Off Screen 2017… La Region Salvaje (La Région Sauvage)

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(LA REGION SAUVAGE)

(THE UNTAMED)

 

2016, de Amat Escalante – Mexique

Scénario : Amat Escalante et Gibràn Portela

Avec Simone Bucio, Ruth Ramos, Jesus Mesa, Eden Villavicencio et Kenny Johnston

Directeur de la photographie :Manuel Alberto Claro

Musique : Igor Figueroa et Fernando Heftye

 

 

 

 

 

 

 

 

Les saisons du plaisir

Tout commence bien loin, au fin fond du cosmos. La chute d’une météorite sur Terre va amener quelque chose ici-bas, dans une région sauvage en pleine campagne mexicaine où les instincts animaux vont se libérer… Mère au foyer, Alejandra (Ruth Ramos) élève ses deux garçons avec son mari Angel (Jesus Meza) dans une petite ville de province. Son frère Fabian (Eden Villavicencio), infirmier, est l’amant secret d’Angel. Ce dernier ne s’épanouit que dans l’homosexualité mais, trop fier et trop macho, n’ose l’avouer à personne. En réaction à sa nature profonde, Angel adopte une attitude homophobe dès que l’occasion se présente. Leurs vies vont être bouleversées par l’arrivée de la mystérieuse Veronica (Simone Bucio), une patiente de Fabian qui va initier ce dernier à des plaisirs… inédits ! Lorsque Fabian est retrouvé nu et inanimé dans un pré, Alejandra découvre la liaison de son frère et de son mari. Elle dénonce ce dernier à la police. Avec Angel en prison et Fabian dans le coma, Alejandra et Veronica se lient d’amitié. Veronica lui confie que dans les bois, dans la montagne non loin de là, se trouve une cabane qui n’appartient pas à notre monde et qui peut résoudre tous leurs problèmes. Veronica s’y accouple avec une créature extraterrestre à tentacules, capable de lui faire éprouver une jouissance absolue. Son pouvoir est irrésistible. Mais la créature rejette et blesse Veronica qui, telle une toxicomane, entre dans une période de manque. Intriguée par le pouvoir sans fin de la créature, Alejandra décide à son tour de franchir le pas…

 

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Avec des œuvres aussi brutales et réussies que Los Bastardos et Heli (Prix de la Mise en scène à Cannes en 2013), le jeune Amat Escalante s’est assuré une jolie réputation de cinéaste de la violence dans les plus grands festivals mondiaux. Son nouveau film, La Region Salvaje (Prix de la Mise en Scène à la dernière Mostra de Venise), premier essai dans le domaine du fantastique est néanmoins vendu sur un malentendu. En effet, la presse s’est empressée de comparer le long-métrage à Possession (1981), le chef d’œuvre de Andrzej Zulawski dans lequel Isabelle Adjani entretenait elle aussi une liaison avec une créature tentaculaire. L’hommage est évident et revendiqué, Ascalante désirant rendre hommage à Zulawski qui est décédé l’année dernière. Néanmoins, c’est là que s’arrête la comparaison car stylistiquement et thématiquement, La Region Salvaje s’éloigne totalement de Possession mais s’avère néanmoins formellement stupéfiant. Grâce à son approche ouvertement fantastique et poétique, Escalante rend palpable une atmosphère étrange, une chape de plomb qui entoure des personnages prisonniers des préjugés de la société mexicaine. Une étrangeté indicible règne sur tous les décors (particulièrement la nature embrumée et la cabane, sortie tout droit de l’univers de David Lynch), avec une ambiance de fin du monde qui rend le film terriblement angoissant. Le rythme, le sens du cadre, la bizarrerie du montage (des plans « inutiles » d’un mur bardé de graffitis ou de Veronica errant dans la ville ajoutent au malaise) et le jeu des acteurs (qui vont loin dans la représentation des actes sexuels) nimbent cette rêverie métaphysique de mystère.

 

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La créature et les éléments extraterrestres présents dans le film furent ajoutés au récit au tout dernier moment. La Region Salvaje se focalisait à l’origine uniquement sur les rapports tendus entre les quatre personnages principaux et prenait un fait divers réel pour point de départ : la découverte d’un infirmier dans le coma en pleine nature. Un drame qui avait choqué le réalisateur par la violence de sa description dans une gazette locale : « un pédé retrouvé noyé »… Le point de départ du film était ce refus d’accepter que les gens vivent librement, l’intolérance ordinaire, la misogynie, l’homophobie et le culte de la virilité qui existent encore au Mexique. Angel, personnage viril et brutal rappelant les héros des films précédents du réalisateur, est un homme élevé « à la dure » par des parents appartenant à la vieille école. Pour lui, les homosexuels sont des « fiottes » et le sujet le met directement en colère. Il est en couple avec Alejandra uniquement parce que la société le lui a dicté. Il n’accepte donc pas ses désirs et se déteste pour cette relation illicite qu’il entretient avec un homme. Mais sa jalousie et sa fierté le mettent dans une colère noire quand ce dernier le rejette… La Region Salvaje parle donc avant tout de libération, d’honnêteté envers soi-même, de personnages en souffrance, confrontés à leurs frustrations et leurs désirs sexuels illicites, puis de la manière dont cette frustration va imploser et dont leurs désirs seront assouvis… ou pas.

 

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L’aspect science-fictionnel, bien que fascinant, n’est donc qu’un prétexte pour un apprentissage de l’indépendance par une femme en quête d’émancipation, Alejandra. Elle va se lancer à corps perdu dans une libération sexuelle, une révolte contre l’oppression et la violence maritales quotidiennes au sein de cette société mexicaine gangrenée par le machisme, où les mensonges et les faux semblants s’érigent en barrières ! Cette liberté, les autres personnages ne pourront pas l’atteindre. Le film traite aussi bien de l’addiction, de l’état de manque, que de la possessivité dans les relations amoureuses et de l’aveuglement que donne le sentiment amoureux. Veronica, le personnage le plus ouvertement « libéré » et indépendant, souffre d’un terrible manque dès que la créature la rejette. Veronica transfère tous les problèmes qu’Alejandra vit avec Angel, sur son amant extraterrestre. Et c’est sans doute pour cette raison que la créature ne veut plus d’elle. En se donnant entièrement et en acceptant de vivre un plaisir absolu, Alejandra, elle, trouve la solution à tous ses problèmes. Mais ce faisant, elle se transforme elle aussi en une créature dangereuse, avec un plaisir et une jouissance totalement assumés.

 

Le cinéma social et brut d’Escalante est donc cette fois-ci abordé sous l’angle de l’horreur et de la science-fiction, un genre que le réalisateur explore d’une manière très réaliste. Son approche poétique et surréaliste du réel nous vaut quelques visions perturbantes et inédites au cinéma, à l’instar d’une saisissante orgie animalière symbolisant un retour à l’état primitif auquel se soumettent les personnages principaux. Sans parler du magnifique premier plan du film : une météorite flottant dans l’espace, qui servira plus tard de justification scientifique au récit.

 

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La créature lovecraftienne, « récupérée » et gardée dans une cabane par un vieux couple énigmatique, provoque le plaisir absolu, sans tabou, sans distinction de sexe ou de genre. Elle se montre tour à tour aussi généreuse, implacable et cruelle que les humains. Elle attend simplement celui ou celle qui se risquera à pénétrer dans son repaire, demandera et redemandera un contact approfondi, addictif et parfois mortel. Séduisante, sale, grotesque, la créature (due au talent du dessinateur Morten Frølich Jæger) bénéficie d’un design impressionnant, rendant ouvertement hommage aux créations fantasmagoriques, érotiques et cauchemardesques de H.R.Giger, mais également à l’univers littéraire (et cinématographique) du romancier Clive Barker.

 

Donnant raison à la chanson d’Herbert Léonard et à son héroïne, devenue adepte du plaisir absolu et se débarrassant sauvagement et dans l’allégresse de tout ce qui pose problème dans sa vie, le « happy end » de La Region Salvaje est une note discordante et réjouissante de plus dans un film terriblement envoûtant et surprenant de bout en bout.

 

Pour le plaisir
On peut aussi tout foutre en l’air
Faire souffrir comme on a souffert
Et revenir

Pour le plaisir.

 

 

Grégory Cavinato

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