Off Screen 2017… Grave

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2016, de Julia Ducournau – France / Belgique

Scénario : Julia Ducournau

Avec Garance Marillier, Ella Rumpf, Rabah Nait Oufella, Laurent Lucas, Joana Preiss, Marion Vernoux et Bouli Lanners

Directeur de la photographie : Ruben Impens

Musique : Jim Williams

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Virus Cannibale

 

« Raw », le titre international de Grave signifie « cru » (pas cuit) mais également « brut » ou « direct », comme un coup de poing, comme quelque chose susceptible de choquer. Le titre français « Grave », quant à lui, dans le langage jeune, sous-entend un ton humoristique, des évènements sérieux abordés avec légèreté. C’est cette dichotomie que l’on retrouve tout au long de ce premier film que l’on reçoit comme un uppercut mais qui étonne régulièrement par la justesse de son interprétation et par son humour décapant.

 

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La plupart des premiers films ne sont souvent, dans le meilleur des cas, que des brouillons maladroits annonçant un talent naissant et des thèmes à développer ou, dans le pire, des œuvres qui seront reniées par la suite, voire des erreurs de parcours. Rares sont les premiers longs qui démontrent un talent déjà arrivé à maturation. On pense bien sûr aux cas d’école Citizen Kane (Orson Welles), Duel (Steven Spielberg) ou Reservoir Dogs (Quentin Tarantino), œuvres séminales annonçant l’arrivée de cinéastes majeurs. Sans se hisser au niveau de ces chefs d’œuvre de l’histoire du cinéma, Grave s’impose d’emblée comme une œuvre entièrement aboutie, écrin du talent fou de la française Julia Ducournau, 33 ans, diplômée de la FEMIS et jusqu’ici uniquement réalisatrice d’un court métrage (Junior en 2011) et d’un téléfilm (Mange en 2012) qui abordaient déjà certains thèmes développés aujourd’hui et mettaient en scène son actrice fétiche, l’exceptionnelle Garance Marillier.

 

Justine (Marillier) est une jeune femme naïve et inoffensive, à peine sortie de l’adolescence. Ses parents (Laurent Lucas et Joana Preiss) l’emmènent à l’école vétérinaire où elle rejoint sa sœur aînée, la délurée Alexia (Ella Rumpf), pour entreprendre sa première année d’études. A la même période, de terrifiants accidents de la route totalement inexpliqués terrorisent la région. L’école, en rase campagne, est située à la lisière de la société, loin du confort du nid parental et Justine devient vite prisonnière de ce microcosme étranger, dont le rythme accéléré va l’obliger sans cesse à faire ses preuves. Elle est accueillie par des vétérans (sa sœur incluse) qui lui imposent un bizutage brutal, humiliant et inhumain, dont l’épreuve la plus douloureuse est d’avaler des abats de lapin crus. Pour Justine, farouchement végétarienne, c’est une expérience violente que son corps ne sait comment interpréter. Bouleversée, elle développe immédiatement de terribles démangeaisons et une réaction allergique recouvre son corps entier. Sans compter cet insatiable besoin de consommer de la viande (animale ou humaine) qui naît chez elle ! Une infirmière demande à Justine où elle aimerait se situer et cette dernière, qui n’a jamais désiré faire de vagues, lui répond « dans la moyenne ». « Trouvez-vous un coin tranquille et attendez que ça passe », lui conseille l’infirmière. Mais Justine ne trouvera jamais son coin tranquille. Son corps en totale métamorphose commence seulement à dévoiler ses secrets. Démunie, guidée par un instinct carnivore qui lui fait peur et la fascine à égale mesure, Justine va chercher de l’aide auprès de sa sœur… mais cette dernière a elle aussi a quelques secrets en réserve !

 

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Avant d’être un grand film d’horreur, Grave est une œuvre dans la  lignée des récits initiatiques adolescents féminins, un genre qui, au grand écran, donne régulièrement des réussites éclatantes comme Carrie (de Brian De Palma), Ginger Snaps (de John Fawcett), May (de Lucky McKee), Teeth (de Mitchell Lichtenstein) ou encore Starry Eyes (de Kevin Kolsch et Dennis Widmyer), tous plus ou moins placés sous le signe du passage à l’âge adulte et des métamorphoses physiques. Mais l’ambition de Julia Ducournau va bien au-delà des clichés horrifiques. Ici, l’anthropophagie de l’héroïne sert de vecteur pour évoquer son passage à l’âge adulte, mais aussi pour s’interroger sur sa destinée, sa personnalité et son libre arbitre. Coincée dans une situation surnaturelle qu’elle ne comprend pas, Justine va devoir faire un choix moral pour définir la personne qu’elle a envie de devenir. « With great power comes great responsability » répétait sans cesse le Tonton de Spider-Man. Une devise sur laquelle Justine va devoir méditer, même si son « pouvoir » a plutôt la gueule d’une malédiction…

 

L’originalité de Grave, outre sa capacité exceptionnelle à provoquer le rire, la répulsion et l’empathie au sein d’une même scène, est d’adopter ouvertement une approche héritée du cinéma de David Cronenberg. A savoir, le sous-genre du « Body Horror » et le thème de la mutation, mis au service d’un drame aux répercussions morales inouïes. Les thèmes de la découverte de la sexualité, du cannibalisme, de l’identité bafouée font l’ADN du film et nous invitent dans des réflexions inconfortables. La réalisatrice digère et rend hommage au cinéma de son idole mais propose une théorie inverse à des films comme Videodrome, The Fly ou Dead Ringers : dans Grave, ce n’est pas l’esprit qui dicte les mutations du corps. Ce sont les besoins du corps qui dictent la mutation mentale. Justine, qui jusqu’ici menait une petite vie banale, s’éveille d’abord à ces plaisirs par un désir ardent envers son voisin de chambrée (Rabah Nait Oufella), canon mais désespérément gay ! C’est également à cause de cette frustration que son appétit démesuré pour la viande va se développer.

 

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Chez Ducournau, les codes horrifiques (gore et vampirisme) sont un moyen plus qu’une fin. Ce qui ne l’empêche nullement d’illustrer le « Body Horror » avec quelques scènes parmi les plus étranges vues depuis belle lurette, grâce au travail extraordinaire effectué par Olivier Afonso, Frédéric Lainé et Guillaume Castagné, spécialistes des effets spéciaux de l’Atelier 69. Leurs superbes créations anatomiques, allant d’un doigt dévoré goulûment à une jambe déchiquetée (que l’on croirait sortie du Piranha d’Alexandre Aja), en passant par un morceau de joue arraché à coups de dents, repoussent les limites du réalisme ! En parlant de corps, celui de Justine est présenté sous tous les angles, sans gêne, voyeurisme ou érotisme, mais avec une prédilection pour l’humour trash qui colle parfaitement avec l’âge de la jeune fille. Cela passe par une douloureuse et gluante séance d’épilation du maillot, par le vomissement de longues mèches de cheveux ou encore par une étonnante scène de dépucelage : pour s’empêcher de hurler de plaisir, Justine se mord le bras jusqu’au sang et découvre que la morsure est une jouissance en soi !

 

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A fleur de peau, mignonne mais discrète, la jeune Garance Marillier (19 ans) s’avère tout simplement ahurissante et si les Césars récompensaient encore les bons films, 1) cela se saurait et 2) elle se verrait décerner la statuette de la Meilleure Actrice à l’unanimité ! Ses grands yeux noirs jurent avec son corps gracile qui dissimule parfaitement une dangerosité insoupçonnable. Dans un registre de transe et d’abandon, d’innocence gracile complètement souillée, elle se livre corps et âme. Une performance physique étourdissante qui rappelle l’hystérie d’Isabelle Adjani dans Possession (le chef d’œuvre d’Andrzej Zulawski) ou la transformation d’ange en démon de Natalie Portman dans Black Swan (de Darren Aronofsky).

 

Selon Justine, les animaux méritent d’être considérés comme les égaux des hommes. En témoigne une séquence humoristique en forme de long débat sur le sujet épineux du viol de singes, durant laquelle ses camarades se moquent gentiment de sa naïveté… Mais les hommes, guidés par leur instinct primaire, ne devraient-ils pas être traités en animaux ? C’est l’un des propos du film : ramener l’humain et l’animal au même niveau. C’est ce que l’on découvre dans les couloirs de cette fac où les étudiants fraîchement arrivés sont relégués au rang de sous-hommes, de bétail docile que l’on emmène à l’abattoir. Leurs corps libérés, imbibés d’alcool, ils font fi de toutes les contraintes morales et sont persuadés de braver les interdits, alors qu’ils se soumettent en fait aveuglément à une douteuse idéologie fascisante. Ce rite du bizutage, qui montre l’uniformisation des masses, des comportements violents qui ne peuvent qu’engendrer la violence, est donc l’élément déclencheur du récit. C’est l’occasion pour la réalisatrice (qui n’a certainement pas fait son baptême) de tourner des séquences hallucinantes où règnent une imagerie baroque, mélangeant l’étrange (des silhouettes déshumanisées rampant au ralenti dans les couloirs de l’unif), le référentiel (arrosés de sang, les bizuts en groupe rappellent Carrie White ou les zombies de Romero) et l’absurde (une fille aspergée de peinture bleue et un garçon recouvert de peinture jaune sont enfermés dans un placard avec pour consigne « de ne pas sortir avant d’être tout verts ! »)…

 

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Pour Justine, devenir cannibale est un geste de rébellion contre cet establishment formaté, la réaction de son propre corps face à ce système pourri. Confrontée à tant de brutalité et de bêtise, elle choisit l’anthropophagie, qui devient presque plus sensée que cette « normalité » qui cache des monstres sans doute bien plus dangereux qu’elle ! Alexia, sa grande sœur, a déjà accepté et embrassé sa condition vampirique, mais elle accepte également les rituels du bizutage. Indépendante et rétive à toute forme d’autorité, Justine se situe à l’opposé de sa frangine : elle se révolte contre ces rites de passage et (dans un premier temps) contre cet appétit carnassier qui se développe. Bien malgré elle, Justine, dont les limites morales se fixent au cours du récit, devient le symbole presque héroïque d’une jeunesse insoumise mais à la fibre morale très forte. Elle se nourrit inconsciemment de sa « monstruosité » (qui devient son arme) pour dire merde à la masse. C’est ce qui la différencie d’Alexia, plus superficielle, qui s’est conformée et soumise à l’idiotie ambiante. C’est finalement cette dernière qui est entrée dans « la moyenne » ! Entre les deux sœurs, le conflit s’annonce donc très violent… Difficile de ne pas voir dans cette lecture un parallèle évident avec la carrière de Julia Ducournau au sein du cinéma français actuel !

 

Grave est le « monstre » protéiforme confronté au formatage des comédies populaires pas drôles et d’un cinéma d’auteur (Desplechin, Assayas, Kechiche et compagnie) insipide, cette « génération Vincent Macaigne » dont le public ne se soucie pas. Presque unique dans le paysage, Grave est un « vrai » film de genre français qui tient la route, avec de l’hémoglobine à foison, mais sans grandiloquence immature, sans cet infantilisme énervant qui plombe souvent le genre et sans prétention auteuriste à la Gaspar Noé…

 

En termes de mise en scène, Ducournau fait preuve d’une assurance hallucinante pour une première œuvre. Ses dialogues, par exemple, sont d’une justesse devenue malheureusement très rare dans le cinéma hexagonal et le mélange des genres (horreur, comédie adolescente, drame intime) se fait de manière organique, sans que l’on s’en rende compte. Le scénario, d’une grande richesse thématique, est un modèle de rigueur. Chaque séquence s’avère utile à la construction du propos et des personnages. Mais le langage est principalement visuel et la bonne idée est l’utilisation d’une lumière réaliste dans les scènes fantastiques et d’une lumière onirique dans les scènes réalistes. Une astuce qui favorise le mélange des genres et confère au film cette étrange atmosphère de rêve éveillé, où le danger peut surgir à tout instant. On le voit lors de l’apparition (hilarante) de Bouli Lanners dans le rôle d’un routier bizarre dont on ignore la nature : dangereux détraqué ou simple quidam loufoque ? Ce savant mélange des genres est également à l’œuvre lors d’une scène finale en forme de pirouette qui risque fort de diviser…

 

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Conte cruel d’une métamorphose physique autant que morale, Grave est un film-évènement qui se met néanmoins le spectateur (fantasticophile ou pas) dans la poche, par sa douceur, son humour noir irrésistible, sa viscéralité revendiquée, son traitement sans tabou du personnage principal et son absence totale de cynisme. Révélation de deux grandes artistes intenses et originales, Grave est la preuve que le cinéma de genre hexagonal, méprisé par l’intelligentsia, sous-financé et distribué n’importe comment, n’est pas encore tout à fait mort ! Il est en pleine mutation…

 

Grégory Cavinato

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