Off Screen 2017, Bruxelles – 10th edition

PosterDrôle d’édition anniversaire pour ce 10ème Festival Off Screen qui s’est tenu du 8 au 26 mars entre les cinémas Nova, Bozar, Rits et la Cinémathèque de Bruxelles! Après des invités prestigieux tels que John Waters, Tobe Hooper et Frank Henenlotter, Off Screen, dans le cadre de son module consacré au cinéma tchèque, a cette année mis à l’honneur… Juraj Herz !

 

Qui ça ? Exactement… Agé aujourd’hui de 82 ans, le slovaque Herz, contemporain de Jan Svankmayer et de Milos Forman reste relativement méconnu. Et si la programmation nous a démontré que son œuvre restait terriblement inégale (Pasàz ou Passage (1997), un de ses derniers films, est une vraie épreuve d’endurance), il faut avouer que ses premières œuvres, contestataires et superbes, constituent des dates importantes au sein de la nouvelle vague tchèque : la comédie noire The Cremator (L’Incinérateur de Cadavres) (1969) tourne en ridicule le parti communiste et le film de sorcière Morgiana (1972) est un superbe exercice de style. Mais c’est surtout en se tournant vers le conte (afin de contourner la censure) que Herz s’est distingué. Sa relecture horrifique de La Belle et la Bête (1978), en particulier, recèle des trésors de mise en scène, de poésie et de moments horrifique inoubliables… Juraj Herz était à Bruxelles avec son interprète pour introduire les six séances qui lui étaient consacrées…

 

 

Retrouvez notre critique de LA BELLE ET LA BETE (1978)

 

Juraj HerzJuraj Herz, réalisateur de The Cremator, Morgiana et La Belle et la Bête

 

Le module consacré au cinéma de Tchécoslovaquie faisait la part belle aux récits se nourrissant de légendes et de contes de fée. Une version délicieusement naïve de La Petite Sirène (1976, de Karel Kachyna), à réserver exclusivement aux tout petits, côtoyait des titres tels que Three Nuts for Cinderella (1973, de Vaclav Vorlicek), The Cat Who Wore Sunglasses (1963, de Vojtech Jasny), The Golden Fern (1963, de Jiri Weiss) et Krysar : The Pied Piper (1986, de Jiri Barta), qui faisaient la part belle au merveilleux. Un poil trop longue et rébarbative, cette rétrospective, à l’exception de quelques pépites indispensables, n’a dans l’ensemble pas provoqué notre enthousiasme. Nous aurions largement préféré voir ce festival joyeusement alternatif explorer d’autres thématiques en profondeur.

 

Nous sommes également restés circonspects devant l’hommage à Stephen Sayadian, pornographe esthète dont l’œuvre rococo, beaucoup trop typée années 80 à notre goût (couleurs fluo rutilantes et néons partout) ne nous a pas, mais alors PAS DU TOUT emballée. (Elle semble cependant avoir beaucoup plu au public…) Malgré une imagination débridée, des visions morbides et des décors kitsch en carton-pâte, les fantasmagoriques Nightdreams (1981), Café Flesh (1982) et Dr. Caligari (1989) se sont avérés bien trop répétitifs et visuellement repoussants pour emporter notre adhésion, d’autant plus que derrière ses délires fabriqués, Sayadian a une fâcheuse tendance à se prendre au sérieux. Pire, les scènes X (rien de bien méchant) s’avèrent particulièrement quelconques et ne font jamais appel aux sentiments, des acteurs adeptes de gonflette aux jeux robotiques s’avérant bien incapables de faire monter la température. Question de goût et de sensibilité sans doute…

 

Borowczyk

 

La rétrospective consacrée à Walerian Borowczyk (1923-2006) est venue remettre un peu de bonne humeur. Cinéaste esthète et polisson, touche-à-tout issu du monde de l’animation et passionné de peinture, ce polonais installé en France s’est trouvé un style subversif unique qui n’appartenait qu’à lui, mettant en scène la beauté féminine et le souci du détail historique avec une grande sensibilité et un érotisme particulièrement croquignolet. Malheureusement, le système des projections simultanées dans différentes salles nous a poussé à faire des choix cornéliens dont « Boro » fut la première victime. Nous n’avons donc pu voir que Les Héroïnes du Mal (1969), un film à sketches érotique et onirique dans lequel trois femmes se servent de leur sexualité pour triompher de l’oppression masculine et surtout La Bête (1975), une comédie noire qui, avec sa velue créature priapique tapie dans les bois, 50 % loup, 50% ours, 100% acteur dans un costume bidon, défia les lois du bon goût et de la censure et scandalisa le public à sa sortie.

 

MV5BMTAwNTMwMTUyNjJeQTJeQWpwZ15BbWU2MDA1MjcxOQ@@._V1_Pour son second week-end de joyeusetés cultes, le festival nous invitait à nous replonger dans l’apocalyptique année 1969, secouée par les meurtres de la « famille » de Charles Manson, les émeutes raciales et un meurtre perpétré le 6 décembre 1969 par les Hell’s Angels lors d’un tristement célèbre concert des Rolling Stones à Altamont. Un fait divers sordide relaté dans le fascinant Gimme Shelter (1970, de Albert Maysles, David Maysles et Charlotte Zwerin), le fameux documentaire où l’on voit, entre deux chansons, le meurtre en direct dans la foule et – plus tard – les réactions indignées de Mick Jagger et Charlie Watts… Bigrement inquiétant, le documentaire Manson (1973, de Robert Hendrickson et Laurence Merrick), proposé dans une copie très rare, donne la parole et fait le portrait des adeptes du gourou satanique, avant et après les meurtres de Sharon Tate et de ses amis…

 

Grand moment du festival : la présentation de la copie restaurée de Multiple Maniacs (1970), l’ « atrocité sur pellicule » (c’est le poster qui l’affirme) de John Waters, qui fut l’invité d’honneur en 2013. Ode au mauvais goût, à la perversion et à la révolte, dans lequel le travesti Divine dirige un ramassis de rebuts de la société à la manière de Charles Manson, Multiple Maniacs a beau n’être qu’un des tous premiers longs du pape du gore de Baltimore (son deuxième en fait…), il n’en reste pas moins l’un des meilleurs opus de sa filmographie, l’un des plus drôles également. Cette succession de dépravations et d’humour absurde est couronnée par un final aussi grotesque que mémorable : le viol de Divine par un crustacé géant sorti de nulle part ! Une scène suivie par une longue séquence de déambulation meurtrière dans les rues de Baltimore où Divine terrorise de (vrais) passants…

 

Multiple Maniacs

 

L’ « Apocalypse 69 Night » est venue conclure ce cycle rétrospectif en beauté avec quelques productions bis extrêmement rares. Au programme : bikers, satanistes, fanatiques sous acide, ainsi qu’une vraie messe noire organisée dans la salle du cinéma Nova. L’occasion pour un public de geeks de se rincer l’œil sur la pauvre actrice entièrement nue venue se faire éviscérer. L’« Apocalypse ’69 Night » fut l’occasion de découvrir les courts métrages psychédéliques de Kenneth Anger (Invocation of My Demon Brother, Lucifer Rising et Scorpio Rising) ainsi que deux séries Z extrêmement rares, pas piquées des hannetons. Werewolves On Wheels (1971, de Michel Levesque) s’avérait (comme souvent dans ce genre de films) beaucoup moins amusant que son titre ne le laisse entendre et très chiche en matière de loups-garous (un seul pointe le bout de son museau dans les dix dernières minutes…) mais Satan’s Sadists (1969), du bisseux Al Adamson, course-poursuite dans le désert californien entre un gang de motards psychopathes (ils violent et tuent tout ce qui bouge) et un G.I. fraîchement rentré du Vietnam s’avérait, malgré le rose délavé d’une copie 35 mm fatiguée, particulièrement divertissant !

 

Werewolves + Satan's Sadists

 

Chaque année, Off Screen propose une ou deux séances consacrées au fantastique belge. Cette année, c’était au tour de Rabid Grannies (Les Mémés Cannibales) (1988, de Emmanuel Kervyn) de venir éclabousser de tripailles la salle du Nova ! Sans conteste le plus délicieux des films d’horreur jamais tournés en Belgique, terriblement mal doublé en anglais en vue d’une exploitation sur le marché international, Rabid Grannies gagne une dimension encore plus absurde grâce à cet incessant décalage vocal. Réalisé par l’acteur karatéka Emmanuel Kervyn, (qui se retrouvera trois ans plus tard à l’affiche de Kickboxer 2, preuve que les belges kickboxers avaient alors la cote à Hollywood), ce film culte par excellence est une délirante comédie gore sur le modèle des classiques Evil Dead et Bad Taste, plongeant une série de prétendants à un gros héritage familial dans les griffes de deux mémés possédées par une amulette maléfique qui les métamorphose en de monstrueuses goules avides de chair fraîche. Si Kervyn n’est pas devenu le nouveau Sam Raimi ou le nouveau Peter Jackson, son unique film de réalisateur réussit là où bien des films belges ont échoué. Très drôle (parfois involontairement), respectueux du genre et plutôt bien foutu, Rabid Grannies bénéficie d’excellents effets spéciaux de maquillage qui tiennent encore la route 25 ans plus tard ! Comédie et gore font bon ménage dans ce film hilarant qui n’a rien à envier en matière de rythme et d’efficacité à ses homologues américains ! Nous sommes toujours sans nouvelles d’Emmanuel Kerwyn, disparu sans laisser de traces aux États-Unis après avoir complètement tourné le dos au cinéma…

 

Le dernier weekend de ce looooong festival fut l’occasion de rendre un (paradoxalement bien trop court) hommage au cinéma bis indonésien. Dans les années 70, une loi indonésienne imposait que pour trois films importés, un film devait être produit sur place. Une directive qui donna lieu à une véritable déferlante de films d’action fauchés et hautement farfelus, profitant du fait que la censure du pays devenait de plus en plus laxiste. Cette épopée d’un cinéma artisanal méconnu mais follement amusant au second degré nous fut contée dans le documentaire Garuda Power : The Spirit Within (2014, de Bastian Meiresonne) qui revenait en détails sur une poignée de titres et d’artisans ayant donné ses lettres de « noblesse » (les guillemets sont de mise) à ce cinéma adepte du système D, du grand n’importe quoi et de la déconne.

 

Le musclé Barry Prima, sorte de Stallone du pauvre, immense star locale à l’égo inversement proportionnel à ses talents d’acteur, a eu droit à un double programme puisqu’il était à l’affiche de The Warrior (1981, de Sisworo Gautama Putra) et de The Devil’s Sword (1984, de Ratno Timoer), deux flamboyants ersatz de  Conan le Barbare à mourir de rire. Bastons acrobatiques, décapitations à gogo, acteurs nuls, figurants d’opérette, créatures de carnaval… Ce cinéma indonésien, tout nanardesque soit-il, fait pourtant preuve d’une poésie, d’une sincérité et d’une énergie évidentes.

 

Barry Prima

 

Le clou du spectacle fut assuré par l’exceptionnel Lady Terminator (1989, de H. Tjut Djalil), rip-off éhonté du film de James Cameron dans lequel une héroïne niaise est possédée par l’esprit vengeur d’une reine nymphomane et s’en va transformer les rues de Djakarta en véritable charnier. Cascades, explosions et fusillades à foison, maquettes à deux balles, dialogues surréalistes, nudité copieuse, plans repris à l’identique de l’original… Lady Terminator est un chef d’œuvre bis à découvrir absolument entre potes pour des fous rires assurés !

 

Lady Terminator

 

Moins festive que prévue, cette édition anniversaire n’a pourtant pas démérité grâce à la qualité toujours pointue de sa programmation. Cette année, c’est surtout dans les nouveautés, les « Offscreenings » que nous avons trouvé satisfaction ! Quinze films en avant-premières et pas des moindres ! Si certains d’entre eux nous ont déçus (l’épouvantable Samuraï Rauni, du finlandais Mika Rättö, le genre de jeune réalisateur antipathique qui se prend déjà pour un grand auteur, The Love Witch, de Anna Biller, œuvre visuellement ambitieuse et très originale mais n’allant jamais au bout de son sujet, le franco-suisse Aloys de Tobias Nölle, dont le scénario inabouti tourne méchamment en rond…), le reste allait de l’excellent (Creepy, nouveau film de trouille de Kiyoshi Kurosawa) au sublime (Grave, The Greasy Strangler, The Wailing)…

 

 

Retrouvez les critiques complètes de nos favoris sur les liens suivants :

 

 -ALIPATO : THE VERY BRIEF LIFE OF AN EMBER (2016, de Khavn De la Cruz)

 

-GRAVE (2016, de Julia Ducournau)

 

-THE GREASY STRANGLER (2016, de Jim Hosking)

 

-PREVENGE (2016, de Alice Lowe)

 

-LA REGION SALVAJE (THE UNTAMED) (2016, de Amat Escalante)

 

-THE WAILING (2016, de Na Hong-jin)

 

Il est évident que nous aurions préféré plus de nanars indonésiens et beaucoup moins de films tchèques… Mais grâce à sa bonne humeur, à l’ambiance que propose le décor absolument réjouissant du cinéma Nova, à son mélange de nouveautés et de films « vintage » tantôt exigeants, tantôt Z et complètement fous, films d’antan retrouvés au fin fond des cinémathèques, OffScreen mérite toujours amplement sa réputation de meilleur festival « culte » européen.

 

Vivement l’année prochaine !

 

Remerciements chaleureux à Dirk Van Extergem, Vanessa Sutour et au reste de l’équipe…

 

Grégory Cavinato

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