Off Screen 2017… The Greasy Strangler

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2016, de Jim Hosking – USA

Scénario : Toby Harvard et Jim Hosking

Avec Michael St. Michaels, Sky Elobar, Elizabeth De Razzo, Gil Gex, Abdoulaye Ngom, Holland MacFallister et Sam Dissanayake

Directeur de la photographie : Marten Tedin

Musique : Andrew Hung

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mets de l’huile, con!…

 

« La torture à l’huile, c’est bien difficile. Mais c’est bien plus beau que la torture à l’eau »… dit le proverbe.

 

Big Ronnie (Michael St. Michaels) insiste pour que tous ses repas baignent littéralement dans l’huile. C’est une véritable idée fixe : chez lui, tout doit être recouvert d’une bonne dose de graisse. Il en met même dans son café !… Vieux menteur pathologique affublé d’un pénis gigantesque, Big Ronnie s’enduit le corps de graisse de la tête aux pieds et la nuit, s’en va étrangler les gens qui l’ont contrarié dans la journée. Il est le mystérieux « Greasy Strangler » qui terrorise la ville, ou plutôt le petit quartier sordide de Los Angeles où il vit avec son nigaud de fiston, Big Brayden (Sky Elobar). A eux deux, ils organisent un « disco tour », des visites guidées faisant découvrir à leurs (rares) clients les endroits « mythiques » où des groupes comme les Bee Gees ont composé leurs chansons et la devanture du magasin où Kool (de Kool and the Gang) venait faire des photocopies. Purs mensonges !

 

-Big Ronnie : Who likes the Bee Gees? Well this is where they came up with that fabulous spunky song, “Night Fever”. They wrote the lyrics while they were standing in this doorway.

-Un touriste méfiant : Why were they standing in this doorway?

-Big Ronnie : They were waiting for a friend to pick them up! They were going out for chinese and celebrating his birthday!

-Le touriste méfiant : Can you verify that please?

 

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La nuit suivante, le touriste incrédule est étranglé par Ronnie, qui n’aime pas trop qu’on mette sa parole en doute. Les raisons de sa rage meurtrière ne sont jamais vraiment expliquées. A 70 ans passés, notre « étrangleur graisseux » est une sorte d’échalas décrépit et dégingandé, grandiloquent et vantard, lubrique et éternellement priapique. Uniquement animé de mauvaises intentions, Big Ronnie est une créature aussi terrifiante que joyeusement ringarde, sa longue crinière blanche, son teint halé, son look rococo et son arrogance rappelant certains producteurs de cinéma cocaïnés des années 80, à commencer par Jon Peters et Don Simpson. Le soir, avant de revêtir son « habit » d’étrangleur, Ronnie passe son temps dans un night club sordide à se dandiner sous les boules à facettes dans des tenues disco échancrées dont dépasse savamment son sexe démesuré.

 

Big Brayden, la cinquantaine, est tout le contraire : un loser timide et obèse qui se fait régulièrement insulter et menacer d’éviction par son paternel et dont la masturbation frénétique est l’une des rares passions, malgré un micropénis qui ne semble pas le gêner outre-mesure. Lorsque Brayden commence à fréquenter la plantureuse Janet (Elizabeth De Razzo, qui est assez loin de ressembler à Jessica Chastain…), les choses tournent au vinaigre et une compétition virile s’installe entre les deux hommes. Jaloux, Big Ronnie manigance pour séduire la jeune femme et ses activités nocturnes s’amplifient…

 

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Certains films semblent sortis tout droit d’un univers alternatif où les règles élémentaires de la bienséance n’ont pas cours. The Greasy Strangler en fait partie. Voilà le genre de film que l’on s’empresse de raconter à des amis incrédules, qui vous accusent de les faire marcher. The Greasy Strangler ressemble à un canular, à un pari gagné (ou perdu, selon les goûts) par le réalisateur… Honnêtement, qui, de nos jours, voudrait financer un truc pareil ? Il est sans doute encore trop tôt pour dire si l’anglais Jim Hosking, deviendra un phénomène à la John Waters ou si son premier essai restera son seul coup de maître. Mais peu importe… Avec un pitch aussi farfelu, The Greasy Strangler, « le film le plus dégueulasse de 2016 » selon le magazine Rolling Stone, aurait dû, en toute logique, aboutir au maximum à un court sketch parodique. On entre donc dans la salle avec beaucoup d’appréhension. Un film revendiquant son mauvais goût et son infantilisme peut-il sérieusement prétendre faire mieux (ou pire) que le génial John Waters, le « pape du trash » ? Peut-on encore choquer en 2016 ? Est-il bien malin de s’autoproclamer « film culte » ? Est-ce qu’à force de chercher ce « culte » à tout prix, il n’existe pas un risque de paraître factice et de forcer l’humour, comme dans les films ratés (et pénibles) de Quentin Dupieux ?

 

Quoi qu’il en soit, The Greasy Strangler existe bel et bien. Nous l’avons vu et avons dû nous pincer plusieurs fois durant la séance pour être bien certains que nous étions en train de voir ce que nous étions en train de voir ! Bien entendu, l’humour débile, les gags scatologiques, les personnages odieux, les dialogues vulgaires, le gore outrancier, la misogynie galopante, les pullovers roses bonbon, la nudité affichée avec générosité (par des acteurs et actrices que personne n’a envie de voir nus…) et les pénis à gogo (des prothèses immondes) ne seront pas pour tous les goûts ! Personne ne regardera The Greasy Strangler en famille devant le sapin de Noël. Mais pour peu que l’on se prête au jeu et que l’accepte d’entrer dans ce délire régressif, The Greasy Strangler est de loin le film le plus hilarant vu de récente mémoire. Un film beaucoup plus malin qu’il n’en a l’air également, affichant son sens de la provocation et une absurdité à la Monty Python en étendards… Mais il faut vraiment le voir pour le croire !

 

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En interview, ce « BULLSHIT ARTIST » de Jim Hosking brouille volontairement les pistes et joue les offusqués, refusant obstinément qu’on lui colle l’étiquette du mauvais goût alors que son film est vendu sur ce seul argument. « Je ne veux pas bêtement choquer », se défend-t-il. « J’ai voulu réaliser quelque chose d’amusant, d’un peu triste et de beau sur le plan visuel plutôt que d’aller vers le grotesque pur. J’ai également tenté de créer un cocktail de sensations familières qui, mélangées et scrupuleusement dosées, dégagent une odeur tenace que vous ne pourrez pas vous empêcher de renifler tant elle tient au corps. Mais ne me parlez pas de mauvais goût. Le mauvais goût c’est Facebook, Twitter, Instagram, ces réseaux sociaux où certains individus essaient de se faire passer pour les gens propres et sophistiqués qu’ils ne sont pas. » Pas faux. Agressif, un peu punk sur les bords, The Greasy Strangler provoque un assaut sur nos sens destiné à nous sortir de notre torpeur et à nous faire perdre nos repères. On ne peut qu’applaudir ce pari rafraîchissant et hautement casse-gueule, relevé haut la main avec un humour paradoxalement assez sophistiqué, qui risque pourtant d’échapper complètement au grand public…

 

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Le morne quotidien de Ronnie et Brayden est émaillé de très longues joutes verbales qui finissent toujours par dégénérer. Les insultes fusent entre les deux idiots et c’est lors de ces interminables disputes que Hosking dévoile son arme secrète, ressort principal du film : le comique de répétition. Visuel (après chaque meurtre, Big Ronnie va se rincer dans un car wash et ce sont à chaque fois les mêmes plans qui sont utilisées) et verbal. Les dialogues, bien qu’ils n’aient pas la finesse ou l’éloquence des films d’Eric Rohmer, font toute la force du récit. Non pas par leurs qualités, mais parce qu’ils sont répétés des dizaines de fois comme des ritournelles obsessionnelles hurlées par des aliénés en colère. Hosking procède en trois temps. Premièrement, il nous assène ces insultes graveleuses jusqu’à ce qu’elles deviennent insupportables. C’est d’ailleurs ce que lui ont reproché la plupart des critiques n’ayant pas compris la manœuvre. Ensuite, arrive un point de non-retour où ces mots répétés à l’infini comme des mantras finissent par devenir hilarants, un sommet de non-sens et d’absurde. Enfin, plus le film avance, plus le réalisateur joue sur la durée et allonge les scènes… « BULLSHIT ARTIST ! », « YOU’RE A SMOOTHIE! », « YOU CHEESY OLD CORNBALL! », ainsi que l’inoubliable « HOOTIE TOOTIE DISCO CUTIE » sont des expressions enfantines que vous répéterez pendant des semaines après la projection du film ! Hosking semble également avoir un goût immodéré pour les « non-sequiturs », ces dialogues illogiques, sans le moindre rapport avec le récit, comme on le voit dans cet échange entre Brayden et un ami :

 

-« Where did you get those shoes? »

 

-« I’m renting them. And I’m absolutely loving it! »

 

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The Greasy Strangler revendique fièrement la gratuité de ses effets et affiche son « n’importe quoi » avec une jubilation qui, en compagnie du bon public, met de bonne humeur. Sa liberté totale est une qualité rare de nos jours. Voilà un OVNI inexpliquable qui semble avoir été fabriqué par des gens incapables de se conformer au moule hollywoodien, défiant toute explication logique, à l’instar d’œuvres extraterrestres comme El Topo (Alejandro Jodorowsky), Eraserhead (David Lynch), Trash Humpers (Harmony Korine) et surtout Pink Flamingos, l’« abomination sur pellicule » de John Waters auquel la presse l’a beaucoup comparé.

 

Or, contrairement à Waters et sa clique de comédiens de Baltimore, qui n’obéissaient qu’à leurs obsessions et (du moins au départ) à aucun impératif commercial, The Greasy Strangler est oin d’être une œuvre sans le sou enfantée dans la douleur. Le film a reçu l’aide du prestigieux British Film Institute et ses producteurs s’appellent Elijah Wood et Ben Wheatley, des pointures du cinéma de genre qui sont tombés amoureux du projet… Malgré des similarités avec l’œuvre de John Waters, il n’est pas non plus l’œuvre d’un débutant et n’a pas l’allure d’un film amateur ni d’un nanar estampillé TROMA. Jim Hosking a en effet déjà de nombreux clips et courts-métrages sur son CV, notamment le segment « G for Grandad » de l’anthologie horrifique The ABCs of Death 2. A l’inverse d’un quelconque Toxic Avenger réalisé avec des bouts de ficelle et par-dessus la jambe, The Greasy Strangler peut se targuer d’avoir énormément de style et est mis en scène avec brio. La composition des plans évoque l’univers de Wes Anderson. La bande sonore, répétitive à souhait, reste en tête pendant des mois et les effets gore, volontairement cheap (des yeux sortant de leur orbite, une tête décapitée…) apparentent le film à un dessin-animé en live action. D’ailleurs, notre étrangleur, l’impayable Michael St. Michaels, ancien coiffeur des stars apparu auparavant dans une poignée de titres obscurs (Ninja Academy, The Video Dead), ressemble à s’y méprendre à un personnage sorti du cartoon Beavis & Butt-Head ! Sa performance repoussante est aussi monstrueuse et décalée que celle de Dieter Laser dans la trilogie The Human Centipede. Big Ronnie devrait assurer une jolie fin de carrière, placée sous le signe du grotesque, à son interprète !

 

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Tour à tour immonde et infantile, dérangeant et à mourir de rire, The Greasy Strangler est une œuvre inoubliable (qu’on le veuille ou non), qui se fait un malin plaisir de nous retourner l’estomac et de nous crisper en multipliant les choses innommables et les situations inconfortables, laissant durer les plans jusqu’à la nausée, simplement parce que ça amuse son réalisateur. Reste maintenant à espérer que Jim Hosking ne succombe pas aux sirènes hollywoodiennes ou tout du moins, qu’il parvienne à garder intacte sa personnalité iconoclaste ! Poétique et surréaliste, son premier film risque bien de devenir votre nouveau plaisir inavouable… ou le film pour lequel vous ne vous pardonnerez jamais d’avoir emmené votre compagne au cinéma !

 

Plus simplement, The Greasy Strangler est un film que n’aurait jamais tourné ce BULLSHIT ARTIST d’Arnaud Desplechin. Rien que pour ça, il est à découvrir de toute urgence !…

 

Grégory Cavinato

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