Off Screen 2017… The Wailing

265733THE WAILING

(THE STRANGERS)

(GOKSUNG)

 

2016, de Na Hong-Jin – Corée du Sud

Scénario : Na Hong-Jin

Avec Do-won Kwak, Jun Kunimura, Jun-Min Hwang, Woo-hee Chun, Hwan-hee Kim, Jin Heo, So-yeon Jang, Chang-gyu Kil

Directeur de la photographie : Kyung-pyo Hong

Musique : Young-gyu Jang

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Orgueil et préjugés et zombies

 

Certains films échappent, de prime abord, à toute tentative de description ou de synthèse facile. On l’a constaté dans la presse à propos de The Wailing puisque rares furent les journalistes à se mettre d’accord sur un synopsis officiel, voire sur le genre, du troisième film de Na Hong-jin. Pour preuve… le titre ! Alors que la version originale coréenne se contente de nommer le village dans lequel est située l’action (« Goksung »), une décision qui revient à mettre l’ensemble des habitants de cette petite communauté au centre de l’intrigue, les français ont préféré un très vague « The Strangers » au titre international officiel, à savoir « The Wailing », autrement dit « les pleurs » ou les « gémissements ». Quoi qu’il en soit, cette confusion est le reflet d’une œuvre à la densité exceptionnelle, qui passe par plusieurs genres (la comédie, l’enquête policière, le « whodunit », le drame familial, le film d’exorcisme, le film de zombies, le survival) tout en affichant fièrement son statut de film d’épouvante pur et dur. Avec un brio de tous les instants, Na Hong-jin raconte l’histoire alambiquée d’un homme simple, de ses questionnements théologiques et des sacrifices inhumains qu’il doit faire afin de sauver son enfant.

 

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A Gongku, petite bourgade coréenne située dans les montagnes, Jong-goo, un flic sympathique et débonnaire, bon père de famille mais également trouillard et paresseux, est confronté à une enquête qui le dépasse : une vague de meurtres barbares s’est abattue sur la communauté. Un premier suspect, ayant perdu la raison, aurait commis les meurtres sous l’influence de puissants champignons hallucinogènes, avant de tomber dans le coma, le corps mystérieusement couvert de pustules. Mais les cadavres mutilés continuent à se multiplier tandis qu’une poignée de personnes infectées par un mal mystérieux se transforment en cannibales enragés. Croulant sous les fausses pistes, Jong-goo est bientôt persuadé que ces évènements sont l’œuvre d’un énigmatique ermite japonais arrivé dans la région depuis peu et isolé dans la montagne avec son chien pour seule compagnie. Les ragots vont bon train et l’ermite, cible toute désignée, est décrit par la populace comme un monstre hantant la forêt. Un témoin clé affirme l’avoir aperçu nu, dévorant un cerf. Une mystérieuse et jolie jeune femme vêtue de blanc met le policier en garde avant de disparaître aussitôt, affirmant que le vieil homme n’est autre que le Diable en personne. Assailli par de violents cauchemars ayant une fâcheuse tendance à devenir réalité, le policier se retrouve impliqué plus directement lorsque le comportement de sa fille de 8 ans change du tout au tout. Souffrant de terribles maux d’estomac, la gamine devient violente, adopte un langage ordurier et dévore tout ce qui passe à sa portée. La belle-mère de Jong-goo, très religieuse, décide de faire appel à un shaman afin de pratiquer un rituel d’exorcisme sur l’enfant.

 

Faire d’un sympathique bon à rien un peu ahuri le héros d’un film est une idée typique du cinéma coréen, déjà illustrée dans les magnifiques Memories Of Murder et The Host de Bong Joon-ho. Après tout, à quoi bon raconter une enquête si le détective n’est pas complètement dépassé par les évènements, forcé à donner le meilleur de lui-même en ouvrant son cœur et en se surpassant dans l’effort ? Jong-goo est loin d’être le seul à patauger dans son enquête puisque le cinéaste, en habile manipulateur, brouille allègrement les pistes en multipliant les genres et les intrigues, plongeant le spectateur dans une brume narrative épaisse. Il en profite pour proposer au passage un commentaire social affuté et sarcastique des préoccupations actuelles de la Corée du Sud : importance de la famille, de la spiritualité, la peur et la haine de l’étranger, le racisme ordinaire… Véritable dédale cinématographique, The Wailing passe sans prévenir de la comédie potache à l’horreur pure et vice versa, un procédé qui a pour effet de mettre le public sur ses gardes et de décupler l’impact des scènes chocs. Elles ne manquent pas ici : l’attaque d’un molosse enragé sur deux enquêteurs, un combat acharné entre cinq humains et un zombie, suivi de l’extermination (ratée) de ce dernier à coups de râteau, un terrible accident sur une route pluvieuse, une haletante course-poursuite à travers la forêt qui se termine au bord d’un dangereux précipice, une hémorragie nasale qui n’en finit pas… sans parler d’un long et hypnotisant exorciste qui évoque le sous-estimé The Serpent and the Rainbow (L’Emprise des Ténèbres) de Wes Craven ainsi que l’excellent Angel Heart, d’Alan Parker, un film avec lequel The Wailing partage plusieurs thématiques et un goût pour le macabre…

 

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Le décor bucolique et enchanteur de Goksung est une parfaite allégorie des personnages : un village endormi dont l’apparente quiétude dissimule la dangerosité. Les symboles morbides, annonciateurs d’un drame, sont discrets mais omniprésents : les précipices de la montagne sont le terrain de scènes haletantes et des champignons vénéneux fanés trouvés sur les lieux des meurtres ressemblent étrangement à des crânes humains, cachant ainsi leur vraie nature, tout comme les villageois : des ploucs à priori inoffensifs dont la xénophobie et les quolibets risquent, comme dans The Yellow Sea, précédent film du réalisateur, de les mener à leur propre perte.

 

Foisonnant, The Wailing est un film à la construction fragile dans lequel on aime se perdre (l’enquête piétine et les rêves contaminent la réalité) car chaque nouvel élément apporté par le scénario (d’une richesse insoupçonnée) contribue au plaisir. Le spectateur, comme l’(anti-)héros du film subit le mystère sans pouvoir le devancer, prisonnier des mêmes doutes et frayeurs. Les ruptures de ton, loin d’être gratuites, contribuent à la grande originalité du film et lorsque l’enquête policière est laissée de côté pour faire place au surnaturel et à des questionnements plus personnels sur la foi, le courage et le sacrifice, c’est l’occasion pour le cinéaste d’enfin dévoiler le vrai thème de son film : la présence tangible du « Mal » à l’intérieur de tout un chacun. Na Hong-jin s’amuse à créer un univers mouvant (plusieurs réalités, différents tons) avec un scénario sans cesse sujet à la réinterprétation. Chaque nouvelle révélation apporte son lot de questions mais aussi de repositionnement moral et de remises en question des scènes précédentes. Ainsi, le racisme latent des villageois et du héros envers l’ermite japonais joue-t-il un rôle fondamental dans l’incarnation du « Mal » qui s’insinue dans leurs petites vies tranquilles. Plus les évènements qui secouent le village prennent un tour inextricable, plus la spiritualité et la foi gagnent en importance dans la manière dont les personnages (et le spectateur) interprètent ce qu’ils voient. Au terme d’une seconde vision, The Wailing s’avère pourtant d’une implacable logique, un puzzle auquel il ne manque aucune pièce. Pas le moindre plan au cours de ces 2h36 éprouvantes ne s’avère superflu au récit !

 

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Deux nouveaux personnages sont introduits dans la seconde partie du récit afin de représenter et opposer deux visions religieuses : un jeune prêtre catholique (engagé pour sa maîtrise du japonais) et un shaman / exorciste charlatan. Jong-goo, crédule, passe du cartésianisme à la superstition tout en succombant aux ragots racistes. Le Mal, qui se transmet tel une maladie dans un film de David Cronenberg (c’était le sujet au cœur de l’excellent A History of Violence), ne serait-il pas niché dans l’inculture quotidienne et les préjugés ordinaires qui privent peu à peu les villageois de leur humanité ? Le message est clair et renvoie directement au classique L’Exorciste, de William Friedkin (cinéaste admiré par Na Hong-jin) : quelle que soit la foi que l’on embrasse, la faiblesse de l’esprit des hommes est en fin de compte le principal outil du Malin pour faire s’abattre le malheur sur Terre. Le Mal n’a pas besoin de monstres, il lui faut simplement des esprits faibles et corruptibles afin d’ouvrir les portes de l’enfer et de s’amuser à semer la pagaille. Le surnaturel surgit dans une imagerie graphique passionnante et brutale que les amateurs d’horreur apprécieront énormément, mais également dans des concepts philosophiques et moraux qui confèrent au film ce passionnant second niveau de lecture.

 

On dit souvent que les plus grands cinéastes ont l’art de résumer les thématiques et le récit d’un film en une seule scène, voire un seul plan. C’est le cas ici : tout le film et ses mystères sont synthétisés et résolus dans la scène d’ouverture où nous voyons un ver transpercé par un hameçon lors d’une partie de pêche au bord d’un ruisseau. Un geste à priori anodin qui dévoile pourtant astucieusement tous les futurs desseins de l’antagoniste principal…

 

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Oignon filmique dont il faut peler les couches avant de découvrir ses secrets, The Wailing est une œuvre mutante à l’ambition démesurée et au chaos savamment orchestré, calculée dans ses moindres détails pour renvoyer le spectateur à ses propres préjugés avant de le confronter à l’indicible vérité qui explose dans des scènes surnaturelles inoubliables, effrayantes à souhait, avant d’arriver à un climax aussi choquant qu’inévitable. Après The Chaser (rare film de serial killer à arriver à la cheville du Silence des Agneaux) et The Yellow Sea (ou The Murderer en v.f., passionnant thriller politique), Na Hong-jin affute encore un peu plus son talent et ses recherches thématiques, en prenant son temps (trois ans d’écriture, six mois de tournage, un an de postproduction !) et en surpassant allégrement le talent de ses « parrains », à savoir Bong Joon-ho et Park Chan-wook qu’il vient rejoindre sur le podium des plus grands auteurs / réalisateurs coréens de sa génération. On sort de The Wailing épuisé, avec un sentiment d’effroi que les films d’horreur hollywoodiens sont de plus en plus rares à provoquer.

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

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