OFF SCREEN 2013, Bruxelles – 6th edition

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Combien de classiques l’auteur de ces lignes aura-t-il découverts ou redécouverts dans l’antique salle du Nova depuis les débuts de ce joyeux festival « alternatif » en 2008 ? Des titres précieux comme l’australien Long Weekend de Colin Eggleston, les italiens Il Grande Silenzio (Le Grand Silence) de Sergio Corbucci, Un Tranquillo Posto di Campagna (Un Coin Tranquille à la Campagne), de Elio Petri et E Dio Disse a Caino, (Et le Vent Apporta la Violence) de Antonio Margheriti, le japonais Female Prisoner #701 : Scorpion, de Shunya Ito et les américains The Ghost and Mrs. Muir, de Joseph L. Mankiciewicz, Lady in a Cage, de Walter Grauman, Two-Lane Blacktop (Macadam à Deux Voies) et Cockfighter, de Monte Hellman, le très rare Dark Star de John Carpenter, Seconds de John Frankenheimer… tant d’autres encore ! Des œuvres devenues rares et dont les organisateurs du Festival OffScreen réussissent chaque à année à la sueur de leurs fronts à dénicher des copies certes parfois très fragiles et fatiguées mais ô combien précieuses !

 

Aficionados de cinéma de genre, de films rares, cultes, Z, oubliés, fauchés, drôles, brillants, barrés, fous… mais aussi souvent de chefs d’œuvres insoupçonnés, inédits ou invisibles depuis belle lurette, Off Screen est le festival qu’il vous faut ! Ambiance chaleureuse, programmation pointue répartie à Bruxelles entre le Nova, la Cinémathèque, le Bozar et le Rits, copies rares, programmes thématiques terriblement alléchants… cette cuvée 2013 (qui s’est tenue du 6 au 24 mars) fut une fois de plus – pour sa sixième édition – un très grand cru, OffScreen faisant désormais office du meilleur festival du film de genre à Bruxelles depuis que le BIFFF démissionnaire n’est plus trop à la fête !…

 

484828_10151268502461925_1263411328_nAprès les thématiques « séries B australiennes », « westerns spaghettis », « femmes japonaises en prison », « space opera pre-Star Wars » et « maisons hantées » des années précédentes, le festival revenait cette année en long, en odorama et en extra-large sur l’œuvre du « pape du trash », John Waters, prestigieux invité d’honneur qui est venu animer dans la bonne humeur la plus totale son célèbre one-man show d’1h30 intitulé This Filthy World, l’occasion pour lui, seul face à son public de raconter sur la scène du Bozar dans un magnifique monologue sa vie, ses films, ses amitiés, ses coups de cœurs, ses coups de gueule, ses fétichismes, le tout à grand renfort d’anecdotes croustillantes pour la plupart absolument hilarantes et bien évidemment politiquement incorrectes. 1h30 de pure folie et une véritable leçon de comédie (Waters maîtrise l’art du punchline comme personne !) nous donnant un véritable panorama mi-rose bonbon, mi-rouge sang menstruel du paysage du show business et des pratiques de la sexualité déviante à l’américaine !

 

Assez charmant, instruit et éloquent pour faire oublier à un public non-prévenu ses penchants de dangereux psychopathe gay, pervers, multi-fétichiste et gentiment dangereux, John Waters maîtrise l’art du one-man show à rendre jaloux bien des comédiens professionnels !

 

 

 

 

 

 

Quelques perles, en vrac :

 

 

A propos de la Suisse :

 

« I love Switzerland. It’s the only country in the world where even the hookers all look like Audrey Hepburn! »

 

A propos du Magicien d’Oz :

 

« I was the only kid in the audience that didn’t understand why Dorothy would ever want to go home, it was a mystery to me. To that awful black and white farm with that aunt who was dressed badly with smelly farm animals around, when she could live with winged monkeys and magic shoes and gay lions. I didn’t get it… »

 

A propos de Pink Flamingos :

 

« Pink Flamingos was about testing limits. Everybody has limits, you know? I showed this to my prison class. I taught in prison in the ’80s for about six years. And my class was all murderers. And I showed them Pink Flamingos and afterwards they said, ‘You are fucked up, man!’ —which is maybe the best review of the movie I ever got, actually. »

 

« I know I’ll never make a sequel to Pink Flamingos because it would have to end with Divine taking a shit and the dog eating it. To me, bad taste is what entertainment is all about. If someone vomits watching one of my films, it’s like getting a standing ovation. But one must remember that there is such a thing as good bad taste and bad bad taste. »

 

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A propos de la drogue…

 

« Ecstasy? A drug that makes you love everyone? That sounds like hell to me. »

 

A propos de ses fans et des autographes :

 

« The weirdest thing I’ve been asked to sign was a colostomy bag. I signed it with a Felt-tip. No Sharpies… »

 

Sur sa vie sexuelle :

 

« If you go home with somebody, and they don’t have books, don’t fuck ‘em!… »

 

Sa vision personnelle du féminisme :

 

« Sometimes I wish I was a woman, just so I could have an abortion. »

 

Les catholiques et le sexe :

 

« Catholics have more extreme sex lives because they’re taught that pleasure is bad for you. Who thinks it’s normal to kneel down to a naked man who’s nailed to a cross? It’s like a bad leather bar. »

 

Son programme politique :

 

« Maybe it’s time that we use humor for political actions. If there’s a local politician against gay marriage, let’s send scary drag queens to his house to yell fashion insults at his wife! »  

 

601482_10151386622826925_1355900472_nLa venue de John Waters à Bruxelles était évidemment l’occasion de reprogrammer la quasi-intégralité de ses longs-métrages « professionnels », de Pink Flamingos en 1972 à A Dirty Shame en 2004 en passant par Polyester (1981), agrémenté du procédé Odorama histoire de faire tâche dans l’Histoire du Palais des Beaux Arts de Bruxelles !

 

L’occasion de redécouvrir la magnifique galerie de doux dingues et de freaks constituant la troupe d’acteurs (amateurs pour certains) fidèles du cinéaste et surnommés les Dreamlanders : Edith Massey, David Lochary, Mink Stole, Mary Vivian Pearce et bien entendu la fabuleuse, l’unique, l’irremplaçable Divine ! Un groupuscule de fidèles accompagnant John depuis ses débuts semi-amateurs dans ses délires les plus trash, tout comme dans sa période « hollywoodienne »… « Hollywoodienne » avec guillemets puisque s’il y a bien un auteur qui aura su garder toute son intégrité, ses thématiques et son côté bon enfant en accédant aux gros budgets des studios hollywoodiens, c’est bien John Waters ! Pour preuve, il est nécessaire de revoir le fantastique Serial Mom (1994), fustigeant la bienséance de la sacro-sainte famille américaine. La génialissime Kathleen Turner (dans un rôle écrit pour Divine, décédé en 1988) y incarne cette mère de famille tout sourire mais trucidant ses congénères les plus irritants à ses heures perdues, qu’ils refusent de trier et recycler leurs ordures, qu’ils mâchent du chewing-gum dans son salon ou qu’ils regardent en boucle la comédie musicale Annie ou les films de Bill Cosby! Jouissif de bout en bout ! Lorsqu’une vieille dame répugnante se fait lécher les pieds par son fidèle toutou, un personnage remarque « c’est l’influence néfaste de toutes ces comédies familiales »…

 

Mais Waters le provocateur sait également se faire sacrément tendre :  tout en gardant son style flamboyant et ses dialogues acerbes, il fait toujours preuve d’une affection sincère envers ses personnages, particulièrement dans son chef d’œuvre méconnu, Pecker (1998) dans lequel il fustige le monde de l’art moderne avec une belle acuité, toujours beaucoup d’humour, de légèreté et un casting particulièrement inspiré (Edward Furlong, Christina Ricci…)

 

Outre l’hommage à John Waters (à qui le festival avait offert une carte blanche de ses 5 films « trash » favoris), OffScreen 2013 nous proposait également une rétrospective consacrée à la Nikkatsu (le célèbre studio japonais qui célébrait son centenaire) ainsi qu’une thématique intitulée « Camp & Trash Cinéma » (au programme, entre autres : Thundercrack !, Flash Gordon, Glen or Glenda, de Ed Wood, Supervixens, de Russ Meyer, The Incredible Torture Show, a.k.a. Bloodsucking Freaks ou encore Showgirls, de Paul Verhoeven.) Le festival s’est poursuivi avec des hommages aux Frères Kuchar, à José Ramon Larraz et à l’artiste Martha Colburn, ainsi qu’avec une poignée de courts-métrages (dont l’exceptionnel The Centrifuge Brain Project), de documentaires, d’avant-premières ou d’inédits sortant des conventions, réalisés dans des conditions d’indépendance artistique et économique, se distinguant par leur radicalité formelle ou de contenu.

 

Nous y avons encore découvert le fascinant (mais un peu vain) documentaire Room 237, dans lequel une poignée d’illuminés analysent de manière farfelue – avec de nombreux extraits et arrêts sur images à l’appui – le film Shining de Stanley Kubrick et émettent des théories toutes plus farfelues les unes que les autres sur les différentes significations profondes de ce chef d’œuvre tiré du roman de Stephen King. Fascinant par l’ampleur des théories biscornues et par les interprétations fumeuses, insolites et très souvent tirées par les cheveux développées par une poignée d’hurluberlus ayant trop de temps à perdre… Room 237, bien que souvent drôle et passionnant s’avére cependant trop anecdotique pour être réellement pris au sérieux. Le film clôtura cette édition à la richesse surprenante et bienvenue !

 

Voici un florilège des moments forts de cette édition placée sous le signe du mauvais goût :

 

Commençons donc par le film d’ouverture, le très attendu…

 

 

 

 

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2012, de Peter Strickland – UK

Avec Toby Jones, Cosimo Fusco, Tonia Sotiropoulou et Suzy Kendall

Scénario : Peter Strickland

Directeur de la photographie : Nicholas D. Knowland

Musique : Phil Canning

 

 

 

 

Auréolé d’une réception critique formidable outre-Atlantique et attendu par les amateurs de giallo italiens auxquels il semblait vouloir rendre hommage, le film d’ouverture du Festival OffScreen s’est pourtant révélé être une semi-déception.

 

1976. Gilderoy (le toujours excellent Toby Jones) est un ingénieur du son pour le cinéma, timoré et maladroit, qui se retrouve en Italie pour effectuer une commande qu’il juge sans doute indigne de son talent : superviser la postsynchronisation de Equestrian Vortex, un film d’horreur transalpin typique des seventies, une violente et très gore histoire de sorcellerie sur le modèle du mythique Suspiria de Dario Argento. De ce film dans le film, nous ne verrons que le générique, sanglant et percutant… Peter Strickland préfère nous emmener en cabine (de montage ou de doublage) aux côtés de Gilderoy et de ses nouveaux collègues : deux grands italiens machos terriblement déplaisants (le producteur et le réalisateur) et dont il devient instantanément la tête de turc. Ce poltron de Gilderoy se retrouve dès les premières minutes de Berberian Sound Studio dans un univers oppressant, agressif (violent choc des cultures !), qui va devenir de plus en plus malsain et effrayant au fur et à mesure que le timide et asocial ingénieur du son perd ses repères et plonge dans la folie, confondant bientôt fiction et réalité, « rentrant » littéralement dans l’univers du film mystérieux et révulsant sur lequel il travaille.

 

Les nombreux gros plans ou plans rapprochés, le manque de profondeur de champ, l’obscurité quasi-permanente du studio et bien entendu… les sons (cris épouvantables, chuchotements suspects, trucages sonores artisanaux à base d’éviscération de pastèques, musique « goblinesque », etc.) vont encore alimenter la peur et le sentiment d’aliénation et d’enfermement qui oppresse peu à peu Gilderoy.  Perdant ses repères culturels, de langage (il ne parle pas italien et ses collègues ne parlent pas anglais) et géographiques (la réalité de Gilderoy qui semble toujours décalée), le petit homme se console en se plongeant dans la lecture des lettres envoyées par sa chère maman, seule échappatoire lui permettant d’oublier l’horrible série Z sur laquelle il travaille et qui l’obsède. Mais Gilderoy va finir par fusionner avec le film en question au point où réalité et fiction finiront par ne faire plus qu’une. Un running gag hilarant voit le pauvre Gilderoy essayer – sans résultat – de se faire défrayer son ticket d’avion Heathrow-Fiumicino… avec des conséquences cauchemardesques, le plongeant dans une espèce de « Twilight Zone » véritablement kafkaïenne…

 

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Filmer le son. Voilà donc le pari audacieux que s’est fixé Peter Strickland pour son deuxième film après son thriller dans les Carpathes Katalin Varga. Si dans ses deux premiers actes, il réussit l’exploit de nous immerger dans ce petit studio terriblement glauque (filmant avec une précision virant au fétichisme et à l’aide de nombreux gros plans les méthodes de post-synchro à l’ancienne avec les bandes magnétiques et les tables de mixage), il se perd malheureusement dans un dernier acte bien trop brouillon. Au point que l’on se retrouve aussi paumé que le pauvre Gilderoy.

 

Strickland réussit son film en grande partie par sa faculté à nous plonger en même temps que son personnage principal dans un monde à priori fort peu passionnant et trop « technique » pour mériter une transposition à l’écran. Malheureusement, à l’inverse d’un Brian De Palma qui avait su signer son plus grand chef d’œuvre avec Blow Out (sur un preneur de sons) ou du Roman Polanski filmant des sommets d’angoisse dans des espaces exigus (on pense évidemment beaucoup à Répulsion mais surtout au Locataire), Strickland foire son dernier acte par un pêché d’orgueil, par une paresse d’écriture et rend dès lors sa conclusion totalement dénuée d’émotion, se rapprochant dès lors davantage d’Amer (de Hélène Cattet et Bruno Forzani) : en l’occurrence, un formidable et sensoriel exercice théorique d’une beauté et d’une technique stupéfiantes mais qui – c’est assez fâcheux – oublie l’émotion. Dommage… car la première heure de Berberian Sound Studio est vraiment formidable, drôle, absurde et son atmosphère angoissante reste mémorable. L’univers mental de Gilderoy fascine. Malheureusement, Strickland se fourvoie dans son troisième acte dans un surréalisme à la David Lynch un peu gratuit sans réelle explication. Frustrant !

 

Alors, filmer le son… fausse bonne idée ?… De toute évidence, non. Mais alors que Peter Strickland prend la pose, expérimente (certes brillamment) et prétend rendre hommage aux giallo (ce n’est pas vraiment le cas, il s’agirait plutôt d’un argument commercial logique), il oublie un peu trop vite qu’un bon scénario peut toujours aider…

 

 

 

 

Passons ensuite sur l’hommage du Festival OffScreen au studio japonais Nikkatsu, avec deux de ses oeuvres les plus originales et avant-gardistes…

 

 

220px-BranedtokillposterBRANDED TO KILL

(KOROSHI NO RAKUIN)

1967, de Seijun Suzuji – Japon

Avec Joe Shishido, Kôji Nanbara, Isao Tamagawa, Anne Mari et Mariko Ogawa

Scénario : Hachiro Guryu, Takeo Kimura, Chûsei Sone, Atsushi Yamatoya et Mitsutoshi Ishigami

Directeur de la photographie : Kazue Nagatsuka

Musique : Naozumi Yamamoto

 

 

 

Présenté dans le cadre des 100 ans de la Nikkatsu, mythique studio de production japonais, Branded To Kill est sans aucun doute LE chef d’œuvre du cinéma d’exploitation japonais des années 60, époque particulièrement fertile pour le studio dont les productions maison dégageaient souvent, par leur énergie et leur éclatant technicolor, une aura novatrice et vigoureuse. Tournés « à la chaîne » et pour des budgets de séries B, les films de yakuzas étaient alors le genre de prédilection de la Nikkatsu, un genre qui, dix ans auparavant avait révélé l’un des réalisateurs les plus prestigieux du studio : Seijun Suzuki, qui avait fait ses armes avec quelques excellents films tels Youth of the Beast (1963 – également au programme de cette cuvée !) et une bonne vingtaine d’autres (Branded To Kill est son 24ème film en 11 ans !) Des œuvres généralement très solides que le passage du temps nous permet aujourd’hui – malgré leur côté innovateur – de trouver très « classiques » et qui – bien que démontrant ci et là l’originalité et le talent de formaliste de Suzuki – sont loin de nous préparer au choc sensoriel, visuel et cinématographique qu’est Branded To Kill, véritable sommet avant-gardiste, détesté et incompris en 1967!

 

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Produit pour être exploité en double programme avec l’obscur Burning Nature, de Shogoro Nishimura, Branded To Kill, après sa sortie controversée, est petit à petit devenu le film emblématique du genre, mais également celui qui s’est permis le plus d’innovations et de provocations thématiques et d’expérimentations formelles, transcendant son statut originel de simple série B pour devenir une fascinante réflexion sur la solitude et la paranoïa du yakuza. Une originalité qui aura valu en son temps à Seijun Suzuki d’être remercié sans ménagement par les dirigeants du prestigieux studio, mécontents de son scénario aux accents surréalistes, trop fou, trop incompréhensible et surtout, trop peu commercial pour des ronds-de-cuir soucieux de préserver la formule gagnante du polar en série. A la Nikkatsu, on ne chamboule pas impunément une formule gagnante ! La tradition, camarade !… Suzuki se verra d’ailleurs « blacklisté » et restera éloigné des studios pendant dix ans, non sans avoir poursuivi ses anciens employeurs en justice et avoir gagné son procès ! Voilà donc comment le réalisateur du film le plus original et le plus poétique des années 60 fut remercié par la Nikkatsu !

 

Imaginez la rencontre entre les univers de Jean-Pierre Melville (les gangsters solitaires à chapeaux et en costumes trois-pièces), de David Lynch (l’univers onirique surgissant dans le quotidien) et de Nagisa Oshima (L’Empire des Sens) (pour les déviances sexuelles), saupoudrez le mélange d’un humour noir pince sans-rire que n’aurait pas renié Takeshi Kitano… et vous n’aurez encore qu’une vague idée de l’originalité et de la fascination qu’exerce Branded To Kill !

 

Le gangster Goro Hanada (incarné par la star maison de la Nikkatsu dans les années 60, Joe Shishido), le « Numéro 3 » d’une mystérieuse organisation criminelle est engagé par une envoûtante jeune femme pour assassiner plusieurs cibles. L’une des cibles lui échappe et un passant innocent trouve malencontreusement la mort. Dès lors, Hanada est condamné à mort par la jeune femme, partagée entre son devoir de vengeance et son attirance envers lui. Hanada devient également la cible du mystérieux « Numéro 1 » qui va le traquer et faire de sa vie un véritable enfer.

 

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De ce canevas à priori assez basique, Suzuki tire un film d’une beauté de tous les instants, intrigant, fascinant et érotique (la nudité, la violence et les scènes de sexe s’avèrent particulièrement corsées pour 1967 !), divisé en trois actes bien distincts : la mission qui tourne au cauchemar (reprenant toutes les conventions du film de gangster « ordinaire »), les jeux érotiques cruels avec l’épouse et la maîtresse du gangster et enfin dans le troisième acte, l’épisode le plus bizarre : la torture psychologique entre deux tueurs jouant au chat et à la souris. Le « Numéro 1 » vient s’installer dans la planque de Hanada et va vivre quelques semaines avec sa future victime, sans le lâcher d’une semelle, pour le surveiller, allant même jusqu’à partager son lit et son quotidien, le tourmentant mentalement en lui annonçant son intention de le tuer prochainement mais « pas tout de suite »… plongeant le gangster dans un état de stress et de désolation permanent…

 

L’imagerie en noir et blanc permet de somptueuses trouvailles visuelles inoubliables : Hanada fait l’amour avec sa maîtresse dans un lit recouvert d’ailes de papillons séchées (symbole de l’amour obsessif)… Les idées les plus loufoques, surréalistes ou fétichistes se succèdent : Hanada ne peut trouver l’excitation sexuelle qu’en reniflant l’odeur du riz en train de cuire… il loupe le meurtre d’une victime parce qu’un papillon vient se poser sur la lunette de son fusil, provoquant ainsi la mort d’un passant innocent… il échappe à ses agresseurs en sautant par une fenêtre et se retrouve sur le ballon d’une montgolfière qui lui permet de s’échapper… il échappe encore à la mort lorsqu’une balle vient toucher la boucle de sa ceinture… des idées en cascades illustrées avec une poésie macabre et une imagerie érotique originale et sans tabous.

 

Branded To Kill est bien servi par son acteur principal, la star Joe (ou « Jô ») Shishido, cas unique dans l’histoire du cinéma japonais. En effet, considérant son physique de beau gosse trop artificiel, trop déjà vu, Shishido subit en 1957 une opération de chirurgie esthétique destinée à augmenter la taille de ses joues, donnant ainsi à son apparence une lourdeur inquiétante, lui permettant de jouer des personnages plus intrigants que son physique de jeune premier ne lui aurait permis. Contre toute attente, Shishido (aujourd’hui âgé de 79 ans) sort de cette opération avec succès et son physique si particulier, croisement entre Alain Delon dans Le Samuraï, Marlon Brando dans Le Parrain et un hamster dans G-Force, fera le succès de sa longue et prolifique carrière !

 

btkBien plus qu’un film de gangster basique, Branded To Kill est le portrait de la folie progressive d’un homme violent obsédé autant qu’effrayé par l’idée de sa propre mort, dans un monde très dur où règne la désolation (les rues et les bâtiments sont pratiquement vides, amplifiant sa solitude), un univers dont il voudrait s’échapper mais dans lequel il va être poussé – par punition – jusqu’à sa chute dans la folie la plus extrême. Inspiré par le film noir dont il satirise tous les éléments fondateurs (la femme fatale, les gangsters), passant sans crier gare du film de gangster lambda (le premier acte) au slapstick (le dernier acte) en passant par le drame psychosexuel (le deuxième acte), par le mouvement « pop » mais également par les films de James Bond, Branded To Kill s’éloigne encore des autres films de gangsters de la Nikkatsu par son côté satyrique, par la violence de ses scènes érotiques, par l’utilisation d’un score atonal très étrange classant cet objet unique du côté des films surréalistes et absurdes d’avant-garde, s’élevant en tête de file de la Nouvelle Vague japonaise.

 

Film parfois improvisé au jour le jour, sans storyboard, (Suzuki souhaitait expérimenter selon le principe de « l’inspiration soudaine »), Branded To Kill – malgré toutes ces influences et ses bivouacs dans des directions aussi inattendues qu’audacieuses – s’avère néanmoins, une fois la fin venue, d’une belle homogénéité et reste un « vrai » film noir, prenant, excitant et particulièrement amusant. Une œuvre magnifique et désenchantée, d’une beauté qui ne s’oublie pas !

 

 

 

 

 

secret_chronicle_00bSECRET CHRONICLES : SHE BEAST MARKET

(MARUHI) SHIKIJO MESU ICHIBA

(CONFIDENTIEL : LE MARCHE SEXUEL DES FILLES)

1974, de Noboru Tanaka - Japon

Avec Meika Seri, Junko Miyashita, Genshu Hanayagi, Moeka Ezawa et Sakumi Hagiwara

Scénario : Akio Ido

Directeur de la photographie : Shôhei Andô

Musique : Yasuo Higuchi

 

 

 

 

 

 

« Pour se baigner c’est le coin tranquille
On est les seuls personne y va
On va se tremper dans un petit bras
Où sortent les égouts de la ville
Paraît qu’on a tous le typhus
On a le pétrus tout boutonneux
Et le soir avant de se mettre aux pieu
On compte à celui qu’en aura le plus. »

 

Dans les quartiers glauques et pauvres d’un Osaka écrasé par un soleil de plomb, la jeune Tome (Meika Sari) est une prostituée désinvolte qui passe de client en client sans état d’âme. Rien ne semble l’atteindre : ni ses disputes constantes avec sa mère (prostituée elle aussi) qui l’accuse de lui voler des clients, ni la violence et le sadisme de certains clients, ni encore l’appétit sexuel de son frère attardé mental, qu’elle satisfait d’ailleurs avec indifférence. Tant qu’elle n’a rien à perdre, Tome se sent libre…

 

La Nikkatsu nous propose un véritable chef-d’œuvre avant-gardiste de Noboru Tanaka, prolifique maître du roman porno, un genre popularisé au Japon vers la fin des années 60 /  début des années 70 (et qui malgré son appellation ne propose pas à proprement parler de pornographie mais plutôt de l’érotisme, il est vrai, souvent très corsé…)

 

Troisième volet d’une trilogie sur la prostitution entamée avec Prostitution Market (1972, de Chusei Sone) et Torture Hell (1973, déjà signé Noboru Tanaka), deux productions « d’époque » nettement plus fantaisistes, Secret Chronicles : She Beast Market fait tâche dans le paysage de l’érotisme japonais et du film d’exploitation par sa recherche d’un naturalisme crapoteux particulièrement déprimant, relevant davantage – malgré sa photographie somptueuse – du documentaire que du film d’exploitation. A l’heure où le genre du roman porno était destiné avant tout à titiller les érotomanes, Noboru Tanaka semble vouloir « profiter » de la permissivité de l’époque, non pas pour livrer une énième polissonnerie bien proprette mais bien pour livrer un constat amer et terriblement inquiétant sur la prostitution, ainsi que le portait désabusé et paradoxalement féministe d’une de ces jeunes femmes. Pas de gaudriole ici, mais l’œuvre terriblement désespérée et noire d’un pan de la culture japonaise jusqu’ici peu vu à l’écran.

 

La moiteur de l’été et la rudesse du monde dans lequel évolue Tome sont rendus dans une photo en noir et blanc impressionnante, granuleuse et sale. L’érotisme habituellement « bien léché » du genre fait place ici à la sueur, la misère sexuelle quotidienne vécue par des prostituées fatiguées et des clients pervers d’une tristesse épouvantable. Le film se déroulant lors d’un été caniculaire, les corps transpirants sont filmés dans leurs postures les moins avantageuses et parfois même les plus crasseuses : les hommes ne sont pas des amants magnifiques aux corps d’athlètes sculptés dans le marbre, mais des brutes aux corps maigres et flasques besognant mollement ou avec violence des prostituées qui se contentent d’écarter les cuisses et d’attendre que « ça » passe… Nous sommes donc loin de l’érotisme sophistiqué et excitant  des productions habituelles de la Nikkatsu. La stylisation érotique habituelle est donc ici très réduite. Le Technicolor et les couleurs flamboyantes des productions maison font place à ce noir et blanc d’une beauté paradoxalement foudroyante (le film est à voir impérativement sur grand écran !), donnant aux errances de Tome une dimension mythique.

 

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Tome est quant à elle une très jolie jeune femme mais les gros plans sur son visage révèlent une peau boutonneuse que l’on imagine due à une MST, un détail de la caractérisation du personnage qui représente une souillure au sens large.

 

Le premier plan du film nous montre Osaka vu à travers un grillage, une façon ingénieuse de montrer l’enfermement dans lequel se trouvent les habitants du quartier. Leur misère extrême (chômage, alcoolisme, surconsommation de sexe tarifé) et la chaleur écrasante semblent dès le départ tirer un constat définitif : il n’y a plus aucun espoir dans cette région. La seule chose qu’il reste à faire, c’est de baiser… Le sexe n’est donc pas gai, il est désespéré, une solution de dernier recours, un besoin naturel et obsessionnel… un constat rude mais malheureusement très réaliste des raisons pour lesquelles la prostitution est devenue une occupation « comme les autres » (Tome fait d’ailleurs l’amour avec un client avec un billet en main) dans ce quartier où TOUT se vend, où les préservatifs usagés se nettoient dans des baquets d’eau savonneuse et se revendent à moitié prix dans la rue.

 

Quand une note d’espoir vient pointer son nez, après le meurtre de la tyrannique mère de Tome, cette dernière est enfin confrontée à sa possible « libération » : Tome pourrait quitter son quartier et tenter sa chance ailleurs, vers des espaces plus gais et verdoyants. La grande intelligence de Noboru Tanaka est de nous faire croire à une fin heureuse en passant subitement du noir et blanc à la couleur ! Une couleur qui fait perdre leur rudesse aux rues d’Osaka. Un nouveau départ pour Tome ? Non… la fin heureuse attendue n’arrivera pas et le seul personnage qui essaiera de s’en sortir va mourir dans une scène de pendaison traumatisante. Et le film de revenir illico au noir et blanc…

 

Dans son portrait d’une jeune prostituée, Tanaka fait preuve de désespoir et d’une grande lucidité. Le moment le plus « joyeux » du film pour Tome est cette scène où elle se donne enfin à son frère handicapé mental. L’inceste est la seule scène de sexe « joyeuse », touchante, émouvante, montrant la tendresse qui unit ces deux êtres paumés… Pas de renaissance donc pour Tome :  « Je ne suis plus un être humain, je suis une poupée gonflable. Matin, midi et soir, Tome est disponible n’importe où et pour n’importe qui. » Tanaka nous fait comprendre que pour la jeune fille, le bonheur est un concept qu’elle est incapable d’imaginer, n’ayant jamais connu rien d’autre que la misère et manquant de l’imagination nécessaire à un véritable bonheur tel que nous le concevons. Sa capacité même à imaginer une autre vie est absolument nulle. Tome restera donc dans les rues glauques d’Osaka avec les autres putes et les macs : « ici c’est à mon image, je reste ».

 

Ce monde déréglé est la seule règle que connaît Tome. Le seul bonheur de la jeune femme est la prostitution… Le réalisateur envisage donc là une conclusion ô combien choquante et provocante pour les bien-pensants : Tome serait-elle donc… heureuse ?

 

Quelle que soit la réponse, on sort de la salle avec un certain dégoût mais également avec l’impression d’avoir mieux saisi le concept de la misère humaine. Par sa capacité à choquer et à retourner les estomacs, Secret Chronicles : She Beast Market, sous prétexte et sous les attributs d’un film d’exploitation racoleur, est donc un véritable chef d’œuvre équivalent aux univers remplis de désolation d’un Michael Haneke. Éprouvant !…

 

 

 

Continuons notre best of avec quatre œuvres aussi différentes qu’originales… pour des raisons souvent complètement différentes !…

 

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(ME, THE FLY)

2012, de S.S. Rajamouli et J.V.V. Sathyanarayana - Inde

Avec Sudeep, Nani, Samantha Ruth Prabhu et Santhanam

Scénario : S.S. Kanchi, Janardhan Maharshi, Crazy Mohan, Vijayendra Prasad et S.S. Rajamouli

Directeur de la photographie : Senthil Kumar

Musique : M.M. Keeravani

 

 

 

 

Difficile dans sa première demi-heure d’apprécier réellement Eega, énième bollywooderie à gros budget, chantante et dansante dès que l’occasion se présente (et Dieu sait qu’elle se présente souvent…) A cet égard, il est d’ailleurs bien triste de constater que le cinéma indien devient de plus en plus conformiste, infantile et bien pensant et que son charme poétique et suranné laisse de plus en plus souvent la place aux conventions visuelles et musicales de cette génération « Justin Bieber / Katy Perry » dégueulasse, mettant en scène des jeunots inoffensifs aussi lisses que niais et de la musique pop crétine d’un autre âge… Eega, avec son matériel publicitaire coloré digne d’une production animée au rabais du style Le Voyage Extraordinaire de Sammy inspire de prime abord une certaine méfiance… Ainsi, notre gentil héros Nani aime aime la vie (même si c’est une folie) et est l’amoureux transi de l’insupportable nymphette Bindhu, une coquine allumeuse et artiste à ses heures qui repousse systématiquement ses avances, aimant le faire mariner dans son jus et se ridiculiser sans cesse pour ses beaux yeux d’héroïne disneyienne. Le manque de charme et le côté agaçant de l’actrice principale (Samantha Ruth Prabhu), sorte de Virginie Efira indienne (c’est-à-dire sans la moindre trace apparente de charme, de sex-appeal ou de talent) n’aide pas particulièrement à entrer dans un film si « politiquement correct » et si lisse qu’il en devient vite très agaçant… Les deux héros sont donc deux têtes à claques qui se méritent l’un l’autre, poussant leur atroce chansonnette au grand déplaisir de nos pauvres oreilles et dont le manège amoureux consiste en un long (si loooong) jeu du chat et de la souris…

 

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C’est pourtant un autre petit animal – une mouche – qui va se mettre en travers de leur destin lorsque Nani est assassiné dans une décharge municipale par son principal adversaire pour le cœur de Bindhu : Sudeep, un méchant industriel multi-millionnaire, homme à femmes (il arbore une virile moustache que n’aurait pas renié le Max Von Sydow de Flash Gordon) se faisant passer pour un grand philanthrope auprès de la jeune niaise ! Au moment où il pousse son dernier souffle, il reçoit un texto de sa bien-aimée qui – ça tombe assez mal – lui déclare enfin sa flamme. Quelques secondes avant de pousser son dernier souffle, Nani jure de se venger! C’est là que le destin s’en mêle : l’âme de Nani se réincarne dans le « corps » d’une petite mouche qui passait par là.

 

EEGAC’est au moment où Nani se réincarne (et où les nerfs du spectateur le plus tolérant atteignent leur limite) que Eega se transforme lui aussi et qu’un miracle inespéré se produit : de comédie niaise pour adolescents décérébrés, Eega devient dans son deuxième acte un formidable et virtuose film de vengeance, racontant le combat très « Tex Avery » entre un homme et un insecte qui va le pousser à bout. Eega devient dès lors fascinant dans sa cruauté : le méchant Sudeep devient le personnage principal et la victime de cette cocasse « malédiction »… Formidable et hilarant portrait d’un salopard tombant dans la folie la plus complète, poussé dans ses pires retranchements et dans la folie par un minuscule insecte acharné à faire de sa vie un enfer, Eega trouve dans sa deuxième partie une énergie et un panache formidables, ainsi qu’une inventivité visuelle de tous les instants. Malgré tout assez laid d’un point de vue infographique (les images de synthèse – la mouche en particulier – relèvent davantage du dessin animé en CGI et se marient bien mal avec les images « réelles »), c’est surtout la mise en scène qui va faire toute la différence en appliquant toutes les leçons des œuvres de jeunesse de Sam Raimi. En effet, on pense beaucoup aux deux premiers volets de la saga Evil Dead en regardant la deuxième partie de Eega : des angles de caméra biscornus et inventifs, des plans qui virevoltent dans tous les sens avec un beau sens de l’espace et une lisibilité de tous les instants, des plans-séquences spectaculaires (le combat entre la mouche et deux oiseaux vicelards), des idées visuelles originales (Bindhu est une « micro-artiste » qui fabrique une petite armure pour son petit « Brundlefly »…) Par sa jouissive cruauté (le méchant subit des affronts dignes du Coyote ridiculisé par Bip-Bip), Eega se transforme en un film de sale gosse accumulant les scènes d’anthologie souvent très brutales… nous faisant oublier le caractère un peu réac’ et cornichon de l’ensemble. Passons donc sur l’indigence des deux héros et bouchons-nous les oreilles dès qu’ils se remettent à chanter…

 

Voilà donc l’exemple parfait et plutôt rare d’un film étranger qui mériterait un remake américain délesté des nombreuses longueurs qui plombent un peu l’ambiance (2h25 pour un film familial chantant, c’est un beau défi pour les nerfs !…)

 

Si Sam Raimi et Bruce Campbell nous lisent…

 

 

 

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(MAMELLES STORY / TU M’ÉTOUFFES AVEC TES BULLES!!!)

1974, de Doris Wishman - USA

Avec Chesty Morgan, Harry Reems, Richard Towers et Phillip Stahl

Scénario : Judy J. Kushner

Directeur de la photographie : João Fernandez

 

 

 

 

 

 

 

Plan 9 From Outer Space, Xanadu, Mommie Dearest, Howard the Duck, Les Dents de la Mer 4, Batman & Robin, Catwoman, Laurence Anyways… les prétendants au titre du « pire film de tous les temps » ne manquent pas à l’appel et le joyeusement déviant Deadly Weapons, programmé par John Waters dans le cadre de sa carte blanche pourrait fort bien se retrouver sur le podium… même si dans le cas de l’œuvre de Doris Wishman, le terme « film » est une sacrée exagération.

 

Après en avoir passé un extrait dans son Serial Mom, le pape du mauvais goût, le « duke of puke » nous proposait un des films connus pour être l’un des plus mauvais jamais réalisés, magnifique écrin à la mesure du talent d’actrice « spécial » de Chesty Morgan…

 

73-32-36 ! C’est en effet le tour de poitrine de la « star » qui incarne ici la veuve d’un médiocre gangster qui vient d’être abattu par la mafia locale. Armée de son seul pouvoir de séduction et de sa poitrine gigantesque, Chesty Morgan va faire payer cher la mort de son époux en étouffant un à un ses adversaires sous ses mortelles mamelles ! Un pitch que Catherine Deneuve, toujours aussi rabat-joie, aurait refusé sans même lire le scénario !

 

Dans le joyeux et délirant monde du cinéma de « sexploitation », Deadly Weapons est une sorte d’aberration totale. Réalisé dans l’amateurisme le plus complet, le film de Doris Wishman fascine encore aujourd’hui par sa fulgurante et jouissive médiocrité. Acteurs amateurs livrant des performances… « autres », décor unique, utilisation de nombreux stock-shots (toujours les mêmes : un avion arrivant sur le tarmac) pour figurer les extérieurs, fétichisme de la transition au flou sur un moquette rouge et sale qui revient à chaque fin de prise… Deadly Weapons, sorti en France sous le titre évocateur de Mamelles Story et en Belgique sous le non moins loufoque Tu m’étouffes avec tes Bulles!!!, est tout simplement le genre de film dont on dit qu’il faut le voir pour le croire !

 

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Sa principale attraction ? Chesty Morgan, créditée au générique sous le nom de Zsa Zsa ! A l’époque où ce doux cinglé de Russ Meyer choisissait de superbes nymphettes perverses et à fortes poitrines dans ses hilarants Vixens et Supervixens, Doris Wishman décide pour sa part que la quantité l’emportera sur la qualité… car si Chesty Morgan possède bien une poitrine gigantesque, on ne peut pas dire que la jeune femme et ses deux attractions principales soient d’une beauté, d’un charme ou d’une conviction fulgurants. Filmée longuement en train de se caresser dans son bain, l’« actrice » se montre totalement incapable d’inspirer autre chose qu’une bonne dose de pitié, à laquelle vient s’ajouter un certain dégoût, ses énormes nibards en gants de toilette et un corps en mauvaise santé ne la destinant certainement pas à faire la carrière d’une Scarlett Johansson… Certaines théories viennent tarauder le spectateur hilare tout au long d’un film si génialement mauvais qu’il touche souvent au sublime : Chesty Morgan est-elle droguée lorsqu’elle délivre ses dialogues ? Serait-elle sous l’emprise d’un médicament, de diverses drogues hallucinogènes ou en pleine crise de somnambulisme ? Il faut le voir pour le croire mais Chesty Morgan s’avère effectivement incapable de décrocher le combiné du téléphone de manière convaincante !… L’actrice semble perdue, malade, gênée, mais n’hésite pourtant pas à donner de sa personne lors des fameuses mises à mort de ses ennemis étouffés sous sa poitrine. L’un d’entre eux est incarné par le légendaire Harry Reems et sa vigoureuse moustache bien fournie, héros débonnaire et toujours souriant, pionnier du porno californien ayant participé au célèbre Deep Throat (Gorge Profonde) et dont l’histoire de ses démêlés avec la justice américaine étaient contés dans l’excellent documentaire Inside Deep Throat (2005) produit par Ron Howard.  Harry Reems nous a malheureusement quittés au beau milieu de cette édition du Festival OffScreen, emporté le 19 mars dernier par un cancer du pancréas à l’âge de 65 ans.

 

Quant à Chesty Morgan, elle est toujours de ce monde puisque John Waters rend encore visite à l’actrice retraitée dans sa résidence de Miami. Chesty et sa réalisatrice (coupable d’autres joyeusetés aux titres évocateurs tels The Sex Perils of Paulette, Satan Was a Lady, A Night to Dismember ou encore Dildo Heaven!) se retrouvèrent la même année pour un Double Agent 73 tourné dans les mêmes décors (toujours avec cette moquette rouge!) et avec la même équipe… un film que l’on imagine tout aussi abominable / grandiose que ce grand classique oublié du « trash cinéma », inestimable pour les amateurs de bizarreries !

 

 

 

SIGURU~1THE FINAL MEMBER

2012, de Jonah Bekhar et Zach Math - Canada

Scénario : Jonah Bekhar et Zach Math

 

 

 

« Des zizis y’en a de toutes les couleurs
O gué, ô gué
Des boulangers jusqu’aux ramoneurs
O gué, ô gué
J’en ai vu des impulsifs
Qui grimpaient dans les calcifs
J’en ai vu de moins voraces
Tomber dans les godasses… »

 

 

 

Le zizi, c’est la passion de Sigurður « Siggy » Hjartarson, fondateur et curateur du très sérieux (et unique au monde) Musée du Pénis (The Icelandic Phallological Museum), fondé en 1997 à Reykjavik en Islande, un endroit fascinant contenant la plus grande collection mondiale de pénis : 280 spécimens « récoltés » sur 93 espèces, allant du pénis de baleine (maousse !) à celui du hamster (une pièce que l’on ne peut observer – c’est véridique – qu’à la loupe !) Tout, tout, tout, vous saurez tout sur le zizi : le vrai, le faux, le laid, le beau, le dur, le mou qui a un grand cou, le gros touffu, le petit joufflu, le grand ridé, le mont pelé, tout tout tout tout, vous saurez tout, etc…

 

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Véritable vocation pour cet ancien professeur de biologie, le Musée du Pénis gagne en popularité depuis sa création mais une pièce manque encore cruellement à la collection de Siggy, son Graal personnel, l’objet qui – alors que sa santé décline – donnera enfin un véritable sens à sa vie : un pénis humain ! Le collectionneur se met donc en quête de donneurs, préparés à faire don (postmortem bien entendu) du p’tit chose et des deux orpheli-i-nes ! Si Siggy trouve son donneur,  on va peut-être enfin savoir quel est ce monstre sacré qui a tant de pouvoir… La recherche peut donc commencer ! Et plutôt que d’en faire une émission de télé-réalité, Jonah Bekhor et Zach Math vont nous livrer un documentaire irrésistible et surtout… bien plus profond qu’il en a l’air !

 

The Last Member nous dresse le portrait parallèle de trois hommes que la passion du pénis réunit : Siggy et sa quête scientifique, mais également les deux principaux volontaires qu’il convainc de faire don de leur virilité, deux hurluberlus qui trouvent ça très dégourdi de montrer leur bigoudi… De ce postulat de départ digne d’un film de science-fiction scénarisé par Ed Wood, les deux documentaristes signent un film d’une drôlerie et d’une mélancolie incroyables, dont le thème sous-jacent n’est autre qu’un fameux choc des cultures ! Abordant le sujet du tabou relatif à l’entreprise et retraçant l’historique de la passion de Siggy, le film se transforme bientôt en un véritable suspense sur cette compétition qui va virer dans l’absurde le plus total. Car tout oppose les deux candidats, que ce soit dans les intentions ou les motivations! D’un côté, le donneur potentiel islandais, Pall Arason : un vigoureux vieillard (plus de 90 ans) fier du nombre de ses conquêtes, ancien explorateur et champion d’alpinisme dans ses jeunes années, une légende islandaise locale dont le zizi très musclé se reconnaît à son gros col roulé. Un spécimen que l’âge n’a malheureusement pas préservé. Il est donc terriblement touchant de voir l’angoisse et l’amertume du vieillard dont la bébête qui faisait toute sa fierté se recroqueville avec l’âge, au point de ne plus respecter les restrictions de taille requise (5 inches ou 12,7 centimètres) dictées par le Musée, des mesures nécessaires pour la préservation et l’exposition de la chose. La motivation de Pall est de perpétuer son propre mythe – celui d’un coureur de jupons au palmarès impressionnant – et de faire rentrer son pénis à la postérité. Mais la vieillesse faisant son effet, est-il encore utile de préserver aux yeux du monde un totem dans une version réduite de la taille qui a fait sa gloire passée ?… Tel le zizi d’un marin breton qui avait perdu ses pompons, celui de Pall risque bien de se voir voler la vedette par… Elmo.

 

Elmo ?… Dans le coin droit du ring, nous avons un certain Tom, l’américain flamboyant dans toute sa splendeur. Désireux d’être le premier homme au monde à faire don de son pénis DE SON VIVANT, il a déjà imaginé toutes les possibilités marketing que son don pourrait occasionner : bandes dessinées avec un pénis superhéros, émissions de télé, voyages autour du monde, merchandising, etc. ! Le George Lucas du pénis en quelque sorte ! Avide de gloire, ce monsieur assez calculateur dont la motivation principale est de faire de son Grand Chauve le pénis le plus célèbre au monde, semble par ailleurs avoir une sévère araignée au plafond puisqu’il considère son zigouigoui comme une entité séparée de son propre corps. Un pénis à qui il parle, doté selon lui d’une personnalité propre et surnommé (au grand dam des adorateurs de Sesame Street)… Elmo ! Faisant pression sur le pauvre Siggy qui se sent harcelé, visitant médecins et laboratoires pratiquant la plastination, préparant à l’avance un contrat lui accordant la garde d’Elmo à la fin de la saison touristique,  Tom envoie au fondateur du Musée de nombreuses photos d’Elmo dans diverses poses : déguisé en Père Noël ou en Abraham Lincoln (à faire rougir Daniel Day-Lewis !), poussant l’obsession (dans une scène délicate et douloureuse) jusqu’à se faire tatouer le drapeau américain sur son extrémité la plus sensible. Tom est un cas à part dont la santé mentale est remise en question et dont le fétichisme d’auto-mutilation et les rêves de « gloire » semblent cacher des problèmes psychologiques et identitaires assez profonds.

 

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Bien entendu les « double entendres » et les situations cocasses se multiplient lors de cette compétition féroce dont nous ne dévoilerons pas ici l’issue. Il faut voir le vieillard islandais – scène d’anthologie s’il en est – se faire faire un moule de son cigare à moustaches par un jeune artiste maladroit et complètement dépassé… une opération délicate qui tourne mal et qui valut aux spectateurs de beaux fous rires… et à Pall, furieux et humilié, une belle frayeur !

 

Bien plus qu’un documentaire un peu potache, The Last Member parle avec humour, retenue et lucidité de la fierté un peu infantile des hommes vis à vis de leurs pénis, des pertes de repères qu’occasionne la perte progressive de la virilité, du manque de pudeur et de la marketisation à outrance d’un homme un peu triste qui ne vit que pour la reconnaissance et la postérité… Des thèmes bien plus profonds qu’il n’y paraît pour un film joyeux et absurde et qui se conclut pourtant pour un de ces deux candidats sur une note douce-amère.

 

Quant à Siggy, satisfait de son acquisitation mais ayant appris de ses erreurs, il pourra prendre une retraîte bien méritée sans rien perdre de sa formidable entreprise (le Musée est aujourd’hui dirigé par son fils), une passion qui toujours – même dans la maladie et les épreuves les plus difficiles – l’habite.

 

 

 

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(JUSTE UNE FOIS !)

2006, de Bobcat Goldthwait - USA

Avec Melinda Page Hamilton, Bryce Johnson, Geoff Pierson, Colby French et Brian Posehn

Scénario : Bobcat Goldthwait

Directeur de la photographie : Ian S. Takahashi

Musique : Gerard Brunskill

 

 

 

 

 

Toutes les vérités sont-elles bonnes à dire? Pas sur… Lorsque son fiancé, lors d’une soirée romantique, lui demande innocemment de révéler son secret le plus honteux, la jolie Amy commet la bêtise de dire la vérité, toute la vérité… elle a autrefois – par pure curiosité – pratiqué une fellation sur son chien !… Tel est le postulat de départ de cette comédie romantique très spéciale choisie par John Waters dans le cadre de sa carte blanche « trash ».

 

Police Academy 2. Police Academy 3. Police Academy 4… On pourra pardonner aisément à ceux qui avaient relégué l’imprononçable Bobcat Goldthwait, plus connu sous les traits de Zed, le punk criard, hystérique et débile à la voix suraiguë de la potache Académie de Police aux oubliettes des comiques bas de gamme issus des années 80.

 

La reconversion discrète en cinéaste talentueux et iconoclaste du comédien (de stand-up, puis de cinéma) n’en est que plus remarquable. Se liant d’amitié avec Robin Williams, il signe un premier film, Shakes the Clown, en 1991… un film passé totalement inaperçu et jamais distribué en Europe. Pourtant, malgré son budget ridicule et la présence (dans un second rôle) d’un immense star, Shakes the Clown se fait remarquer par un scénario en béton et des parti-pris totalement inhabituels : sous couvert d’une comédie potache (les déboires d’un clown dépressif et alcoolique), Goldthwait racontait déjà le portrait d’un homme perdu avec beaucoup d’humour noir, mais en allant très loin dans le réalisme des situations abordées : la dépression, l’alcoolisme et la satyre du monde du stand-up y étaient décrits avec une réelle acuité sans jamais tomber dans la surenchère parodique.

 

Malgré son postulat de départ propice à une comédie potache sur la zoophilie du style American Pie ou encore des Frères Farrelly, Sleeping Dogs Lie (oublions le titre français qui ressemble beaucoup trop à un titre… belge !) se révèle à notre grande surprise être d’une intelligence et d’une audace remarquables. Car plutôt que d’aligner les gags graveleux à base d’ « inter-species erotica » (pour citer Clerks 2) et de tomber dans la vulgarité, Bobcat Goldthwait choisit le voie la plus difficile : oubliés les gags infantiles et le côté potache, bonjour à la comédie « adulte » abordant avec humour un sujet difficile et tabou.

 

La révélation d’Amy à son fiancé a évidemment l’effet d’un véritable tsunami. Et le fait que son frère accro à l’héroïne ait été le témoin accidentel de la conversation va provoquer une réaction en chaîne qu’Amy ne pouvait pas prévoir. Dès l’instant de son indiscrétion, la vie de la jeune fille va se résumer aux conséquences inattendues de cette terrible erreur de jeunesse et elle va devoir faire face au jugement sans appel de ses proches : son fiancé, d’abord offusqué et dégoûté essaie d’oublier… en vain. Son père refuse désormais de lui adresser la parole et sa mère aux mœurs pourtant très « libres » (n’a-t-elle pas eu une liaison avec Roy Orbison…), choquée comme jamais, décède d’une attaque…

 

Melinda Paige Hamilton and Bryce Johnson stars in STAY directed by Bobcat Goldthwait

 

Allant jusqu’au bout des implications logiques et terribles d’un scénario cauchemardesque dont il étudie avec humour les moindres ramifications, Goldthwait signe une comédie de moeurs d’une folle originalité dont le postulat de départ « trash » ne vaut que comme argument de vente un peu vulgaire, pour attirer le chaland et pour mettre un chien sur l’affiche, histoire d’égarer les spectateurs qui auraient envie de voir un énième Beethoven ou Marley et Moi avec leurs mômes… Ils en seront pour leurs frais (et leurs enfants plus que perturbés) car Sleeping Dogs Lie est évidemment bien plus intelligent, provoquant, cruel et drôle que toutes ces comédies inoffensives et faussement subversives produites en chaîne par les grands studios. Bobcat Goldthwait lui, ose ! Il brave les interdits et la censure pour imposer son univers décalé, doux-amer, terriblement cruel mais lucide… et arrive même à nous émouvoir sur le sort de son « héroïne » humiliée et honteuse.

 

La farouche indépendance artistique du cinéaste handicape malheureusement son film : privé de budget, Goldthwait signe un long métrage réalisé avec des bouts de ficelles et gâche le côté visuel, souvent indigent de son entreprise de démolition. Deux pauvres décors, une image parfois floue, des approximations techniques, pas de stars mais des seconds rôles venus du stand-up (dont l’hilarant Brian Posehn)… Goldthwait a de toute évidence de gros efforts à fournir si il veut poursuivre une carrière de réalisateur, même si ses talents de conteur et d’humoriste sont assurés… Pas de quoi cependant gâcher notre plaisir devant l’originalité et l’indépendance revendiquées de Sleeping Dogs Lie, véritable vent de fraîcheur et de liberté dans le monde de la comédie américaine, pourtant très riche depuis quelques années.

 

Bobcat Goldthwait réitérera l’exploit avec ses deux films suivants : dans World’s Greatest Dad (2009), Robin Williams est un écrivain raté qui exploite la mort accidentelle de son fils, décédé par asphyxie érotique (comme David Carradine – respect !) en lui volant son dernier manuscrit. Dans God Bless America (2012), deux américains lambda, insultés par la bêtise et la médiocrité grandissantes des émissions de télé-réalité, de la télévision, d’internet et de la radio, se lancent dans un sanglant road-trip destiné à assassiner un maximum de cons, d’hypocrites et de tout ce que l’Amérique de la génération « Hannah Montana » compte de parasites !

 

Deux films qui viennent asseoir la réputation grandissante de Bobcat Goldthwait comme l’équivalent américain de ce bon vieux Jean-Pierre Mocky, bricolant ses petits films artisanaux dans son coin, sans personne pour venir lui dire ce qu’il ne peut pas faire ou ce qu’il ne peut pas dire !… Pas de budget, pas de mouvements de caméra sophistiqués… pas de censure et pas de peur ! Un cinéaste libre et sans la moindre gène, se moquant des conventions et du qu’en dira-t-on. Une pièce rare en quelque sorte !

 

Bobcat Golthwait a fait du chemin depuis Police Academy !

 

 

 

Remerciements chaleureux à Pierre Perret, Dirk Van Extergem, ainsi que toute l’équipe du Festival OffScreen.

 

 Grégory Cavinato

 

 

 

 

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