Chefs d’oeuvre oubliés… Visages d’Enfants (1923)

visages_d_enfantsVISAGES D’ENFANTS

1923, de Jacques Feyder. FRANCE / SUISSE.

Avec Jean Forest, Victor Nina, Pierrette Houyez, Rachel Devirys et Arlette Peyran.

Scénario : Jacques Feyder et Françoise Rosay

Directeurs de la photographie : Léonce-Henri Burel et Paul Parguel

 

 

 

 

 

 

 

 

Étoiles des neiges

 

Le cinéphile aguerri, celui qui voit en moyenne une dizaine de films par semaine, que ce soit par métier ou par passion, finit souvent par faire ce constat logique… Les films qui le marquent réellement à vie, formant ainsi sa passion cinéphilique, déterminent ses goûts les plus immuables et influencent sa personnalité sont ceux qu’il a vus enfant… Des images inoubliables et fondatrices qu’il refuse d’ailleurs souvent de revoir par crainte d’être déçu. Les enfants visitant leurs grands-parents au paradis dans L’Oiseau Bleu de George Cukor, l’apparition autant poétique que terrifiante de la Bête dans La Belle et la Bête de Jean Cocteau, le kitsch psychédéliquo-romantique du Phantom of the Paradise de Brian De Palma, la scène finale d’Edward aux Mains d’Argent de Tim Burton quand le héros banni fait neiger sur le village, la valse des couleurs du Ballon Rouge d’Albert Lamorisse, les lapins meurtris du Watership Down de Martin Rosen, les cymbales et le technicolor du final de L’Homme Qui en Savait Trop d’Alfred Hitchcock, les mondes inédits de Star Wars de George Lucas, le manoir luxueux des Innocents de Jack Clayton, ou encore les décors dessinés exaltant ce sentiment de merveilleux dans La Belle au Bois Dormant, de Walt Disney… la liste est trop longue!

 

Ces films, vus à un jeune âge, restent implantés dans la mémoire pour toute une vie, marquant la rétine au fer rouge et échappant à tout jugement critique puisque le souvenir que l’on s’en fait sera toujours plus important que la qualité réelle de l’œuvre en question (même si les exemples précités sont des œuvres de grande qualité). C’est ce que l’on appelle la magie du cinéma. Penser à ces œuvres, c’est se retrouver en enfance, dans un environnement idyllique. Les personnes avec lesquelles on a découvert ces images (parents, grands-parents, première petite amie, un animal de compagnie aujourd’hui disparu) y sont d’ailleurs attachées à jamais dans l’inconscient du jeune cinéphile.

 

Est-ce parce que l’on vieillit?… Il est tellement rare de nos jours de se retrouver devant un écran de cinéma et de se sentir réellement transporté dans un univers que l’on n’a pas envie de quitter, un monde qui marque les sens de manière irréversible, des images imprimant la rétine en premier, alimentant les rêves et les souvenirs en second. La faute à qui ? Au temps qui passe… A la consommation fréquentes de films en séries. Trop de cynisme et d’automatismes… Trop de CGI… de franchises, de suites, de remakes, de cynisme, d’interviews promo désagrégeant peu à peu cette « magie » du cinéma qui se fait rare, qui devient mécanique. Une petite routine qui s’installe peu à peu dans la vie du cinéphile non vigilant.

 

Et puis une fois tous les dix, quinze, vingt ans, le miracle se produit sans prévenir !…

 

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Au cours d’une projection à la Cinémathèque de Bruxelles. Ou pour être plus précis, 5 visites à la Cinémathèque de Bruxelles effectuées par l’auteur de ces lignes entre septembre 2003 et la fin de l’été 2008. Visages d’Enfants, classique du cinéma muet tourné en 1923 par Jacques Feyder et sorti deux ans plus tard (pour cause de dispute avec le producteur), est un film de cette trempe-là : inoubliable, précieux, rare… essentiel ! Présenté (à cinq reprises au moins) dans une copie restaurée toujours accompagnée par différents pianistes, Visages d’Enfants est l’un de ces films qui, vu dans les bonnes conditions (préférons donc la vision en salles à la copie DVD – pourtant superbe), change une vie. Témoin d’une époque depuis longtemps révolue où l’existence semblait plus simple, sa beauté, sa pureté, son confort cotonneux et l’émotion incomparable qui en dégagent restent, après plusieurs visions, un véritable crève-cœur.

 

Saint-Luc, petit village des montagnes du Haut-Valais suisse, 1923. Tout le monde s’est réuni pour les funérailles de la jeune épouse de Pierre Amsler (Victor Nina), Président de la Commune et patron de la scierie locale qui emploie tous les hommes du village. En tête de la lente procession emmenant le cercueil vers le petit cimetière situé en marge du village, l’époux effondré accompagné de son jeune fils, Jean (Jean Forest), 10 ans. Profondément choqué, les grands yeux tristes et la posture immobile, Jean regarde le cercueil de sa mère être mis en terre, son petit chapeau en main, vêtu de son plus bel habit du dimanche. Déjà, le réalisateur insiste par des gros-plans sur le visage de l’enfant, l’isolant de son père et de la foule… Rarement un gamin de dix ans aura à ce point incarné la tristesse du deuil à l’écran.

 

 

 

 

Pendant ce temps à la maison, la petite sœur de Jean, Pierrette (Pierrette Houyez), 5 ans, demande à sa gardienne quand sa maman « partie en voyage » va revenir. Laissée dans l’ignorance, Pierrette, gamine joyeuse, inséparable de son chaton, souffle des bulles de savon et éteint les bougies qui, elle n’en a pas conscience, entouraient le cercueil de sa mère. Le symbole de l’innocence que ce détail macabre n’arrive pas à dévoyer.

 

En quelques minutes, Feyder brosse un portrait extrêmement pur et authentique de deux enfants séparés par quelques années et par leurs rapports respectifs à l’innocence et au deuil : Pierrette ne se rend compte de rien et reste une petite fille adorable aux gestes d’enfants tout à fait naturels. L’innocence de Pierre quant à elle, s’évanouit dès que l’on pose (assez violemment) le cercueil de sa mère en terre. Le montage alterné de cette longue scène des funérailles insiste sur le contraste. Avec une modernité étonnante pour 1923, Feyder se fait le temps d’une scène et sans le savoir, le précurseur d’Eisenstein avec un montage rapide et trépidant alternant les gros plans du visage de Jean, d’une immense croix surplombant la foule recueillie et du cercueil mis en terre. Des images entrecoupées de plans larges plus joyeux nous montrant les jeux enfantins de Pierrette. Si les deux enfants sont particulièrement attachants au point qu’on a envie de traverser l’écran pour les consoler, Feyder choisit avec intelligence deux formes de direction d’acteur : Pierrette est incarnée par une fillette non-actrice alors que Jean est incarné par un enfant acteur déjà rompu à l’exercice (Jean Forest étant déjà apparu dans Crainquebille pour Jacques Feyder ainsi que dans une poignée d’autres films !) Inutile de faire un choix entre les deux méthodes. Les deux enfants bouleversent par leur authenticité. Feyder utilise la caméra pour créer cette intimité, pour aider ses acteurs à réagir plutôt qu’à jouer.

 

La vie reprend son cours dans le petit village et quelques mois plus tard, le père décide de se remarier. Une décision motivée en grande partie par la nécessité d’éduquer les deux petiots délaissés et débraillés, en manque d’une figure maternelle que leur père, sévère et froid, est bien incapable d’incarner. Pierre épouse donc Jeanne (Rachel Devirys), une jeune veuve qui, au grand dam de Jean, vient s’installer dans la maison familiale avec sa propre fille, Arlette, du même âge que Jean. Le petit garçon supporte mal l’intrusion de cette nouvelle famille qui semble comploter derrière son dos pour effacer toute trace de sa défunte mère bien-aimée, puisque Jeanne entreprend de transformer les jolies robes de cette dernière en chiffons pour le ménage et en habits d’hiver. Alors que la vie reprend son cours et que le père semble oublier sa première femme, ne mettant plus les pieds au cimetière, Jean devient amer et furieux. Il commence à mener une vie d’enfer à sa nouvelle sœur, tout en refusant en bloc l’affection de cette impostrice de mère.

 

Le déchirement de Jean est terrible et les traits changeants de son visage, souvent soulignés par des gros-plans bouleversants sont un personnage à eux seuls. Trahi par son père (« Tu l’appelleras Mère ! ») et se sentant peu aimé par cette inconnue d’apparence sévère et exigeante (« Je n’aime pas les enfants tristes ou rêveurs, ce sont des paresseux ! »), Jean sombre petit à petit dans la colère la plus terrible… au point de blesser la pauvre Arlette, souffre-douleur et bientôt victime impuissante d’un drame. La cruauté enfantine – un concept que le cinéma n’a de cesse de gommer – est ici dépeinte de manière particulièrement crédible. Si les stratagèmes de Jean pour évincer cette sœur qu’il déteste sont lâches et finissent par menacer la vie de la fillette, la tristesse de plus en plus prégnante du jeune garçon atténue ses méfaits de garnement. Alors que le film est salué de par le monde pour son style naturaliste, Jacques Feyder introduit cependant une dimension fantastique et magique dans les visions du garçonnet : sa mère, belle et douce, lui apparaît en vision dans un cadre photographique pendu au-dessus de son lit, qui s’anime et fait revivre la trépassée. Une jolie idée particulièrement poétique et dont la simplicité d’exécution n’empêche pas l’émotion de poindre.

 

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Rarement les sentiments enfantins auront paru plus authentiques à l’écran. Voir la détresse de Jean lorsque sa nouvelle mère porte la broche de la défunte ou transforme ses vieilles robes en chiffon est une épreuve difficile pour le spectateur. Mais malgré ce sujet casse-gueule et tire-larme, la modernité du regard de Jacques Feyder sur ses protagonistes n’est rien moins que magique. Son regard est aigü et dénué de toute sensiblerie mal placée ! A cette époque où les enfants au cinéma n’étaient que des pantins à animer, des poupées divertissantes, il fait de ses enfants acteurs des personnages dotés d’âmes. Pas de relief comique ici, nous sommes dans le mélodrame le plus pur. Une dépiction des tourments enfantins dont trop peu de cinéastes (citons en vrac Truffaut, Spielberg, Rob Reiner ou Jacques Doillon) retiendront les leçons.

 

Une lueur d’espoir bienvenue pointe le bout de son nez de temps à autres. Cette note salvatrice, on la retrouve dans la merveilleuse description de l’amour fraternel qui lie Jean à Pierrette, sa « vraie » sœur, sa complice… l’amour de sa vie, la seule qui le rattache encore à ces temps révolus passés avec sa mère adorée. Une gamine qu’il protégera contre vents et marées ! Les baisers enfantins qu’ils s’échangent resteront longtemps gravés dans les mémoires.

 

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Si cette innovation dans le portrait d’enfants authentiques reste une nouveauté que le cinéma s’empressera très vite d’oublier, elle n’est pas la seule prouesse de Feyder. Une spectaculaire séquence d’avalanche est filmée du point de vue… de l’avalanche elle-même! Une idée originale du chef opérateur fidèle de Feyder, Léonce-Henri Burel (également collaborateur d’Abel Gance) qui, inspiré notamment par le cinéma suédois de Victor Sjoström, arrive à exalter la beauté brute des paysages et fait du pays enneigé l’un des protagonistes principaux du drame. Les innovations techniques se succèdent, telle cette scène de nuit où les villageois partent à la recherche de la petite Arlette coincée sous l’avalanche. La scène, tournée de nuit à une époque où les scènes de nuits étaient tournées le jour puis teintées en bleu ou en vert, est éclairée uniquement par les flammes des torches que transportent les villageois ! Une merveille. Comme tout le reste du film, véritable ravissement pour les yeux ! Une œuvre d’art, un morceau de pellicule indispensable et précieux.

 

Le drame poétique et naturaliste de Feyder ne s’oublie pas. Il reste peut-être encore aujourd’hui le film abordant le thème du deuil de la manière la plus pertinente et authentique. Étonnant par sa modernité, Visages d’Enfants nous ramène en enfance, à une époque plus simple et exalte un sentiment chaleureux de familiarité que l’on regrette de devoir quitter lorsque la lumière de la salle se rallume. Vous sortirez du film avec la larme à l’œil, le cœur lourd, des souvenirs plein la tête et la bizarre satisfaction d’être encore ému à  la vision terrible d’une fillette en larmes parce qu’elle a perdu sa poupée…

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

 

 

 

 

 

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