent à privilégier le cinéma social parce que ça reste une marque de fabrique ! Les institutions privilégient les subsides à ce cinéma-là, sans forcément dénigrer l’autre, mais en prétextant qu’il n’y a pas de place, pas de fric, que le cinéma fantastique coûte soit-disant plus cher qu’un film social. Ce qui n’est évidemment pas vrai ! Le problème c’est que le public belge ne va pas voir ce cinéma social produit par leurs institutions, mais d’un autre côté, il faut être honnête, personne ne va voir le cinéma de genre belge non plus ! Donc c’est vrai qu’il faudrait vraiment que les mentalités changent !

 

-Toi qui vois près de 800 films par an, quels sont les films qui ont vraiment marqué ta vie de cinéphile ?

 

F.B. : Aie aie aie, « quel est ton film préféré ? », ça c’est vraiment la question à laquelle je ne sais jamais répondre. Tout remonte à l’enfance, les films que tu vois enfant marquent toute ta vie, ça nourrit tes cauchemars, tes rêves, etc. Tout ce que je demande c’est qu’on me raconte de bonnes histoires. Je suis comme Tarantino : j’aime les grands genres qui ont marqué et nourri le cinéma depuis ses débuts : les films d’action, les westerns, les péplums, ça remonte à l’époque où je pouvais voir des double bill : deux films pour 15 francs belges le mercredi après-midi ! Un film qui m’a fortement marqué, qui n’est pas mon film préféré mais qui a une bonne place dans ma vidéothèque, c’est Les Yeux Sans Visage, de Georges Franju ! Le noir et blanc, les acteurs, la tension, le fait que c’est un film très choquant, la thématique des yeux !… C’est drôle, le film qui fait le plus peur à ma fille c’est Coraline, avec ces yeux qui disparaissent et sont remplacés par des boutons ! Tu vois comme ça se rejoint, il y a des filiations, ça se transmet par les gènes ! (il réfléchit…) Il y a également Anguish, de Bigas Luna, qui avait eu le Grand Prix en 87. Ce que j’aime, c’est avoir peur, voir de belles images, revivre des sensations qui viennent directement de l’enfance !

 

Les Yeux Sans Visage

 

-Quelle est ta plus grande fierté par rapport au festival ?

 

F.B. : Ce qui me fait le plus chaud au cœur, ce sont les invités qui sont revenus, de vieux acteurs et réalisateurs anglais comme Richard Fleischer, Robert Wise, Freddie Francis, des gens fabuleux ! Des gens oscarisés parfois ! Les gens connaissent leurs films mais pas forcément leurs visages. Pour la plupart, ce sont des gens très simples, qui arrivent à Bruxelles avec leurs familles, souvent très ouverts d’esprit. Et là j’aurais des centaines d’anecdotes à te raconter !… Il y a eu des moments très tristes : Anthony Perkins, en 1992, qui était déjà très malade et que l’on retrouvait tout seul dans un coin, au bar, avec sa bouteille d’eau, souffrant… quatre mois plus tard, il mourait ! Il m’avait raconté une anecdote qui m’avait marqué. En 1957, il était nominé aux Oscars pour le Meilleur Second Rôle (pour le film Friendly Persuasion / La Loi du Seigneur, ndlr). Et quand le présentateur a ouvert l’enveloppe, il a lu : « L’Oscar est attribué à Anthony… »… et là il était tout tremblant, prêt à bondir, certain qu’il avait gagné et puis il a entendu… « Anthony QUINN !!! » (rires)… Ca m’émeut d’y repenser parce que tous ces gens, c’est toujours des rencontres formidables. La plupart sont très émus de l’accueil du public parce qu’ils sentent bien que c’est réel, il n’y a pas de tapis rouge, ils ont un contact direct avec des gens qui les admirent et leur montrent leur amour! Christopher Lloyd de Retour vers le Futur et La Famille Addams avait reçu une standing ovation, parce que ses films ont marqué l’enfance du public. Il était très surpris, ému aux larmes ! En plus de ça, nos invités se permettent des trucs improvisés et spontanés sur scène, ce qui nous vaut chaque année des moments très rigolos ! Il y a eu plein de personnages comme ça ! Je me rappelle de Rod Steiger, qui m’avait dit : « je veux absolument payer pour que vous publiiez une pleine page dans Le Soir pour dire : Rod Steiger remercie le public bruxellois. » Lui aussi avait été ému aux larmes par cet accueil ! Je me rappelle aussi de Ringo Starr qui pouvait se promener dans la rue sans être assailli, peut-être pour la première fois depuis le début des Beatles. Ici, les gens n’osaient pas l’aborder, alors que chez lui il peut à peine marcher dans la rue…

 

02.jpgAnthony Perkins

 

-Mon meilleur souvenir c’est d’avoir rencontré Franco Nero il y a deux ans, de lui avoir serré la main. J’avais vu tous ses westerns avec mon grand-père (qui était italien) quand j’étais petit ! J’avais (presque) les larmes aux yeux…

 

F.B. : Tu vois, on y revient, c’est toujours des sensations de l’enfance qui refont surface !

 

-J’avais un peu peur du déplacement du festival dans les salles de Bozar. C’est un endroit très huppé, un peu élitiste qui, à priori, ne se prêtait pas à un festival aussi déviant. Le résultat est une belle réussite, peut-être justement à cause de ce décalage !…

 

F.B. : Nous avions deux options quand on a décidé de quitter Tour & Taxis où ce n’était vraiment plus possible : Kinépolis ou les Beaux Arts ! Les Beaux Arts c’est un endroit bien centré, un endroit culturel, un lieu de prestige. Donc je penchais vraiment pour les Beaux Arts ! Les gens nous disent qu’ils ont retrouvé l’ambiance du Passage 44, avec en plus ce côté pratique : trois grandes salles, qui font qu’on peut se permettre plein de choses. A Tour & Taxis, il fallait tout aménager, c’était trop grand, trop froid… En même temps, tu sais, aux Beaux Arts, ils ne nous ont pas attendus pour proposer des oeuvres d’avant-garde, notamment dans leurs expos. Alors c’est vrai que leur public habituel est peut-être plus huppé comme tu dis, mais malgré tout, ils ont quand même eu leurs heures de gloire avec des concerts rock : j’ai vu Deep Purple aux Beaux Arts, c’était fou ! Malheureusement le public des concerts rock, pour la Grande Dame des Beaux Arts, c’était pas possible, alors ils ont arrêté! Il est prévu dans notre contrat que chaque matin, ils font le tour des lieux pour noter la moindre griffure sur les murs ! C’est un endroit classé, donc on ne peut pas faire autrement. Avant le BIFFF, ils n’avaient pas abordé le cinéma de cette manière-là depuis très longtemps, à part pour des avants-premières par ci par là. Nous ne nous sommes pas posés la question du public parce que nous avions déjà notre public à nous et nous avions bon espoir qu’il nous suivrait, ce qui fut le cas. Les responsables des Beaux Arts étaient curieux de savoir ce que ce public-là allait bien pouvoir apporter à l’endroit. Et ça a marché tout de suite ! De toute façon, le public du festival s’intègre toujours très rapidement aux changements, ils prennent directement possession des lieux ! A Tour & Taxis, ça avait pris beaucoup plus de temps parce que la première année, on avait un peu foiré, on avait voulu en faire trop avec deux grandes salles et on a frôlé le déficit ! Heureusement aujourd’hui ça va mieux ! On a vraiment trouvé nos marques aux Beaux Arts, donc il ne faut surtout pas avoir peur du défi. On a du s’adapter à leurs idées, ils ont du s’adapter aux nôtre, nous sommes tombés « at the right time at the right place ». Au Kinépolis, c’aurait été impossible, structurellement et conceptuellement parlant et je peux te dire que de toute façon, ils ne nous auraient pas fait de cadeaux financièrement ! On a pu se permettre les Beaux Arts parce que le BIFFF a lieu pendant les vacances de Pâques, quand ils ont une activité réduite. Ils ont donc pu nous proposer des conditions très avantageuses. Chaque année, nous tournons autour des 60000 visiteurs, parfois un peu plus, parfois un peu moins. C’est une réussite ! Espérons que ça dure !

 

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-Je sais qu’en 2010, il y a eu au sein de l’équipe un long débat à propos de A Serbian Film, le film sulfureux de Srdjan Spasojevic. Vous aviez hésité à le projeter…

 

F.B. : Oui mais en fin de compte je pense que c’était indispensable de le montrer. Parce que – comme nous le faisions à l’époque des ciné-clubs – le film a provoqué le débat. C’est certain que ce n’est pas avec Hercule Contre les Vampires que tu vas faire un long débat ! Mais A Serbian Film a provoqué le débat et c’est exactement ce que voulait le réalisateur : aller à l’extrême pour dénoncer quelque chose. C’est louable parce que c’est un film qui va très très loin dans la provocation et c’est quelque chose que nous aimons au festival : le jusqu’au boutisme. Ce n’est pas un film qui suggère mais qui montre, qui fait fi de tous les tabous imaginables, avec ce fameux « viol de nourrissons » ! Moi je voulais vraiment que le réalisateur et son scénariste soient présents pour ce débat et aussi pour informer le public de ce qu’il va voir ! Le film n’est pas choquant uniquement parce qu’il y a du sexe et de la violence gratuite, c’est aussi parce qu’il y a un propos très choquant derrière, qui dénonce la situation du pays. Et pour ça, le public doit avoir un bagage. Mais c’est vrai que j’avais hésité parce qu’à l’époque, j’étais le seul père de famille dans l’équipe – aujourd’hui ça s’est étoffé – j’avais donc des appréhensions. Mais le rôle du festival est également de choquer! Je me suis rangé à l’avis des autres. Après, d’autres festivals l’ont montré et ont eu plein de problèmes, notamment en Espagne. Le film était interdit dans son propre pays et c’est aussi pour ça qu’il était important de le montrer ! Le Prince Laurent avait assisté à la projection : on l’avait prévenu à l’avance, on lui avait dit de ne surtout pas venir pour ce film-là. Mais il n’a pas hésité, il est très curieux. Il a donc vu le film, il est resté jusqu’au bout, il a discuté avec l’équipe après la projection. Il nous a dit : « ce film, il ne faut pas l’interdire aux moins de 16 ans, mais au moins aux moins de 40 ans ! » Je crois qu’en fin de compte, il était content de l’avoir vu. Qu’on aime le film ou pas, qu’on le trouve dégueulasse ou pas, c’était un événement, c’est devenu un film référence dont on se souviendra, il fallait y être ! Les films ne sont jamais cultes au départ, ils le deviennent par la suite et c’est aussi une des fonctions du festival : créer ce genre d’évènements, parfois malgré ce qu’on en pense !

 

Y a-t-il un encore une grand nom du cinéma fantastique qui vous a échappé et que vous souhaitez inviter ?

 

F.B. : Oh, il y en a plusieurs ! John Carpenter, qui a été malade pendant très longtemps, qui ne se déplace pas beaucoup, qui ne veut pas prendre l’avion… Mais nous avons invité sa femme et puis son fils, qui sont venus. Mais lui, jamais. Il y en a des tas d’autres même si on a reçu énormément de réalisateurs. J’avoue que pour certains, je suis allé jusqu’à les harceler. Gentiment, par coups de téléphones et par e-mails, mais c’était quand même du harcèlement (rires), notamment Spielberg ! Attention hein, parfois ils ont de bonnes excuses, c’est davantage des refus par obligations que par choix, ils sont emmerdés de dire non ! Et puis c’est parfois très compliqué pour eux de faire des milliers de kilomètres rien que pour une soirée chez nous ! Pour eux, le temps c’est de l’argent. Il y en a certains qu’on avait invités toutes les années et qui après 34 ans, se libèrent et nous disent enfin oui. A la limite, on a envie de leur dire : « oui mais c’est trop tard maintenant ! » (rires)

 

-Mais tu confirmes donc que Steven Spielberg, réalisateur de La Liste de Schindler, a exigé que tu sois brûlé publiquement sur la Grand Place de Bruxelles ?

 

F.B. : (rires) Oui, je confirme !

 

Propos recueillis par Grégory Cavinato

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