Off Screen 2017… La Belle et la Bête (1978)

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(LA BELLE ET LA BÊTE)

 

1978 de Juraj Herz – Tchécoslovaquie

Scénario : Juraj Herz et Ota Hoffman

Avec Zena Studenkova, Vlastimil Harapes, Vaclav Voska, Jana Brejchova et Zuzana Kocurikova

Directeur de la photographie : Jiri Machane

Musique : Petr Hapka

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bloody Bird

 

A l’heure où les studios Disney croient bon de nous asséner une (divertissante mais inutile) relecture musicale en live-action de leur dessin-animé de 1991, lui-même très librement inspiré du chef d’œuvre de 1946 de Jean Cocteau, le Festival Off Screen nous proposait une version oubliée de La Belle et la Bête, on ne peut plus étonnante et radicale dans son ton résolument adulte. En 1978, date de la sortie du film, le slovaque Juraj Herz, invité d’honneur du festival, a déjà une longue carrière derrière lui : marionnettiste, photographe, assistant-réalisateur, acteur et metteur en scène de théâtre, il apparait régulièrement dans des petits rôles au cinéma avant de passer derrière la caméra. Son premier court-métrage, Les Petites Perles au fond de l’eau (1965) et ses deux premiers longs, la comédie noire L’Incinérateur de Cadavres (1969) et le film de sorcellerie Morgiana (1972) laissent une forte impression et rencontrent un beau succès, lançant sa carrière.

 

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Souvent persécuté par la censure de son pays, le réalisateur décide, dès 1978, de se lancer dans l’adaptation de contes, qu’il fera pencher vers l’horreur, son genre de prédilection car le plus subversif. Son raisonnement étant qu’en toute logique, personne ne viendra lui censurer ses récits « enfantins »… La Belle et la Bête, d’après l’œuvre de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, sera son premier essai dans le genre, suivi du Neuvième Cœur (1979), adapté de E.T.A. Hoffmann, du Vampire de Ferat (1982), d’après un roman de Josef Nesvadba et enfin du Roi Grenouille (1990) et des Vêtements Neufs de l’Empereur (1994)… Plus tard, Juraj Herz s’en ira diriger des épisodes de Maigret (version Bruno Cremer) pour la télévision française… Drôle de carrière !

 

L’histoire est sensiblement la même que celle que nous connaissons. Un marchand ruiné est obligé de vendre toutes ses possessions afin de rembourser ses dettes. Tout ce qui lui reste est un portrait de sa seconde femme, mère de sa fille cadette, la belle Julie. Le cadre du portrait est d’une très grande valeur et le marchand décide de s’en séparer afin de commencer une nouvelle vie. Ses deux filles aînées lui demandent des bijoux en retour alors que Julie ne souhaite qu’une rose. Le marchand s’égare sans le savoir dans la forêt noire, domaine d’une Bête qui terrifie la région, et trouve refuge dans le château (en ruines) de celle-ci, où un repas semble l’attendre. Il s’endort devant l’âtre et quand il se réveille, se rend compte que son tableau a disparu. A la place, il trouve des bijoux, des pièces d’or et des diamants… de quoi faire vivre sa famille dans l’opulence. Heureux, le marchand s’en va. Mais dans le jardin du château, il cueille une rose blanche pour Julie. Le maître des lieux apparaît, furieux devant l’arrogance de celui qu’il vient d’aider et qui a osé couper sa rose ! La Bête condamne le marchand à une mort certaine. Sa seule chance de survie serait le sacrifice d’une de ses filles, qui devrait accepter de rester prisonnière du monstre pour l’éternité. Le marchand accepte de mourir mais demande une dernière faveur : livrer ses richesses à sa famille avant de revenir. La Bête accepte. Une fois à la maison, le père relate son histoire mais seule Julie l’écoute, ses autres filles étant bien trop occupées à admirer leurs bijoux. N’écoutant que son courage et sa compassion, Julie prend les devants et s’enfuit en destination du château de la Bête…

 

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Bien plus sombre que le merveilleux poème en images de Cocteau, cette version gothique du célèbre conte se rapproche davantage du récit d’épouvante cher à Gaston Leroux. Contes de fées et horreur sont toujours intrinsèquement liés et cette version angoissante et malsaine fait de la Bête une sorte de Fantôme de l’Opéra voyeur et pervers, évoluant dans l’ombre à observer sa prisonnière. Souvent assimilée à des faciès félins, la Bête trouve ici son incarnation la plus originale et surprenante : celle d’un gigantesque rapace schizophrène, arpentant les couloirs de son château en agitant sa cape comme le ferait Dracula. Terrifiant, le film de Juraj Herz n’en conserve pas moins une grande part de beauté et de magie. Ainsi, la première apparition de la Bête s’avère inoubliable. Avec son look horrifique de grand oiseau malade et déplumé, ses griffes prêtes à réduire en charpie le premier qui lui manque de respect, la créature s’apparente davantage aux boogeymen classiques du cinéma d’horreur qu’au noble animal bougon des adaptations précédentes et ultérieures.

 

Le design de la Bête, les traits anguleux de son visage décharné en particulier, évoque fortement Freddy Krueger (qui ne naîtra pourtant qu’en 1984) et son interprète Robert Englund (qui fut lui-même plus tard un « Fantôme de l’Opéra »). Si la Bête se montre principalement monstrueuse et dangereuse, sa tristesse et sa solitude ressortent également. La créature est malade et faible, ce qui la différencie encore des versions musclées estampillées Disney. Alors que Cocteau et le Studio Disney nous présentaient une créature prête à tout pour retrouver son humanité, Herz en fait un être au bord du précipice, sans cesse à deux doigts d’embrasser pour de bon sa nature d’animal. Son instinct, vicieux, lui dicte de tuer Julie. En proie à la tentation et à la folie occasionnée par sa condition, la Bête doit lutter contre son animalité, contre des voix dans sa tête qui lui parlent de meurtre comme seul moyen de survie, contre sa mauvaise conscience également. Car la Bête a déjà tué et tuera encore !…  C’est un véritable combat intérieur « à la Gollum » que mène la Bête lors de monologues intérieurs schizophrènes. Le monstre tente néanmoins de préserver un semblant d’humanité afin d’avoir droit à sa rédemption.

 

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L’influence positive de Julie est l’aspect le plus intéressant de la relation entre la belle et la Bête : plus elle reste à ses côtés, plus il retrouve sa forme physique d’antan. Ainsi, lorsque Julie touche la main griffue de son hôte, celle-ci redevient immédiatement humaine. Ce qui laisse à penser que la guérison de la Bête ne tient en fait qu’à sa propre volonté, à sa capacité à lier des liens amicaux. Il semble dès lors que la présence physique de Julie soit l’antidote à la malédiction. Encore faut-il que la Bête consente à quitter sa forme monstrueuse…. La Bête est un être en proie à une terrible jalousie. Une des plus jolies scènes du film voit Julie errer dans les couloirs du château et danser avec les statues à l’effigie de son hôte, montrant le propriétaire des lieux sous sa forme d’antan. Julie leur caresse les mains et admire leurs visages, un geste qui met la Bête dans une colère noire et la pousse à détruire les statues en question, dont elle ne supporte pas la perfection.

 

Cette approche originale d’un personnage dangereux, schizophrène et violent empêche peut-être Juraj Herz de développer le personnage de la Belle. La sublime Zdena Studenkova l’incarne comme dans toutes les versions du mythe, à savoir comme le symbole de l’innocence, la beauté incarnée, une jeune femme au cœur d’or, érudite et têtue qui n’hésite pas un instant à sacrifier sa propre vie pour sauver ses proches. Les premiers échanges entre la belle et la Bête se font sous la menace : Julie n’a pas le droit de regarder son interlocuteur, sous peine d’être punie. Lorsqu’elle voit enfin son visage monstrueux pour la première fois, elle ne hurle pas, ne se sauve pas en courant. Elle essaie au contraire de l’aimer pour ce qu’elle est. Mais ce faciès menaçant finit malgré tout par effrayer Julie, qui rejette l’amour de la Bête au moment où celle-ci se montre la plus vulnérable, plongeant le châtelain dans un abîme de tristesse… Il faut applaudir l’initiative du réalisateur de développer la psychologie de ses personnages sous un angle résolument adulte, sans la moindre tentative d’édulcoration de la violence des gestes et des sentiments. Nous aimons les versions Disney mais force est de constater qu’il est bon de montrer les contes de fée pour ce qu’ils sont : des histoires cruelles et horribles. La Bête est ici fidèle à son nom : un être sanguinaire qui se nourrit de viande crue et dévore les bergères égarées. Chez Disney, le Bête n’a évidemment plus rien de bestial et s’apparente davantage à un gros nounours un peu pataud. Ici, le texte original est respecté tout comme chez Cocteau, mais Herz ne livre pas un film de doux rêveur. Il livre le film d’un homme malade.

 

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Juraj Herz est également un esthète et si, budget réduit oblige, sa version s’éloigne de celle de Cocteau, elle n’en reste pas moins un véritable festin visuel, éloignée de toute notion de féérie pour mieux faire ressortir l’esprit gothique. L’introduction nous montre un convoi traversant une plaine morte et boueuse, écrasée par un ciel sans âme. Un somptueux générique animé parcourt des toiles torturées où s’agitent natures mortes, silhouettes biscornues et corps féminins dénudés. La musique à l’orgue de Petr Hapka participe elle aussi au malaise ambiant. Herz a eu l’excellente idée de faire du château une véritable ruine, une sorte de grande crypte putride où trônent des portraits morbides de créatures inhumaines et où vivent de petites créatures bizarres travaillant dans l’ombre, à l’insu de Julie. L’immense demeure commence à revivre petit à petit grâce à sa présence lumineuse. La rousse Julie parle aux statues et réenchante tout ce qui fut désenchanté. Comme il se doit, Julie est vêtue de blanc et constamment baignée dans une lumière douce qui fait ressortir sa pureté virginale. Le caractère voyeuriste de la Bête, toujours vêtue de noir, ressort dans les choix des angles de caméra, nous donnant l’impression que, comme elle, nous observons Julie sans qu’elle le sache.

 

Principal artisan de la vague fantastique du cinéma tchécoslovaque, Herz livre une adaptation étrange, effroyable par instants et pourtant toujours lyrique. C’est cet équilibre rare, entre beauté cristalline et terreur gothique, qui fait le charme incroyable de ce  « La Belle… » de qualité supérieure à redécouvrir d’urgence.

 

Grégory Cavinato

 

 

 

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