Films cultes… The Last Waltz (1978)

THE LAST WALTZ

1978, de Martin Scorsese. USA.

Avec The Band, Neil Young, Bob Dylan, Emmylou Harris, Muddy Waters, Joni Mitchell, Van Morrison, Eric Clapton, Muddy Waters, etc.

Directeur de la photographie (principal) : Michael Chapman

 

 

 

When I Paint My Masterpiece…

 

« La musique nous a transportés partout, dans des endroits bizarres, physiquement, spirituellement, psychiquement… même si ce n’était pas toujours sur scène… Nous avons pris tout ce dont nous pouvions profiter de la vie sur la route. Il ne faut pas pousser sa chance. La route a consumé les meilleurs : Hank Williams, Buddy Holly, Ottis Redding, Janis, Jimi Hendrix, Elvis. C’est un putain de mode de vie impossible ! Ça ne fait aucun doute. »

 

Robbie Robertson.

 

Ces mots prononcés avec regrets et du soulagement dans la voix par Robbie Robertson résument l’origine du projet The Last Waltz dont le guitariste / compositeur est le premier (le seul ?) instigateur. Après 16 ans de tournées, d’abord comme accompagnateurs du bluesman Ronnie Hawkins, ensuite de Bob Dylan lors de son passage hué à l’électrique, puis enfin en tant que groupe solo à part entière et au succès mondial, il est décidé que le groupe mythique The Band quittera la route pour se concentrer sur des albums en studio et sur leurs projets en solo respectifs. The Last Waltz sera donc leur concert d’adieu. Plus qu’un simple concert, une célébration ! Pourquoi donc ne pas célébrer cet événement historique en invitant quelques copains et filmer la chose ?

 

 

 

Commande passée par Robbie Robertson, guitariste et compositeur du groupe à Martin Scorsese alors en plein tournage de New York, New York, le documentaire est dans un premier temps conçu comme un simple concert d’adieu. Mais Robertson veut marquer le coup et éviter l’exercice du simple concert filmé comme on en voit beaucoup trop à l’époque, des films statiques et peu inventifs, se contentant bien souvent de filmer le chanteur vedette, oubliant ce qui constitue l’essence d’un vrai concert. Après avoir apprécié son utilisation imaginative et novatrice de la musique dans Mean Streets, Robertson contacte Scorsese pour lui proposer le projet. Les deux hommes deviendront très vite des amis inséparables. Robertson ayant étudié le cinéma, il se considère depuis toujours comme un cinéaste frustré alors que Scorsese, qui n’a jamais touché un instrument de sa vie, se voit comme un musicien frustré. Les deux larrons étaient donc faits pour s’entendre ! … Très vite, Robertson est impressionné par l’implication et l’autorité du réalisateur, qui en plus de filmer les répétitions et la représentation de l’événement le 25 novembre 1976 au Winterland de San Francisco (lieu choisi parce que c’est là que The Band avait joué pour la première fois), prend la décision de filmer de longues interviews du groupe ainsi que trois séquences musicales supplémentaires en studio afin de varier les ambiances et le côté visuel… en plus de palier aux manquements bien compréhensifs inhérents à la capture en direct d’un concert à la représentation unique. Scorsese ne viendra d’ailleurs pas seul au Winterland puisqu’il sera accompagné non pas d’un mais d’au moins sept directeurs de la photographie et d’une ribambelle de cameramen qui auront la dure tâche de suivre les instructions du réalisateur à la lettre et surtout, d’essayer de ne pas gêner les musiciens sur scène en se faisant les plus discrets possible.

 

 

Difficile de résumer en quelques lignes l’importance et les innovations musicales apportées par The Band, sans doute le groupe le plus influent et novateur de l’histoire du rock’n roll – ayant revisité avec un talent fou les racines rurales les plus anciennes de celui-ci pour l’emmener avec leurs harmonies intemporelles vers des horizons inédits, mariant ce rock de la manière la plus joyeuse et énergique à la tradition de l’Americana (gospel, blues, soul)… Pas de leader mais 5 hommes, 4 canadiens et un américain, 5 multi-instrumentalistes virtuoses parmi lesquels 3 chanteurs de génie :

 

-Robbie Robertson, charismatique compositeur et guitariste virtuose, qui conférait au groupe ce son électrisant et ses riffs inimitables, il est l’auteur d’une majorité des textes du groupe,

 

 

 

-Rick Danko (1942-1999), le jeune bassiste sauvage et ténébreux à la voix si émouvante,

 

 

 

-Richard Manuel (1943-1986), âme torturée à la timidité maladive dont la voix vigoureuse (l’une des plus puissantes du 20ème siècle) se cache derrière une barbe touffue et une consommation d’alcool et de drogues qui le mèneront à sa perte,

 

 

-Levon Helm (1940-2012), seul américain du groupe à la voix « roots » et chaleureuse, devenue si familière, intemporelle et organique au cours du temps, aussi doué pour le chant, la mandoline et le violon que pour son style explosif et inimitable à la batterie,

 

 

-et enfin l’insondable et discret Garth Hudson, le « savant-fou » et directeur musical du groupe, musicien d’exception caché derrière ses différents claviers, saxophones et  accordéons.

 

 

Scorsese parsème donc son film d’interviews des cinq amis, une sorte d’essai racontant dans leur studio de Shangri-La (Woodstock) l’histoire du rock, leurs influences diverses et leurs aventures musicales sur la route, un peu à la manière d’une Odyssée. Leurs récits donnent à leurs aventures sur les routes américaines une dimension épique, comme dans leurs chansons. Des récits exaltant l’amitié, l’amour de la musique et de ses racines, en passant par les débuts du groupe, quand les cinq hommes mangeaient leur pain noir en volant des marchandises au supermarché, jusqu’au succès de leur mythique premier album, Music From Big Pink (1968) enregistré dans leur maison rose de Woodstock. Des entretiens menés par un Scorsese novice et intimidé, visiblement impressionné par le talent et l’érudition de ses sujets.

 

Mais le cœur du film est bien entendu le concert lui-même ! Peu de films-concerts avaient jusqu’ici réellement su capter d’une manière aussi prodigieuse ce qui se passait sur scène : la communication entre les musiciens, les petits gestes anodins qui prennent tout leur sens par rapport aux paroles des chansons, les nuances, les sourires, les ratés, les surprises… Si Scorsese fut monteur sur le célèbre Woodstock de Michael Wadleigh, il dit s’être davantage inspiré dans sa mise en scène de Jazz On a Summer’s Day (documentaire de Aram Avakian et Bert Stern retraçant le Newport Jazz Festival de 1959) mais principalement de Elvis – That’s the Way It Is (1970, de Denis Sanders), un concert filmé du King en personne où la caméra ne lâchait pas la star d’une seconde. On retrouve dans Elvis… certains éléments qui trouveront leur apogée dans The Last Waltz. Problème ? Si Elvis – That’s the Way It Is déifie le King de Memphis, presque à la manière d’une Leni Riefenstahl (mais avec un modèle nettement plus gentil), Scorsese pour sa part, doit filmer non pas un seul homme mais CINQ… et une ribambelle d’ invités prestigieux !…

 

A l’inverse du film de Sanders, Scorsese favorisera un tournage en 35 mm (7 caméras présentes sur scène !) pour plus de clarté et pour mieux cerner les relations entre les musiciens. Il abolira l’utilisation du split-screen, procédé à la mode dont Woodstock surabusait et avec lequel Brian De Palma expérimentait beaucoup en ces années-là. Comme il le fera quelques années plus tard dans Raging Bull, Scorsese filme The Band sur scène comme il filmera De Niro sur le ring, captant le moindre regard, le moindre geste et une multitude de détails faisant la richesse du spectacle. A n’en point douter, The Last Waltz fut un formidable terrain d’entraînement pour la suite de sa carrière, notamment pour Raging Bull, Shine a Light, les scènes de stand-up de La Valse des Pantins, les parties de billards de La Couleur de l’Argent ou encore les échauffourées de Gangs of New York. La « patte » Scorsese à son apogée, présente dans chaque plan !

 

Secondé par son armée de directeurs de la photographie (parmi lesquels Michael Chapman, Vilmos Zsigmond et Laszlo Kovacs – excusez du peu…), Scorsese va prendre à cœur sa mission d’étudier les paroles, les partitions, les accords et les changements d’instruments sur chaque chanson. Quel musicien jouera quelle partie… Quelles paroles méritent un gros plan ?… Qui chante quoi ?… Qui communique avec qui et à quel moment précis ?…  Son étude sera donc non seulement thématique mais géographique puisqu’il utilisera religieusement un storyboard particulièrement élaboré pour CHAQUE chanson. Scorsese est donc fin prêt mais reste sur le qui-vive et ouvert à l’improvisation, tout bon concert qui se respecte réservant son lot de surprises, de changements et d’imprévus de dernière minute (Bob Dylan… arrivera, arrivera pas??? )… ! Ces quelques heures de concert (des « répétitions » en public suivies du « vrai » concert ») donneront au futur réalisateur de Raging Bull quelques cheveux blancs.

 

 

Si Scorsese est venu préparé et a étudié sa leçon par cœur, le film doit également beaucoup au production designer Boris Leven qui imagine un décor splendide érigé sur la grande scène du Winterland. Trois immenses chandeliers surplombant la scène rappellent à bien des égards le cinéma de Visconti, tout comme les couleurs (le rouge, l’ocre et le noir) qui font parfois penser à des fresques religieuses dignes de La Dernière Cène. Les mouvements, les couleurs, les textures, les sensations… Scorsese va tenter par tous les moyens, à l’instar du ballet des Chaussons Rouges du duo Michael Powell / Emeric Pressburger de décrire ce qui se passe dans la tête des chanteurs et des musiciens. La lumière sera évidemment d’une importance essentielle puisque chaque chanson sera éclairée de manière appropriée selon le thème, les paroles, le ton, les instruments et les intervenants. Une différence fondamentale avec l’approche de Michael Wadleigh qui dans Woodstock filmait simplement la scène au gré des intervenants, sans trop savoir ce qui allait se passer ensuite.

 

Ainsi par exemple, la chanson Stage Fright interprétée par Rick Danko évoque le thème du chanteur paralysé par le trac, mais qui se libère une fois sur scène. Prenant ce thème à cœur, Scorsese isole complètement Danko (un exploit alors que la scène est bondée !) par des gros plans ou par un éclairage unique (des footlights : le chanteur est éclairé par le bas), se concentrant sur le chanteur, avant de faire réapparaître le reste de la scène lors du final.

 

Ophelia, chanson légère et rythmée sur un amour perdu est filmée de l’arrière de la scène, captant Levon Helm dans toute sa puissance et nous montre un des rares plans du public, très peu présent dans le film.

 

 

Who Do You Love ?…

 

The Last Waltz marquant leurs adieux à la scène, c’était l’occasion pour The Band de rendre hommage à leurs amis artistes : ceux grâce à qui ils ont débuté, ceux qu’ils ont influencé, ceux qu’ils aiment, ceux qui les aiment… Rarement un tel défilé de stars de la musique aura été aussi somptueux depuis le Concert pour le Bengla Desh organisé cinq ans plus tôt par George Harrison. Une véritable fresque de la scène du rock et du blues en 1976 !

 

Détail amusant : le film, dans l’idée de « tourner la page » pour de bon, débute en fait là où le concert se termine, la dernière fois que les cinq hommes seront réunis sur scène : avec un tout dernier rappel, Don’t Do It, un tube de Marvin Gaye popularisé par The Band. Une séquence permettant à Scorsese de présenter un à un les membres du groupe, se terminant par un furtif plan de Garth Hudson digne d’un film fantastique, tel le Fantôme de l’Opéra animé par le démon derrière ses consoles. Un début inoubliable et rythmé en diable !

 

 

A partir de là vont se succéder sur scène et à la grande surprise d’un public hébété par cette succession de guest stars (qui n’étaient pas annoncées au programme !), les invités venus chanter leurs propres compositions en alternance avec les tubes du groupe. C’est donc parti pour une succession de scènes d’anthologie.

 

The Shape I’m In annonce avec énergie mais de manière funeste la déchéance qui emportera Richard Manuel dix ans plus tard. Up On Cripple Creek permet à Levon Helm absolument déchaîné d’improviser un « yodel » hilarant. Le mélancolique  It Makes No Difference utilise la voix poignante de Rick Danko pour décrire une déception amoureuse. La chanson est bercée par une lumière chaude et des tons ambrés et lumineux, renforçant encore la dimension romantique de la chanson, se terminant en beauté par un magnifique solo de saxophone par un Garth Hudson, pour une fois au devant de la scène.

 

The Weight, le tube légendaire du groupe sera chanté en studio avec les Staple Singers. Scorsese en fera une reconstitution très gospel, rappelant les plans de chants d’église qui sont légion dans le cinéma américain. Les rapides mouvements de grue venant s’arrêter sur les visages des chanteurs, ainsi que la caméra toujours en mouvement, rappellent certains plans de Mean Streets

 

Un Neil Young heureux d’être là (et sous l’emprise d’une certaine poudre blanche qui devra être effacée image par image en post-production par la magie du rotoscopage, car trop visible sous son nez !) livre de sa voix claire et émouvante une de ses meilleures performances avec son mélancolique Helpless, avec en renfort la voix de Joni Mitchell. Le joyeux Dr. John donne à son Such a Night des accents jazzy / New Orleans qui mettent le groupe de bonne humeur. Eric Clapton s’engage dans un duel de solos de guitares avec Robertson sur le fameux Further Up On the Road… Muddy Waters réussit l’équation “bluegrass + blues + country = rock’n roll” dans une formidable version du classique Mannish Boy.

 

 

Dry Your Eyes…

 

Si tout le concert se révèle bien évidemment d’une qualité musicale et visuelle supérieures, ce sont quelques moments de pure magie cinématographique qui viennent faire de The Last Waltz ce chef d’œuvre inoubliable dépassant son simple statut de « concert filmé » :

 

-L’apparition presque irréelle de l’angélique Emmylou Harris dont la voix douce et l’invraisemblable beauté juvénile impriment la pellicule lors de la chanson (composée pour l’occasion) Evangeline, l’un des trois segments filmés plus tard en studio. Pendant ces 3 minutes, nos cinq hommes  semblent presque se disputer les faveurs et l’attention de la belle.

 

 

 

-Plus tard, c’est Van Morrison qui entre en scène. L’irlandais grincheux, sans aucun doute l’un des plus grands compositeurs / chanteurs du siècle ayant popularisé un style narratif fait de digressions et de monologues intérieurs, était à cette époque accablé par un trac terrible qui l’avait éloigné de la scène depuis deux ans. Un phénomène passager dans sa longue carrière, qu’aujourd’hui encore il ne peut expliquer. Ne pouvant refuser l’invitation de ses amis, Morrison, paniqué, dut pratiquement être « poussé » sur scène par son manager. Et là, le miracle opéra : oubliant instantanément sa phobie, « Van the Man » (comme le surnomme Robbie Robertson) se lance corps et âme dans un numéro inspiré (Caravan) où il semble rentrer en transe. Laissant Robertson et Danko improviser au fil du texte, Morrison quittera la salle après une prestation d’une puissance rare dans une véritable ode à la joie retrouvée : lançant des coups de pieds en l’air au rythme des riffs de la guitare de Robbie, comblant un public éberlué. L’une des séquences les plus électriques et les plus applaudies du film. Une scène comparable à Rocky grimpant les marches du Musée de Philadelphie, un de ces « feel-good moments » dont le spectateur ressort grandi ! Coïncidence ? Van Morrison reprit la scène peu de temps après The Last Waltz et y est encore à l’heure où vous lirez ces lignes!

 

 

 

-Qui dit The Band dit… Bob Dylan ! « His Bobness » comme l’appellent ses fans se fait désirer ce jour-là… refusant d’entrer en scène avant d’avoir trouvé le chapeau parfait, retardant son arrivée jusqu’à la dernière minute pour une quelconque histoire contractuelle… Scorsese magnifie pourtant l’icône récalcitrante dès sa première apparition (les 3 chansons finales lui seront consacrées) et l’isole dès les premiers accords de son fameux Forever Young, véritable hymne à la jeunesse. Pour une fois c’est un Dylan de bonne humeur qui monte sur scène, plaisantant avec le public et jouant avec ses anciens musiciens de regards complices, les laissant même dans un instant cocasse dans le noir le plus total quant à la note à suivre pour le numéro suivant (Baby, Let Me Follow You Down). Au sommet de sa voix et de son art, Dylan est enfin filmé comme une rock-star décomplexée et non plus comme « la voix d’une génération », patronyme qu’il exècre par dessus tout !…

 

 

-Le final (I Shall Be Released) verra tous les artistes invités remonter sur scène pour accompagner Dylan et The Band. C’est là que nous verrons Neil Young littéralement en extase, subjugué devant Bob Dylan, impressionné de se retrouver là devant toutes ses idoles. Le fait qu’un artiste aussi prestigieux que Young soit en extase devant Robertson et consorts en dit d’ailleurs beaucoup sur le prestige de The Band. Lors de ce final se trouvent réunis sur scène The Band, Bob Dylan, Van Morrison, Neil Young, Eric Clapton, Muddy Waters, Ringo Starr, Ronnie Wood… quelques uns des compositeurs et chanteurs les plus influents du siècle dernier. Et pendant l’espace d’un instant, le temps semble presque s’arrêter.

 

Tears of Rage…

 

Le film de Scorsese n’est pourtant pas dénué de menus défauts que les puristes musicaux s’amusent à détailler depuis la sortie du film en 1978. Ainsi, l’apparition incongrue de Neil Diamond venu chanter la ballade Dry Your Eyes est souvent considérée comme l’épisode le moins inspiré et le plus dispensable d’un concert jusque là irréprochable. Ami récent de Robbie Robertson ayant à l’époque signé avec le label de The Band, il est permis de se demander si son apparition déplacée (un crooner un peu pop et un peu sage au milieu de rock stars déchaînées, ça ne fait pas très sérieux !) n’est pas due à une obligation contractuelle plutôt qu’une réelle envie des autres membres de The Band de l’inviter sur scène. Peu apprécié par ses collègues et teriblement narcissique, Neil Diamond se verra remettre à sa place par un Bob Dylan en verve (pléonasme ?)… La rumeur dit en effet qu’à sa sortie de scène, Diamond lança à Bob « Bonne chance pour succéder à ça ! »… ce à quoi Dylan lui répondit « Qu’est-ce que je dois faire ? Monter sur scène et piquer un somme ? »…

 

L’amitié entre Scorsese et Robertson vaudra à The Last Waltz une légère controverse qui sonnera le glas de l’amitié entre Robertson et Levon Helm. Mécontent du montage final du film, Levon Helm reprochera à Scorsese d’ériger Robertson en leader du groupe au détriment des plus discrets mais néanmoins talentueux Garth Hudson et Richard Manuel, certes moins présents à l’image… La tension entre Martin Scorsese et Helm est d’ailleurs palpable lors des entretiens… Helm se montrant peu loquace et  réticent à répondre aux questions les plus personnelles et exprimant son désaccord… The Band n’a jamais eu réellement de leader mais l’accusation de Levon Helm semble valide puisque Robertson, le « beau gosse » de la bande est de toute évidence représenté comme un jeune Dieu du rock à la Jim Morrison alors qu’en réalité le volume de son micro était réglé au minimum afin que sa voix rauque ne vienne pas gêner celles des trois chanteurs officiels du groupe. Une pratique qui était devenue courante lors des concerts de The Band, Robertson ne s’étant d’ailleurs jamais considéré comme un chanteur avant d’entamer sa carrière solo. De toute évidence, Robertson, un peu frimeur, aime « jouer » pour la caméra et semble tenter de capter à tout prix l’attention, que ce soit en attrapant une mouche en vol lors des entretiens, ou encore par un détail amusant montrant avec humour un orgueil de jeunesse un peu outrancier (et qu’il perdra par la suite…) : voulant marquer le coup, Robertson avait pour l’occasion fait recouvrir sa guitare de bronze. Mal lui en prit ! Robertson n’avait pas compté sur l’excès pondéral du bien bel objet… une guitare devenue si lourde qu’elle le fera suer de plus belle lors de ses nombreux solos !

 

La longue brouille entre Robertson et Helm pour de sombres histoires de royalties non-payées ne sera résolue que 35 ans plus tard – en avril 2012 – sur le lit de mort du batteur de génie, emporté par un foudroyant cancer de la gorge. Oubliant leurs désaccords, Robertson viendra rendre une dernière visite amicale à son « frère ennemi » quelques jours avant son décès.

 

Enfin, un concert filmé réserve toujours son lot de ratés. Le seul notable dans The Last Waltz a lieu lors du final, I Shall Be Released, quand tous les artistes se réunissent sur scène. Dylan chante le premier couplet, mais aucun caméraman, dans la cohue de la scène bondée, n’arrive à capter Richard Manuel entamant le deuxième couplet avec le falsetto qui a rendu célèbre cette version de la formidable chanson de Bob Dylan. Un seul petit raté sur deux heures… pas de quoi crier au scandale !

 

 

Forever Young…

 

Quand tout le monde sort de scène, saluant le public, un instant fugace nous montre Richard Manuel, comblé, un immense sourire derrière sa barbe touffue. Un pur moment de bonheur et de grâce que l’on retiendra avec un pincement au cœur, oubliant pour un instant le suicide de cet homme émouvant en 1986. Scorsese terminera son odyssée du rock par une dernière scène recréée en studio : un plan-séquence au son du Theme From The Last Waltz composé à l’occasion par Robertson où nous voyons les ombres en mouvement des cinq musiciens représentés comme des Dieux gigantesques. Une fois encore, Scorsese donne à son film des aspects mystiques bien en rapport avec le caractère « fin d’une époque » de l’événement.

 

 

Film-somme, film-phare du documentaire musical, considéré depuis sa sortie comme le maître étalon d’un genre souvent malmené ou pris à la légère, The Last Waltz frappe encore aujourd’hui par ses innovations, sa modernité et par son caractère définitif… Scorsese met au service de 5 musiciens de génie tout son savoir-faire de cinéaste, tout en évitant de tomber dans le piège du « clip ». L’énergie dégagée par le film reste incroyable après toutes ces années et l’on a l’impression d’assister à ce concert comme si nous y étions, au premier rang !… The Last Waltz, plus encore qu’un Woodstock annonciateur des désillusions à venir, marque la fin d’une période. La fin d’un groupe. La fin d’une grande aventure. La fin du rock ?

 

Quoi qu’il en soit, novices ou vieux fans, que vous voyez ce film en 2012 ou dans 50 ans… l’avertissement placé par le réalisateur en exergue du métrage restera toujours d’actualité et devra être respecté par les générations successives désireuses de découvrir ce qu’est l’essence du rock’n roll avec cette précision de circonstance:

 

« THIS FILM SHOULD BE PLAYED LOUD ! »

 

Grégory Cavinato.

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