BIFFF 2016 : Entretien avec Jonathan Lenaerts, attaché de presse

Une partie de cet entretien est parue en exclusivité sur Cinergie.be.

Retrouvez notre introduction au Festival 2016.

Retrouvez notre entretien avec Freddy Bozzo, co-créateur et organisateur du BIFFF.

 

 

-Peux-tu brièvement nous résumer ton parcours ? Comment en es-tu arrivé à travaillé pour le BIFFF ?

 

J. Lenaerts 2Jonathan Lenaerts : J’ai commencé à fréquenter le BIFFF en tant que spectateur en 1997, j’avais 16 ans. J’y suis allé avec un ami dont le père était un inconditionnel du festival. J’ai un souvenir très précis de ces séances au Passage 44. Le premier film que j’ai vu, en ouverture, était Blood and Wine de Bob Rafelson, avec Jack Nicholson et Michael Caine. Et le deuxième soir, le samedi, il y avait Scream, en présence de Wes Craven ! Pour moi qui étais passionné par ce genre de films, j’étais aux anges parce qu’aucun autre festival, à ma connaissance, n’invitait ce genre de personnalités. A partir de cette année-là, je n’ai manqué aucune édition du festival et à côté de ça, j’ai fait des études de journalisme à l’ULB. Après, j’ai touché à différentes activités : l’écriture de scénarios, etc. On sait très bien que le journalisme est une activité dont on vit très difficilement, mais à partir de 2004, j’ai commencé à travailler comme bénévole au festival. Puis en 2009, je suis tombé sur une annonce : le BIFFF cherchait un attaché de presse à mi-temps et je me suis donc présenté. L’avantage c’est que je connaissais déjà très bien le festival. J’ai donc été engagé et au fil des années, j’ai continué et je me suis de plus en plus impliqué dans la sélection des films. Ensuite, je suis passé à plein temps et maintenant, en plus de la presse, je m’occupe également de la distribution, des animations, du makeup, du body-painting, de certaines master class. C’est un métier très polyvalent !

 

-Et ton titre officiel maintenant, c’est quoi exactement ?

 

J.L. : Oh, on ne se casse pas trop la tête avec ça ! C’est toujours « attaché de presse » !

 

-Quels sont tes goûts personnels en matière de fantastique ? Y a-t-il des titres phare qui ont marqué ta vie de cinéphile ?

 

J.L. : Si tu m’avais posé cette question il y a 6 ans, j’aurais pu te répondre très facilement. Le soucis c’est que vu le nombre de films que je dois bouffer chaque année lors de la sélection, c’est que je vais forcément rester dans le cadre du festival ! Adam’s Apple, de Anders Thomas Jensen est un chef d’œuvre. Je pense également à Save the Green Planet !, le film coréen de Jang Joon-Hwan qui avait gagné le Grand Prix en 2003. Je citerais également Transfer, du réalisateur allemand d’origine croate Damir Lukacevic, qui a gagné le Méliès d’Argent en 2011. Et puis alors il y a des tas de petits films, plus modestes, comme Lighthouse (Le Phare de l’Angoisse – 1999), de Simon Hunter, que j’avais vu à la Nuit. Pas un film grandiose mais il m’avait quand même bien marqué ! Dans les plus classiques, bizarrement, je vais te citer un film qui s’éloigne complètement du fantastique, mais qui est mon film de chevet : Un Singe en Hiver

 

FAVORIS

 

-Chaque année, le BIFFF propose près d’une centaine de films, souvent inédits ou en avant-premières. Comment se déroule le processus de sélection, de tri ? Y a-t-il une personne en particulier à la tête du comité de sélection ou est-ce que vous faites ça tous ensemble, à parts égales ?

 

J.L. : C’est une grande récré de sélectionner les films ! Nous sommes 8 dans le comité de sélection : les quatre fondateurs : Freddy et Annie Bozzo, Georges et Guy Delmotte et ensuite Jean-Marc Cambier, Chris Orgelt, Youssef Seniora et moi-même. Comme nous sommes très dissipés, il faut que quelqu’un tienne la baguette et ça c’est le rôle de Freddy ! L’avantage d’avoir autant de personnes dans le comité de sélection, c’est qu’il y a toujours des débats. Chacun peut proposer des films complètement différents. Il y a des films que j’apprécie moins et pour lesquels les autres vont avoir des coups de cœur et vice versa. Donc tout le processus est très subjectif et ça nous permet d’avoir une programmation extrêmement éclectique. Parfois, le choix des films est une bataille acharnée. Si trois d’entre nous ont aimé un certain film, la question ne se pose pas. Mais si un seul insiste pour programmer un film particulier, il devra défendre son steak, prouver aux autres pourquoi ce film mérite d’entrer dans la sélection ! Un exemple récent de film pour lequel nous nous sommes battus, c’était Rare Exports : A Christmas Tale, en 2011, une comédie horrifique finlandaise de Jalmari Helander. Il avait fait le tour des festivals et était déjà disponible un peu partout en dvd, donc certains n’étaient pas chauds. Mais Youssef et moi avons insisté et finalement, le film a décroché le Prix du Public !… Au niveau du processus, il y a d’abord tous les films que nous recevons : une moyenne de 400 films par an envoyés directement au festival. Puis il y a surtout la prospection : nous partons dans de nombreux festivals et marchés de films de genre : Cannes, FrightFest (Londres), Sitges (Espagne), Busan (Corée du Sud), l’American Film Market (Los Angeles) et depuis deux ans, nous partons également au Blood Window (Buenos Aires), un marché de co-production où ils présentent des work in progress et qui nous a permis de présenter quelques séances l’année dernière…

 

-Ces festivals mondiaux sont-ils considérés comme des rivaux ou des partenaires ? On sait que vous êtes un des plus gros festivals de cinéma fantastique internationaux. Est-ce qu’il vous arrive de refuser certains films parce qu’ils ont déjà été diffusés ailleurs ? Est-ce que l’exclusivité des films projetés est importante ou bien est-ce un critère qui n’entre pas en compte ?

 

J.L. : Nous sommes dans le top 5 mondial des plus grands festivals de films de genre. Honnêtement, fondamentalement, il n’y a aucune rivalité : le festival de Busan se déroule en juillet, juste après le NIFFF, donc ça ne nous concerne pas vraiment. Nous nous entendons très bien avec l’équipe du NIFFF. Il n’y a aucune concurrence avec Fright Fest. Blood Window est virtuellement inconnu en Europe… Donc non, nous privilégions le plaisir de NOTRE public sans trop nous soucier de ce qui a déjà été fait ailleurs. L’idée c’est plutôt d’entretenir de bonnes relations et des collaborations avec les autres festivals afin de, par exemple, faire découvrir le cinéma d’Amérique du Sud en Europe, à un public qui ne voit jamais ce genre de films ! Maintenant ici en Belgique, c’est vrai qu’il y a le Festival Off Screen, qui propose un programme plus alternatif et qui se déroule juste avant nous. De temps en temps, ils ont des films que nous aimerions avoir mais c’est le jeu !

 

-Le fantastique est un genre particulièrement vaste qui va de la science-fiction à l’horreur en passant par le thriller, parfois même par les films expérimentaux. La production mondiale a explosé ces dernières années. Etant donné que vous visionnez 800 films par an, le tri doit être un véritable casse-tête!

 

J.L. : On commence à Cannes au Marché du Film, juste après avoir fait le bilan de l’édition précédente et le gros du travail commence réellement en juillet. Il y a effectivement beaucoup de déchets parce que c’est un genre extrêmement populaire. La différence par rapport aux années 80, c’est qu’à l’époque, le fantastique était en grande partie cantonné à la série B avec des films qui ne sortaient qu’en VHS ou en direct-to-video. Aujourd’hui la tendance s’est inversée : si on regarde le box-office mondial, la plupart des films depuis une quinzaine d’années font partie du genre. Le genre est très vaste : ça va du merveilleux au gore en passant par la science-fiction. Un des problèmes actuels c’est que beaucoup de gens ont une vision très restrictive du fantastique : ils pensent qu’ils vont passer 1h30 devant un étal de boucher et rien d’autre. C’est regrettable parce que le genre est très riche, il y a une palette énorme de choses différentes à découvrir ! Un autre problème c’est qu’avec le succès mondial du genre, arrivent toutes sortes d’ersatz. Après Harry Potter, on a vu des dizaines de films avec de la magie et des petits sorciers. Il y a également eu la mode du « found footage », que nous appelons ici le « found foutage de gueule » tellement ce sous-genre a accouché de daubes. Alors c’est vrai que le « found footage » a permis une démocratisation du genre et que beaucoup de jeunes cinéastes sans argent se sont mis à tourner. Le problème c’est que ces gens se contentent d’acheter une caméra, ils découvrent la fonction infra-rouge et se permettent de faire un film, sans grande réflexion. Bien souvent, ça se résume à des plans où ils filment leurs doigts ou leurs pieds ou leurs compagnes à poil à l’écran… et ces gens s’autoproclament réalisateurs ! Cette démocratisation amène beaucoup de déchets et, paradoxalement, un manque de créativité, parce que le genre reste très codifié. On se retrouve donc avec 150 pales copies d’un film qui marche. On sait exactement ce qui va se passer, à quel moment… et le public n’est pas dupe ! En tant que sélectionneurs, nous devenons beaucoup plus intolérants envers ce genre de films !

 

-En six ans, tu as vu défiler les plus grands noms du fantastique. Quels sont tes meilleurs et pires souvenirs des invités ?…

 

J.L. : Bizarrement les meilleurs souvenirs, c’est toujours avec les très grands réalisateurs qui n’ont presque plus rien à prouver. Quand John Landis est venu par exemple, il s’est prêté à absolument tout ce qu’on lui a demandé. Quand il est monté sur scène, nous avons passé son clip Thriller (pour Michael Jackson) et il a demandé à toute la salle de se lever, il a joué avec le public, lui demandant de prendre des poses pendant qu’il les photographiait. C’était un moment exceptionnel !… Terry Gilliam est adorable également. Je lui avais mis 5 heures d’interviews dans le nez et il m’a dit : « à une condition, c’est que tu m’amènes des petits nounours à manger. » C’était sa seule condition!… Les invités se prêtent au jeu et adorent l’ambiance conviviale du BIFFF. Je me rappelle de Lance Henriksen qui se promenait pieds nus parmi les festivaliers ou encore de Sergi Lopez, qui faisait partie de notre jury. Après le premier soir, il s’amusait tellement qu’il voulait absolument un t-shirt du BIFFF ! Il s’est donc mis torse-nu dans le bar en attendant que j’aille lui chercher son t-shirt!… Mon pire souvenir par contre, c’est malheureux à dire, c’était avec le réalisateur d’un de mes films favoris, L’Exorciste ! William Friedkin, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est une des personnes les plus difficiles qu’on ait jamais reçues au festival ! Il est très charmeur, il joue beaucoup avec le public mais il aime s’écouter parler et faire de longs discours. Au final, on a réussi à s’apprivoiser mutuellement et on s’est même pris dans les bras mais au début c’était très difficile. Déjà avant qu’il arrive, j’avais du refaire son planning presse à peu près 50 fois ! Il nous avait donné comme consigne de ne surtout pas parler de L’Exorciste parce qu’on ne lui parle que de ça et qu’il en marre ! Tu imagines ? Il débarque dans un festival de fantastique et… interdiction de mentionner L’Exorciste ! On arrive dans sa chambre d’hôtel avec lui, dans la Suite Magritte (parce qu’il adore Magritte…) Tout à coup, nous l’entendons crier : « Jonathan, Youssef » et voilà qu’il nous montre le tableau L’Empire des Lumières de Magritte. Et il nous dit : « Vous savez, c’est ce tableau qui m‘a inspiré l’affiche de L’Exorciste »… Et nous étions affolés parce nous ne savions pas quoi lui répondre… Ce furent trois jours passionnants avec ce grand monsieur ! C’est un très grand réalisateur mais…

 

Avec William FriedkinA gauche : Jonathan et William Friedkin en 2012. A droite : Sergi Lopez en 2014.

 

-Depuis un quinzaine d’années, on remarque une forte émergence du cinéma asiatique… Après les films d’action / fantastique de Hong Kong dans les années 80/90 et les films de fantômes japonais dans les années 90/2000, c’est aujourd’hui la Corée du Sud qui se démarque ! Ce qui me sidère c’est la qualité exceptionnelle des ces films qui, bien souvent, sont des premiers films ! Je pense à des films géniaux et virtuoses comme Sea Fog (de Shim Sung-bo) et Hard Day (de Kim Seong-hoon), présentés en 2015… Comment expliques-tu la qualité de leurs premiers films par rapport au marasme, au manque d’audace et à la forme souvent lamentable que l’on constate dans les premiers films belges ?

 

J.L. : Tout d’abord, les coréens sont fiers de leur cinéma, contrairement à nous ! C’est un cinéma qui a eu du mal à démarrer parce qu’ils se sont quand même chopé la crise économique asiatique de 1997 qui, paradoxalement, a joué un rôle de déclencheur. Ces cinéastes sont vraiment soutenus au niveau des aides et au niveau de la production. Le public coréen préfère nettement leur propre cinéma aux blockbusters américains, ce qui n’est évidemment pas le cas chez nous, et ils n’ont pas besoin d’imposer des quotas pour les films étrangers comme c’est la cas en Chine. Ils savent ce qu’ils font et ils sont extrêmement doués là-dedans. Je pense que le cinéma coréen est dérivé du traumatisme de 1997 avec ces délirantes vagues de suicides. A Séoul, tu as un taux de criminalité qui doit flirter avec les -2%. C’est une des villes les plus sûres au monde ! Mais quand tu vois leur cinéma, c’est toujours d’une violence extrême, une violence qu’ils transforment en art pur. Leur cinéma va dans toutes les directions, dans tous les genres ! Il n’y a pas de tabou sociétal qui met la bride sur les scénarios. A Bruxelles, nous sommes en contact avec les attachés culturels coréens, mais c’est surtout sur place que nous travaillons avec certaines boites de distribution depuis des années. Nous avons commencé la section « thriller » du BIFFF après avoir vu The Chaser (2008, de Hong-jin Na). Nous hésitions à le mettre au programme parce que ce n’était pas du fantastique à proprement parler, mais un thriller. Mais en voyant débarquer cette lame de fond du cinéma asiatique, on s’est dit qu’on ne pouvait pas laisser passer ça et c’est donc pour ça que nous avons créé la section « thrillers » et que nous avons réussi à faire entrer le cinéma asiatique et particulièrement coréen au BIFFF. Ca fait des années que ça dure et les coréens sont lauréats d’énormément de prix. Cette année, je te conseille Veteran, (comédie policière de Seung-wan Ryoo.) Ce qui est amusant c’est que – alors qu’auparavant les coréens faisaient principalement du thriller – ils se lancent de plus en plus dans le fantastique pur et dur.

 

Films cor+®ens (The Chaser, Hard Day, Sea Fog, Veteran)

 

-Malgré le succès phénoménal du BIFFF et son retentissement sur la scène internationale, le fantastique en Belgique semble toujours quelque peu méprisé par les institutions, par les financiers… mais aussi par certains jeunes cinéastes qui ne voient pas plus loin que la cérémonie des Magritte.

 

WelpJ.L. : C’est vrai qu’en Belgique, qui est pourtant le pays du surréalisme, nous avons une tradition de film social, à laquelle on ne peut surtout pas déroger ! Alors que nous avons quand même quelques réalisateurs spécialistes du genre : Harry Kümel, Harry Kleven, Raoul Servais, le trio Bonzel / Poelvoorde / Belvaux, Fabrice Du Welz ou encore Jaco Van Dormael (dont le cinéma passe par quelques incursions dans le genre)… mais ils restent des exceptions ! Notoires mais des exceptions quand même ! C’est vrai que les préjugés subsistent chez nous et que le milieu du cinéma belge ne se lance pas dans la culture du genre. Maintenant – j’en ai discuté récemment avec l’Association des Scénaristes – il semblerait que certains producteurs sont en demande de films de genre mais qu’ils ne reçoivent pas de projets suffisamment concluants. Nous allons d’ailleurs essayer d’organiser une master-class sur le sujet pendant le festival, parce que je trouve qu’il est vraiment dommage de ne pas creuser dans ce genre-là, de ne donner sa chance qu’à des réalisateurs confirmés qui malheureusement, en termes d’entrées, accumulent les flops, mais à qui tout le monde remet une couche de vernis dans les festivals, notamment à Cannes où ils sont bien reçus par la critique. C’est une situation vraiment désolante parce que je constate que la plupart des courts-métrages belges que nous recevons passent le fantastique parce que c’est un genre qui donne énormément de liberté. Il y a en Belgique énormément de talents qui pourraient faire leurs preuves, mais qui se retrouvent coincés à cause de ces mentalités. J’espère que ces mentalités vont changer ! Le service public comme la RTBF se rend compte qu’il est temps d’essayer de rajeunir son audience et propose une série / thriller avec La Trève. Peut-être allons-nous tout doucement recommencer à rendre ses lettres de noblesse au genre… Tu remarqueras que le problème ne se pose que du côté francophone parce que les flamands, eux, assument un cinéma complètement à l’opposé ! Leurs thrillers marchent très bien et Jonas Govaerts, avec Cub / Welp (2014) a réalisé le premier film d’horreur belge techniquement très réussi… et ça fait du bien !

 

-J’avais un peu peur du déplacement du festival dans les salles de Bozar. C’est un endroit très huppé, un peu élitiste qui, à priori, ne se prêtait pas à un festival aussi déviant. Le résultat est une belle réussite !…

 

J.L. : Le grand avantage des Beaux Arts c’est leur position centrale à Bruxelles, c’est indéniable. Il y a ensuite le fait que nous disposons de salles existantes. A Tour et Taxis, nous avions un espace génial, mais il fallait chaque année tout monter et redémonter ! Bozar c’est aussi le prestige, c’est important, notamment au niveau des invités, qui sont contents de se retrouver dans un lieu qui a de la gueule. Et puis c’est vrai que c’est assez génial d’avoir ce décalage entre cet endroit majestueux où se déroule le concours Reine Fabiola et d’y amener des enragés qui crient « à poil » et « ta gueule »…

 

-A ce propos, est-ce que le public très particulier du BIFFF ne rebute pas parfois les invités ? La présentation d’un film peut facilement se transformer en épreuve, une sorte de rite de passage. Pas toujours facile pour certains jeunes artistes de ne pas être intimidés par les « ta gueule ! », « à poil ! » ou encore « une chanson ! » scandés par ce public de fou furieux…

 

J.L. : Personne n’a refusé de venir. Mais certains nous ont avoué en coulisses qu’ils avaient un peu peur de la présentation parce qu’effectivement, c’est un public assez « cash ». Mais d’un autre côté, ça reste leur boulot ! Quand on est artiste, il faut assumer ce que l’on fait et il faut pouvoir venir défendre son steak. A partir du moment où tu as passé des années à bosser sur un film, il faut l’assumer jusqu’au bout. Il y a UNE personne dans mon souvenir qui a refusé de chanter, c’était Jean-Claude Van Damme… Il y a eu le cas de Maurizio Nischetti, qui était monté sur scène pour recevoir le Grand Prix – c’était à l’époque où j’étais encore simple spectateur – et que le public a hué. Il était récompensé pour Luna e l’Altra. Mais il a su rester très calme, il a pris le micro et très calmement, il a dit : « je comprends très bien pourquoi vous pouvez ne pas aimer mon film » et il s’est mis à défendre son projet. Ca s’est finalement terminé en standing ovation ! C’était formidable ! Il y avait également le scénariste de Ghost Graduation qui était absolument paniqué. J’ai regardé un peu comment ça se passait pendant la projo : on aurait dit une arène de gladiateurs, ça hurlait dans tous les sens ! Puis je l’ai vu à la fin du film et il était en larmes tellement il était heureux ! Le film a reçu le Grand Prix et le Prix du Public !… Le BIFFF, c’est comme une projection-test en live! Au moins, les artistes ont un retour direct et honnête sur la qualité de leur film… Je me rappelle d’un autre exemple : le producteur David Bond qui était venu nous présenter The Profane Exhibit et qui nous avait complètement floués parce son film – très mauvais – n’était pas terminé, c’était simplement des morceaux d’anthologie avec une qualité d’image lamentable et nous n’étions pas au courant ! Il a du assumer devant le public mais il n’en a jamais démordu, il était persuadé d’avoir fait la meilleure anthologie de l’histoire du cinéma fantastique ! Lui au moins il y croit, tant mieux pour lui !…

 

-De nos jours, les grands réalisateurs du fantastique (Joe Dante, John Carpenter, John Landis, Dario Argento, George A. Romero, Tobe Hooper) ont du mal à faire décoller leurs projets. Ils ne trouvent plus leurs financements et pour certains, l’inspiration. Les grands studios ne jurent plus que par les superhéros, les suites, les remakes… du cinéma formaté, destiné avant tout aux adolescents. N’y a-t-il pas un danger que, avec le temps, le genre ne perde de sa saveur ? Que penses-tu des blockbusters actuels ?

 

J.L. : Il ne faut pas se leurrer, les blockbusters, ça reste des produits d’appel et c’est également une manière de découvrir le cinéma fantastique. Selon moi, il n’y a plus de juste milieu dans la production cinématographique : on se retrouve avec d’un côté les grosses machines – et dans beaucoup de cas, on se fout complètement du nom du réalisateur – et d’un autre côté, les petits films indépendants qui arrivent par milliers, mais parmi lesquels il y en a seulement une poignée qui vont émerger, si ils ont de la chance ! On a constaté le même phénomène avec les films indépendants de Sundance : beaucoup d’entre eux ont été aspirés par Miramax, petite boite indépendante qui est ensuite tombée dans l’escarcelle des grands studios. A côté de ça, il y a un problème structurel avec le téléchargement illégal. On est victime d’une uniformisation du genre : on bouffe du Harry Potter, Hunger Games, des films Marvel, Divergente, etc., jusqu’au jour où ça ne fonctionnera plus…

 

-Le fantastique est, par définition, un genre transgressif. Ces films de studio ne le sont plus depuis longtemps à cause du politiquement correct, de l’auto-censure et de l’exploitation mondiale sur des territoires moins « ouverts ». Est-ce que la mission du BIFFF c’est de nous faire découvrir des œuvres différentes et subversives, que l’on ne pourrait même pas rêver voir en salles ?

 

a-serbian-film-dvd-blu-ray1J.L. : Oui bien sur, parce qu’il est jouissif d’avoir un propos qui n’est pas aseptisé, contrôlé, censuré… Il existe encore quelques blockbusters un peu transgressifs : quand James Gunn réalise Les Gardiens de la Galaxie, c’est une exception mais c’est jouissif. Et le succès de ce film a montré la voie pour des blockbusters ouvertement transgressifs comme Deadpool ou Suicide Squad. Les studios commencent à se rendre compte qu’ils vivent dans une bulle et qu’effectivement, il faut arrêter de prendre les gens par la main. A un moment donné, il faut savoir pèter un coup et dire : la réalité c’est ça ! Le cinéma de Kim Ki-Duk, par exemple, est d’une violence psychologique incroyable, preuve qu’il y a encore des cinéastes libres de toutes contraintes ! Prenons l’exemple de A Serbian Film, sans soute un des films les plus scandaleux que nous ayons diffusés : c’est un film qui a réveillé la problématique de la liberté d’expression. Par principe, nous étions d’accord de le montrer, mais on en a quand même forcément beucoup débattu. Et le Q&A qui a suivi la projection a duré 3 heures ! Le film a ensuite été condamné en Espagne… Mais le paradoxe, ce qui m’inquiète le plus, c’est qu’à l’heure de la liberté d’expression, de l’internet où absolument tout est à la disposition de tout le monde, il y a encore des mouvements nauséabonds comme « Promouvoir » qui sont en train d’essayer de museler le cinéma, de genre ou pas : ils font un scandale pour un bout de nichon ou pour une goutte de sang, ils infantilisent totalement le public, qu’ils prennent pour des cons…

 

-Le festival s’adresse avant tout au grand public mais est-il possible d’envisager des films plus exigeants dans la programmation, voire des films expérimentaux ?…

 

J.L. : Un cinéaste comme Guy Maddin a déjà fait partie de notre sélection du Septième Parallèle, où il avait d’ailleurs gagné un prix il y a quelques années! Le Septième Parallèle est la section que nous avons créée pour pouvoir projeter ce genre de films plus exigeants, des films qu’on ne verra nulle part ailleurs. Attention, dans les films expérimentaux – et c’est sujet à beaucoup de débats au sein de l’équipe – on peut trouver des films très intéressants, qui offrent une vision du monde complètement différente. A côté de ça, on trouve aussi parfois de la grosse branlette intellectuelle et terriblement prétentieuse ! Ce sont des films qui provoquent des réactions très contrastées dans l’équipe. Un bon exemple est Essential Killing (2010), le film de Jerzy Skolimowski avec Vincent Gallo dans le rôle d’un taliban poursuivi par des ennemis. Georges, le Président, avait adoré ce film, qu’il avait sélectionné lui-même mais ce n’était vraiment pas ma tasse de thé. Ceci dit, c’est une proposition qui peut intéresser le public. Tout ça est très subjectif. Nous partons donc du principe qu’il y a un public pour tout, particulièrement dans un festival comme le BIFFF où nous pouvons passer absolument tout ce que nous voulons.

 

-Selon toi, quels sont les plus grands cinéastes du genre ? Ceux dont tu attends les films avec impatience ?…

 

J.L. : Dans les jeunes il y a Jeremy Saulnier (Blue Ruin, Green Room) qui est très intéressant. Alex De la Iglesia reste un cinéaste fascinant. Son nouveau film, My Great Night (Mi Gran Noche) sera d’ailleurs au programme cette année !…

 

Green-Room-French-PosterJeremy Saulnier, réalisteur de Green Room, au programme cette année!

 

-L’année dernière, vous receviez Joe Dante pour la première fois en 33 ans ! Y a-t-il un encore une grand nom du cinéma fantastique qui vous a échappé et que vous souhaitez inviter ?

 

J.L. : La plupart des grandes pointures du fantastique sont passées par le BIFFF. Je me rappelle avoir vu cette photo de Guy Delmotte qui s’était déplacé à Los Angeles pour aller rendre visite à Vincent Price !… Maintenant je sais qu’à une époque, Freddy Bozzo harcelait Steven Spielberg pour qu’il vienne au festival, il lui avait envoyé des dizaines de courriers et téléphonait sans cesse ! La légende veut que Spielberg ait répondu qu’il ne viendrait qu’à la condition que l’équipe brûle Freddy sur la Grand Place !… Du coup, il n’est jamais venu… Il y a également John Carpenter, qui ne se déplace pratiquement jamais. Mais pour les 30 ans du Festival, nous lui avions demandé de nous envoyer une petite vidéo pour nous souhaiter bon anniversaire et il l’avait fait. C’était très sympathique… (il réfléchit) Peter Jackson est déjà venu, à l’époque lointaine où il parlait vaguement d’adapter Le Seigneur des Anneaux. Ce qui me rappelle une autre anecdote : Wes Craven, lors du festival, avait commencé à gribouiller une idée de scénario sur un bout de table dans un restaurant ici en Belgique : c’était Le Sous-Sol de la Peur ! Sinon, je crois que si un jour Jeff Bridges pouvait venir au BIFFF, je pourrais mourir heureux ! C’est un de mes acteurs préférés, formidable notamment dans The Fisher King, le chef d’œuvre de Terry Gilliam où il formait un beau duo avec Robin Williams…

 

-Un petit scoop pour l’édition 2016 ?

 

J.L. : L’actrice Bai Ling sera une de nos invitées de marque, elle fera partie du jury international !

 

Propos recueillis par Grégory Cavinato

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