Off Screen 2017… Alipato : The Very Brief Life of an Ember

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2016, de Khavn De la Cruz – Philippines

Scénario : Khavn De la Cruz

Avec Dido de la Paz, Marti San Juan, Robin Palmes, Bing Austria et Khavn De la Cruz

Directeur de la photographie : Albert Banzon

Musique : Khavn De la Cruz

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Punk is not dead

 

2025 : les bas quartiers de Manille, marécages de la création, dépotoir à la sauce disco. Des chants surgissent d’une jungle d’ordures éclairée de feu d’artifices. Le rideau s’ouvre sur l’histoire du gang Kostka : des enfants de 10 à 2 ans, armes à feux en main, cigarettes à la bouche, langage ordurier et « fuck you attitude ». Tribu de freaks adeptes de toutes les perversions, ils guident leur fanfare de violence à travers un labyrinthe de décadence, de vols à mains armées et de meurtres. La vague intrigue, à base de trahison au sein du gang et d’une large somme d’argent volée, n’est qu’un simple prétexte pour laisser au réalisateur le soin d’inventer des tableaux plus fous les uns que les autres. Sans budget, caméra à l’épaule, pieds dans la boue et dans la crasse, le cinéaste punk Khavn de la Cruz (Ruined Heart : A Love Story Between a Gangster and a Whore) filme furieusement les bidonvilles comme s’ils étaient le décor simultané d’une tragédie grecque et d’un soap opéra.

 

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Réalisateur extrémiste à la sensibilité trash mais néanmoins romantique, également poète, chanteur, pianiste, scénariste et producteur, Khavn De la Cruz (souvent crédité simplement comme « Khavn ») signe ici son chef d’œuvre, faisant preuve d’une maîtrise grammaticale du cinéma exceptionnelle et nous proposant l’imagerie la plus originale vue sur un écran depuis belle lurette, décomplexée de toutes conventions. Il résume son cinéma et son inspiration de la sorte : « Plus le tournage d’un film est long, plus il coûte cher. Je cherche donc toujours à tourner mes films en quelques jours seulement. C’est une question d’énergie. Comme une musique improvisée au piano, il y a ce moment précis où les bonnes notes arrivent et c’est à ce moment qu’il faut agir. Je travaille selon le principe que les meilleures idées viennent des premières intuitions. La meilleure prise est la première. Et toutes les « erreurs » font partie intégrante du projet, elles s’intègrent dans le décor. Ainsi, je fais entrer le monde réel, une certaine vérité dans mes films. »

 

Plus inspiré que jamais et carburant assurément à des substances illicites, Khavn illustre son récit à 200 à l’heure. Son film, longue succession de saynètes aux styles divers s’avère très vite épuisant de virtuosité. Dans l’anarchie la plus complète, le réalisateur fait appel à une abondante variété de techniques pour peindre une flamboyante et chaotique chorégraphie : plans-séquences impossibles, séquences chantées, arrêts sur images, caméra en mouvement perpétuel, formats multiples dont une caméra Go-Pro attachée sur le dos d’une chèvre, longue séquence animée… chaque plan d’Alipato regorge d’idées de mise en scène et d’innovations techniques, rendues possibles par un tournage « guérilla » dans les rues d’un bidonville, au milieu des passants et de leur misère, sans autorisation et sans rappel de tétanos. Les décors (les taudis, les rues où évolue une faune aussi dangereuse que bigarrée, un abattoir mal famé, une décharge publique tellement immense qu’elle semble sans fin) suintent l’authenticité et le danger. A se demander comment certains plans séquences ont été tournés tant il ne semble y avoir aucune place dans ces rues étroites et ces taudis exigus pour placer une caméra mobile… Du jamais vu ! Chaque image baigne dans des relents de pauvreté, de prostitution, de violence extrême et de provocation gratuite délibérée. Les enfants en bas âge, acteurs non-professionnels, crapahutent dans la boue, parfois nus, s’en donnant à cœur joie pour incarner joyeusement des gangsters dans une version déjantée et malpolie de Bugsy Malone où Bugsy et Tallulah sont remplacés par des héros portant les doux sobriquets de « Cancer », « J. Blo » ou encore « Ruined Pussy ».

 

Day 1 of Stills and BTS of Mondomanila 2 by Khavn Dela Cruz

 

Les décors réels, de bric et de broc, sont un véritable bordel où même Werner Herzog n’aurait osé mettre les pieds. A l’instar de Benh Zeitlin et de son Beasts of the Southern Wild, Khavn transforme la misère en tableaux baroques et surchargés (des détails à chaque coin de l’écran !), donnant l’impression que Fellini, Jodorowsky et John Waters se sont concertés pour créer leur fresque commune, un « paradis malsain des laissés pour compte », une symphonie baroque de mauvais goût, transcendée régulièrement par des élans poétiques bouleversants..

 

La deuxième partie du film, située en 2065, voit évoluer le même gang (du moins ses survivants) à l’âge adulte. Ayant tous succombé à leurs penchants pour la violence, il ne leur reste plus grand chose des meurtriers polissons de leur enfance : prostituées, nains, amputés, créatures obèses… tout le monde est atroce, odieux, laid, pervers et surtout suprêmement con… Leurs aventures se poursuivent pourtant dans une avalanche de scènes où l’art de la provocation du cinéaste atteint son paroxysme. Au cours du film, les cadavres pleuvent. Nous assistons entre autres à une douloureuse pendaison au sein d’un abattoir où tous les porcs ont été égorgés par des malfrats, à un braquage de supermarché où les enfants massacrent joyeusement tous les adultes, à une scène de sexe (que l’on dirait non simulée) dans les toilettes entre le héros adulte et son épouse enceinte, à un repas au cours duquel les enfants pissent dans les plats avant de se mettre à table… sans parler du viol d’une grand-mère octogénaire par son petit-fils, héros du film et dangereux obsédé sexuel… Souvent vulgaire, toujours gratuit, Alipato pulvérise allègrement toute notion de moralité et profite de sa totale liberté pour se permettre d’enfreindre tous les tabous imaginables, au point de devenir l’un des films les plus authentiquement choquants de l’histoire du cinéma, à défaut d’être le plus plaisant. Non décidément, l’esprit punk de Khavn n’est pas galvaudé…

 

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Alipato est une œuvre déjantée, souvent brouillonne, beaucoup moins romantique que Ruined Heart et à réserver exclusivement à un public averti. Mais qu’on apprécie ou qu’on déteste les délires de Khavn, sa maestria et sa liberté absolument TOTALES font du bien à voir dans cette époque de cinéma formaté et faisandé. Cette « brève vie d’une braise », incandescence dans le feu mourant, allume dans nos yeux une étincelle de folie douce.

 

Voilà enfin un réalisateur étranger qui n’ira pas se perdre en tournant un énième Avengers… à moins de transformer l’affaire en gigantesque partouze comico-gore!

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

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