Off Screen 2017… Prevenge

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2016, de Alice Lowe – UK

Scénario : Alice Lowe

Avec Alice Lowe, Gemma Whelan, Kate Dickie, Jo Hartley, Kayvan Novak, Tom Davis, Dan Skinner et Mike Wozniak

Directeur de la photographie : Ryan Eddleston

Musique : Toydrum (Pablo Clements et James Griffith)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Look Who’s Stalking !

 

Actrice de planches vue brièvement à l’écran dans deux films d’Edgar Wright (Hot Fuzz et The World’s End), Alice Lowe avait explosé à l’écran en 2012 dans le mordant Sightseers (Touristes), l’exceptionnelle comédie satirique de Ben Wheatley dont elle avait coécrit le scénario. Après avoir réalisé un court-métrage (Solitudo en 2014, dans lequel elle interprète une nonne traquée par une créature des ténèbres), elle réapparaît aujourd’hui avec son premier long, toujours sous la houlette de Wheatley (ici producteur) et signe une œuvre farouchement indépendante, pour laquelle elle porte la triple casquette de réalisatrice, scénariste et actrice principale.

 

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Ecrit en deux semaines et filmé en 11 jours dans la ville de Cardiff pour un budget ridicule, Prevenge s’intéresse au cas de Ruth (Alice Lowe, donc, enceinte jusqu’aux dents) dont la grossesse est source de terribles angoisses et d’une schizophrénie naissante accompagnée de pulsions meurtrières. Enceinte de 7 mois, Ruth est plongée dans une solitude sans fond. Son compagnon a perdu la vie lors d’un accident d’escalade : ses amis ont dû le sacrifier et couper sa corde pour sauver leur propre peau. Hantée par un sentiment de vengeance et peu intéressée à l’idée de suivre les conseils santé des magazines féminins, Ruth est persuadée d’entendre la voix de son fœtus. Mais ce dernier n’est pas un de ces gentils bébés rigolos dont nous abreuve le cinéma américain ! Le têtard pervers est un véritable instrument de mort qui incite sa maman à tuer un à un les responsables du drame. Suivant ses conseils avisés, Ruth va se mettre en quête des « coupables » et, sous son alibi de jeune femme fragile à qui on donnerait le Bon Dieu sans confession, va se lancer dans un véritable massacre.

 

Parmi les films sur la maternité, Prevenge se situe à l’exact opposé du désolant What to Expect When You’re Expecting. La comédie ici, n’est pas romantique ou rose bonbon, mais noire et rouge sang. Envisagé comme une sorte de réponse définitive à tous les clichés, les bons sentiments, le romantisme et les idées reçues qui accompagnent la maternité, Prevenge démontre que l’ « heureux évènement » porte souvent mal son nom. Pour Ruth, seule et démunie, le fait d’être enceinte n’est qu’une longue série d’angoisses, une « O.P.A. hostile » de son corps par une infection avec laquelle elle doit coexister tant bien que mal.

 

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Dans sa construction, Prevenge est en tous points similaire à Kill Bill. Il suffit de remplacer Uma Thurman et son pyjama jaune par une petite anglaise boulote, antipathique et en cloque. Le film épouse une structure à sketches (certains forcément plus réussis que d’autres) dans lesquels Ruth rend visite aux coupables, un à un, et les élimine froidement et sans remords, avec un air complètement détaché et son visage impassible, indéchiffrable qui la rend encore plus inquiétante et lui confère une passionnante ambiguïté. Sa misanthropie se développe au fur et à mesure du récit puisqu’elle commence à prendre un certain plaisir à punir ses victimes. Les deux premières sont masculines : le gérant pervers d’un magasin d’animaux et un DJ pathétique et terriblement misogyne, qui vit toujours dans la cave de sa maman. Ruth les séduit et attend de se retrouver seule avec eux pour leur régler leur compte. Alors que l’on pense avoir affaire à une diatribe peu subtile contre la gent masculine, le film vire de bord et nous sert un épisode extraordinaire qui ajoute une businesswoman à la liste des victimes, une garce jouée par la toujours exceptionnelle Kate Dickie (Game of Thrones, Prometheus).

 

Entre deux meurtres, Ruth rend visite à une sage-femme exagérément enjouée (l’excellente Jo Hartley) dont le côté tête à claques et donneuse de leçons en fait une victime potentielle et une source de suspense. Cette « professionnelle de la grossesse et de ses mystères » s’apparente, par son arrogance dissimulée sous une politesse de façade, à ces fonctionnaires gratte-papiers aperçus dans le récent I, Daniel Blake, qui décident en un simple « oui » ou « non » de l’avenir entier de leurs interlocuteurs. Pour désigner l’enfant de Ruth, elle parle de « Bébé » et non pas « le Bébé », une manière supplémentaire d’infantiliser Ruth qu’elle traite avec une condescendance crasse qui confine à l’insulte. Pour Ruth, le combat intérieur se joue entre son instinct meurtrier et sa conscience. Pour le spectateur, c’est l’assurance de voir une ribambelle d’imbéciles hautains et méprisants recevoir la monnaie de leurs pièces.

 

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On l’aura compris, les thématiques abordées par Alice Lowe sont très proches de celles de Ben Wheatley qui dans ses meilleurs films (Kill List, Sightseers) mêle satire féroce et violence extrême dans une vision du monde particulièrement pessimiste et cynique, où le sanglant et le banal (décors et rues grisâtres, protagonistes ternes et pathétiques) se chevauchent et finissent par créer le rire. La réalisatrice novice joue avec les conventions des films de vigilante à la Death Wish ou Taxi Driver et les transforme par le prisme de préoccupations 100% féminines. Son premier film est une affaire de style qui multiplie les bonnes idées : la première scène de meurtre passe sans arrêt au flou pour mieux signifier les nausées de Ruth. Une trouvaille visuelle récurrente consiste à illustrer les mauvaises pensées qui grouillent dans sa tête comme des créatures visqueuses gigotant dans un vivarium.

 

Alice Lowe revendique une grande bizarrerie de ton. La relation que Ruth entretient avec son fœtus, malgré la petite voix grotesque à la « Gollum » de ce dernier, ne tombe jamais dans le ridicule et s’avère au contraire, très organique et naturelle, preuve d’une belle assurance dans l’écriture. Le score aux synthés du groupe Toydrum rappelle quant à lui toutes ces bonnes vieilles musiques d’ambiance que composait John Carpenter dans les années 70/80. Légèrement handicapé par un scénario un peu trop décousu (la narration manque parfois de fluidité et le drame du père arrive un peu comme un cheveu dans la soupe), Prevenge marque néanmoins beaucoup de points par son style nauséeux, son goût prononcé pour le glauque, ses dialogues incisifs et sa réalisation épurée (caméra à l’épaule, beaucoup de gros plans), concise et efficace. Les meurtres sont choquants (énucléation, œil crevé par un bibelot, tête éclatée sur une table en verre transparent …) et ne rechignent jamais sur le gore. Mais cette violence brutale est souvent désamorcée par d’hilarantes touches d’humour noir inattendues.

 

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Prevenge n’est jamais meilleur que lorsqu’il étudie les effets aliénants de la solitude et de l’amertume (permanentes chez Ruth) mais surtout de la grossesse. Cas rare au cinéma, un scénario permet à une femme enceinte d’exprimer des pensées et des sentiments qui existent au-delà de sa condition. Alice Lowe fait le portrait au vitriol d’une société qui cantonne les femmes à leur rôle de génitrices et les pousse à souscrire à des idées toutes faites sur la maternité. Elle dénonce la pression sociétale autour des couples ou des mères qui se doivent d’être parfaits et dévoile la peur terrible qui accompagne le fait d’avoir un être vivant qui grandit en soi. Toutes les femmes n’accueillent pas la nouvelle comme « le plus beau moment de leur vie » que leur dicte la propagande sentimentale. Certaines n’ont pas ce don inné, naturel et bienveillant que l’on associe toujours avec la maternité. La grossesse est décrite ici comme un évènement violent et douloureux (comme le dit Ruth « Mère Nature est une salope ! »), rendu encore plus traumatique par la condescendance ambiante à l’égard des futures mères.

 

Avec Ruth, anti-Bridget Jones par excellence, Alice Lowe a créé une héroïne cynique, glaçante et monstrueuse. Dans A l’intérieur (2007), Béatrice Dalle incarnait une méchante similaire, vengeresse et monstrueuse, bien ancrée dans le genre fantastique par sa force pratiquement surhumaine. Tout l’inverse de Ruth qui, malgré ses actes, reste désespérément banale d’un bout à l’autre ! Une performance qui relève de la prouesse de « Method Acting » ! Prevenge, catharsis sur pellicule destinée à exorciser les peurs de sa réalisatrice sur la dépression pré et post-natale qu’elle subissait elle-même pendant toutes les étapes du film, est une œuvre audacieuse et déviante à souhait (mais aussi typiquement anglaise), qui marque la naissance heureuse… d’une cinéaste à la voix singulière dont l’œuvre semble dénuée de toute sensiblerie.

 

Elles nous font marrer ses idées loufoques depuis qu’elle est en cloque…

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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