Entretien avec Rastislav Steranka, coordinateur de la programmation du Festival Cinematik.

Réalisé un soir de festival, après quelques verres de bière (à 50 cent!) et d’absinthe (2 euros pour un verre de 33 cl…), l’envoyé « spécial » d’Action-Cut (dans quel état!…) a fait causette avec le principal instigateur du Festival Cinematik, le sympathique Rastislav Steranka, « Rasto » pour les intimes…

 

-Peux-tu te présenter auprès de nos lecteurs ? Comment es-tu devenu directeur de la programmation du Festival Cinematik ?

 

En fait, je ne suis pas tout à fait le directeur de la programmation ; officiellement je suis le coordinateur de la programmation, ce qui signifie que je suis en charge de la coordination de toute l’équipe de la programmation AVANT le festival et en charge de toutes les projections PENDANT le festival ! Par contre je suis également en charge de certaines sections du programme. Cinematik n’a pas de directeur de la programmation à proprement parler, plutôt un directeur exécutif et artistique. Comment en suis-je arrivé là ? J’ai travaillé auparavant pour différents festivals en Slovaquie et – n’étant pas toujours très satisfait de ceux-ci – j’ai décidé avec quelques amis de créer notre propre festival, Cinematik… où j’exerce donc la position de coordinateur de la programmation ! Ça s’est passé comme ça, tout naturellement ! Si vous désirez un poste dans un festival, à vous de créer l’occasion !

 

 

-Quelles sont tes influences et ton parcours cinématographiques ?

 

J’ai mes « périodes »… Je consacre toujours du temps à certains réalisateurs, certains genres. Pour le moment je suis dans ma phase Warren Oates, ce qui signifie que je suis en train d’étudier toute la filmographie de cet acteur terriblement sous-estimé. Cela m’arrive non seulement avec des acteurs (qui sont plutôt une exception mais je ne résiste pas au charisme et au côté cool de Warren Oates !) mais surtout avec des réalisateurs, des modes, des pays, des genres, etc. Je m’intéresse beaucoup aux premiers films, que ce soient des films d’auteurs ou des films de genre. Le mélange des deux est ce que je préfère. J’aime énormément le cinéma australien ; il y a toujours quelque chose de bizarre caché sous la surface dans ce pays (sans vouloir offenser personne…)

 

En ce qui concerne mon parcours, je n’ai jamais fait d’école de cinéma ni même de cours du soir. Vers mes 18 ans, j’ai commencé à m’intéresser au cinéma, à voir un maximum de films, à lire de nombreux ouvrages consacrés aux films et aux réalisateurs. C’est ainsi que je me suis éduqué. Ensuite j’ai commencé à travailler dans divers festivals puis j’ai fondé Cinematik, ce qui me permet de poursuivre mon éducation.

 

-Quelles sont les difficultés inhérentes à l’organisation d’un tel festival ? Qu’est-ce qui différencie Cinematik d’autres festivals plus « prestigieux », quelles sont vos spécificités ? En gros… qu’est-ce qui rend votre festival si spécial ?

 

La tâche la plus ardue c’est de récolter des fonds chaque année ! Lorsque vous lancez la première édition, que vous essayez de faire décoller le projet, tout le monde vous dit « non, nous ne finançons pas de premières éditions »… Vous devez faire vos preuves ! Ceci dit, le problème sera plus ou moins le même avec – par exemple – la septième édition !  Personne ne souhaite supporter un festival qui n’accueille pas de stars pour satisfaire les tabloïds, donc pour nous ça a toujours été difficile de se faire valoir auprès des financiers.

 

Mais après avoir reçu suffisamment de fonds, l’organisation d’un festival n’est pas pour autant un pique-nique ! D’autres éléments sont très difficiles à gérer. Vous établissez une liste de films que vous aimeriez projeter, vous passez un temps fou à rechercher des copies et les droits des films en question… Bien souvent cela prend des mois avant de retrouver la compagnie qui détient les copies et qui sera susceptible de vous céder les autorisations de les projeter !  C’est là que commencent les négociations…

 

Nous faisons tout notre possible afin de nous différencier d’autres festivals de cinéma ici en Slovaquie. Nous sommes OBLIGES de nous différencier parce que dès le début, la question que tout le monde vous pose, c’est « pourquoi un autre festival de cinéma alors qu’il en existe déjà tant ? »… C’est la question principale à laquelle nous avons été confrontés lorsque nous avons créé Cinematik. Nous nous targuons d’être un festival « proche du public », c’est l’élément le plus important selon nous ! Pas de tapis rouge, pas de fêtes élitistes remplies de champagne et de caviar… Nous faisons de notre mieux pour créer une atmosphère familiale. Vous arrivez à Piestany et vous entrez dans un grande famille de gens qui partagent une passion commune – le cinéma ! Nous essayons avant tout de cibler un public jeune auquel nous faisons découvrir des œuvres qu’ils n’ont pas vues.

 

-Pour nos lecteurs qui ne connaissent que très peu la Slovaquie, peux-tu nous donner un bref aperçu du genre de films qui sont distribués chez vous. Comment se porte l’industrie cinématographique slovaque ? Y a-t-il des réalisateurs en particulier que tu désires mentionner ?

 

La Slovaquie est un petit pays et ne dispose donc pas un marché audiovisuel très développé. Comme dans tous les petits pays, la grande majorité des films distribués chez nous sont les blockbusters américains. Par exemple à Bratislava, il ne reste qu’une seule salle indépendante avec un seul écran. Le reste, ce sont des multiplexes et je vous laisse deviner les films qu’ils diffusent…

 

Peu de films slovaques sont produits chaque année. Par exemple en 2010, seulement dix films ont été produits et seulement 4 d’entre eux étaient des productions slovaques majoritaires : un film de fiction et trois documentaires. Le plus souvent nous faisons de la coproduction avec nos voisins. Il reste cependant une longue tradition de documentaristes (Marko Škop, Jaro Vojtek, Juraj Lehotský, Peter Kerekes) et également quelques réalisateurs de fiction. Je pourrais citer Martin Šulík ou encore Zuzana Liová dont les films se retrouvent souvent à représenter la Slovaquie dans divers festivals internationaux.

 

-Quelle était l’idée de la section « Meeting Point Europe » ? Pourquoi pas plutôt le cinéma asiatique ou américain ? Pourquoi le cinéma européen ?

 

Au départ, c’était l’idée de notre directeur artistique, Vladimír Štric. Nous désirons cibler le cinéma européen afin d’offrir à notre public une expérience qui lui est proche, proche de notre mentalité européenne. Le cinéma européen est très riche et nous voulons nous différencier de tous ces festivals consacrés à des cinématographies plus « exotiques » comme l’Asie ou l’Amérique. Le cinéma européen n’en reste pas moins intéressant et mérite d’être redécouvert par les nouvelles générations. Il mérite d’être un concurrent égalitaire avec le cinéma des majors américain.

 

 

-La section « Cult & Beyond : Backwood Comfort » est ton bébé. Comment s’est effectuée la sélection, comment ton choix s’est-il porté sur certains films ?

 

Toute la section « Cult & Beyond » était mon idée. Et comme chaque parent, je suis très fier de mon enfant. Il n’y a pas énormément de sections thématiques de minuit à travers le monde qui se consacrent à des sujets bien spécifiques. Les années précédentes nous avons eu des séances consacrées aux zombies, aux loups-garous, aux justiciers, au néo-noir et en 2011, le survival forestier ! Je fais la sélection comme pour toutes les autres sections : j’en regarde beaucoup pour n’en garder finalement que 7 ou 8. Afin de montrer les différents aspects de la section, ces films doivent couvrir des éléments variées (et si possible très noirs) du sous-genre représenté.

 

Quand je sélectionne un thème pour la section, je mets à jour continuellement des listes contenant certains sujets susceptibles de faire l’objet d’un focus pour les années à venir. Je remplis ces listes tout au long de l’année et je visionne beaucoup de films qui seraient susceptibles de convenir. Il y a toujours un moment où me vient une véritable épiphanie : une œuvre qui me fait dire : voici LE film qui sera la pierre de touche de la section et qui devient la raison pour laquelle un sujet particulier sera le moteur de toute la section. En 2011, cette épiphanie c’était Eden Lake, de James Watkins, qui est devenu l’emblème de la section « survival forestier ».

 

-Cinematik est l’un de ces rares festivals où les films de genre ET les films d’auteur sont mis sur un pied d’égalité, sans distinctions ou préjudices. Est-ce important pour toi ?

 

Tout à fait, c’est l’idée ! Nous ne faisons pas de distinction entre nos invités et le public. Pendant la journée, nos invités présentent les films, font des interviews et donnent des masterclass. Et le soir tout ce petit monde se réunit au « Bar Cinematik », un grand chapiteau sous lequel nous faisons la fête tous ensemble. La même idée régit la sélection des films. En journée nous diffusons des films exigeants d’un point de vue intellectuel où l’on se pose des questions existentielles sur l’état du monde. Et puis le soir, tout le monde se retrouve au Cinéma Fontana et se détend en matant des films de genre.

 

-Je suppose que la tâche la plus exténuante est de dénicher de bonnes copies de films souvent rares et pas récents. Comment as-tu fait par exemple pour trouver une copie en bon état d’une rareté comme Long Weekend ?

 

C’est effectivement la partie la plus difficile. Lorsque tu penses à la liste des films que tu veux projeter, tu es très enthousiaste à l’idée de faire découvrir certains films au public. Tu n’en peux plus d’attendre que la lumière s’éteigne dans la salle et que les spectateurs se retrouvent projetés dans des mondes qu’ils ne connaissent pas. Animé par cet enthousiasme presque enfantin, le programmateur se met à localiser les copies et les droits et c’est là que la torture commence. Souvent vous ne rencontrez que du pur rejet! Les compagnies de production ou de distribution ne répondent pas à vos e-mails, vous les appelez et ils vous disent qu’ils ne disposent pas de copies, c’est soit-disant « l’autre compagnie » qui les a… et ainsi commence un jeu du chat et de la souris qui peur durer des mois. En fin de compte, après des mois de négociations acharnées, il est très possible que vous vous retrouviez avec une réponse négative et vous devez donc enclencher le PLAN B, ce qui consiste bien souvent à recommencer au début. C’est le scénario le plus pessimiste mais je dois dire que c’est arrivé à plusieurs occasions, particulièrement en ce qui concerne des films anciens et peu connus. Lorsque j’ai conçu la section « Cult & Beyond : Midnight Heroes » il y a quelques années, je me suis retrouvé en fin de compte avec seulement 2 copies sur les 7 films que j’avais prévus. J’ai donc du improviser et adapter le reste du programme. Il faut donc absolument rester flexible. Se préparer pour le meilleur et s’attendre au pire…

 

Ceci étant dit, l’inverse peut également se produire et les bonnes surprises existent. Parfois tout se passe très facilement et très vite. C’est ce qui s’est produit avec Long Weekend. Après l’avoir vu en DVD, j’ai tout de suite désiré l’inclure dans le programme « Cult & Beyond : Backwood Comfort » et particulièrement pour la Nuit du survival australien qui s’est déroulée de 23h à 5h du matin et au cours de laquelle furent diffusés Long Weekend, Black Water et Wolf Creek ! J’ai simplement trouvé l’adresse internet de Richard Brennan, le producteur du film et lui ai envoyé un e-mail sans – pour être honnête – avoir trop d’espoir. J’ai juste tenté le coup. Et il m’a répondu directement dans les jours qui ont suivi, très enthousiaste. Il nous a vraiment été d’une grande aide, il a été très gentil. Il nous a tout de suite cédé les droits et nous avons pu diffuser le film. Aussi simple que ça !

 

-Quelle était ton opinion personnelle sur les choix du jury de la section Meeting Point Europe?

 

Les films de la section « Meeting Point Europe » ont donc été choisis – par vote – par un panel de critiques européens dont tu faisais partie. Nous laissons la responsabilité de la sélection à ce panel et nous ne critiquons pas leurs choix sinon nous les sélectionnerions nous-mêmes et le concept unique de cette sélection serait perdu. Comme chaque année, cette édition 2011 était particulièrement solide : Carlos (Olivier Assayas, France), Another Year (Mike Leigh, UK), The Ghost Writer (Roman Polanski, France / UK), In a Better World (Susanne Bier, Danemark), Des Hommes et des Dieux (Xavier Beauvois, France), Le Cheval de Turin (Béla Tarr, Hongrie.)…

 

Je n’ai pas peur de dire que ces films représentaient vraiment le meilleur de l’année. Certains d’entre eux sont devenus des favoris, particulièrement Four Lions (Christopher Morris, UK) et Finnisterre (Sergio Caballero, Espagne) qui sont les plus proches de mes affinités personnelles.

 

-C’est finalement Another Year, de Mike Leigh qui a remporté le Grand Prix Meeting Point Europe Award. Que penses-tu de cette décision et pourquoi penses-tu que ce film en particulier a emporté tous les suffrages ?

 

C’est un résultat qui me convient parfaitement. Mike Leigh est un cinéaste exceptionnel qui fait des films pour le peuple et sur le peuple. Son univers est habité d’êtres humains ordinaires et exsude une chaleur et un humour extraordinaires. Ses films ne sont jamais des comédies où l’on explose de rire, leur humour est bien plus subtil et important car il est présent dans les situations souvent très difficiles auxquels les personnages doivent faire face.

 

-Pourquoi cet hommage à Jacques Audiard ? Est-ce que les slovaques sont familiers de son œuvre ? Le cinéma français est-il aussi important en Slovaquie que partout ailleurs dans le monde ?

 

Permets-moi de parler au nom de Michal Michalovič, un de nos programmateurs – cet hommage à Jacques Audiard était son idée. Comme nous l’avions fait l’année précédente avec Nicholas Winding Refn, nous voulions présenter au public slovaque un réalisateur auquel il n’avait pas eu accès, ou presque : leur présenter un réalisateur de films de genre mais avec la sensibilité d’un auteur et sa propre signature. Nous faisons de notre mieux pour éduquer notre public. Nous essayons de les instruire sans qu’ils se sentent « obligés » d’être instruits. Le public peut donc se rendre compte que par le biais du film de genre, certains réalisateurs comme Audiard véhiculent des thématiques sérieuses et importantes. Après ça, ils en redemandent et n’auront pas peur de voir des films plus exigeants comme ceux de Alexander Sokurov, Lisandro Alonso ou Béla Tarr…

 

Le cinéma français est important en Slovaquie mais seulement pour les cinéastes ou les étudiants en cinéma. Les spectateurs des multiplexes malheureusement, ne s’intéressent pas aux pays d’où viennent les films. C’est la triste vérité.

 

 

-Qui sont selon toi les jeunes cinéastes européens les plus intéressants? Qui est sur ta liste de souhaits pour les futures éditions de Cinematik ?

 

Un de mes souhaits les plus chers a vu le jour en 2010 avec cette rétrospective consacrée à Nicholas Winding Refn au cours de laquelle nous avons projeté TOUS ses films jusque Valhalla Rising, ainsi qu’un documentaire de Phie Ambo, Gambler.  Retrouver les copies de tous ses films a été une tâche très dure car elles étaient éparpillées aux quatre coins du monde. Ca m’a pris plus de 6 mois mais j’y suis arrivé.  Refn était virtuellement inconnu en Slovaquie et nous souhaitions vraiment le faire connaître à notre public. Les professionnels comme les novices ont tous été captivés par son cinéma. Et puis 8 mois plus tard, il se retrouve à Cannes avec Drive et hop… il connaît la gloire internationale ! Tout à coup il devient une superstar et le monde entier se l’arrache. C’est ce que je préfère dans mon métier : garder le doigt sur le pouls du cinéma contemporain ainsi que de découvrir certains jeunes réalisateurs avant qu’ils ne deviennent célèbres.

 

Sur ma liste de souhaits pour notre section rétrospective « Respect », on retrouve des noms comme Alex Cox, Shane Meadows, Ben Wheatley, Peter Strickland ou encore Fabrice Du Welz mais pour la plupart d’entre eux ils n’en sont encore qu’au début de leur carrière. J’espère les voir dans notre programme dans l’avenir. Ma liste ne cesse de grandir puisque je regarde des films et découvre des réalisateurs sans cesse.

 

-Des scoops pour l’édition 2013 de Cinematik?

 

Je pourrais t’en parler mais je devrais te descendre juste après ! (rire lugubre de maniaque)…

 

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Grégory Cavinato.

 

 

 

 

 

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