OFF SCREEN 2012, Bruxelles – 5th edition

 

Combien de classiques l’auteur de ces lignes aura-t-il découverts ou redécouverts depuis les débuts de ce joyeux festival en 2008 ? Des titres précieux comme l’australien Long Weekend, l’italien Il Grande Silenzio (Le Grand Silence) le japonais Female Prisoner #701 : Scorpion, Two-Lane Blacktop et Cockfighter, de Monte Hellman, le Dark Star de John Carpenter, Seconds de John Frankenheimer, E Dio Disse a Caino, (Et le Vent Apporta la Violence), de Antonio Margheriti… tant d’autres encore !

 

En somme, si vous êtes des aficionados de cinéma de genre, de films rares, cultes, Z, oubliés, fauchés, drôles, brillants, barrés, fous… mais aussi souvent de chefs d’œuvres insoupçonnés, inédits ou invisibles depuis longtemps, si vous désirez découvrir en leur présence les pépites de réalisateurs cultes triés sur le volet, Off Screen est le festival qu’il vous faut ! Ambiance chaleureuse, programmation pointue répartie à Bruxelles entre le Nova, la Cinémathèque et le Rits, copies rares, programmes thématiques terriblement alléchants… cette cuvée 2012 (qui s’est tenue du 7 au 25 mars)  fut une fois encore un très grand cru.

 

Après les thématiques « séries B australiennes », « westerns spaghettis », « femmes japonaises en prison », « space opera pre-Star Wars » des éditions précédentes, après avoir reçu des invités de marque tels Alex Cox, Monte Hellman ou Jess Franco (et sa regrettée épouse / égérie Lina Romay, récemment disparue), Off Screen 2012 nous proposait cette fois une vaste thématique « maisons hantées » et revenait sur l’œuvre de deux des réalisateurs les plus prolifiques des glorieuses seventies et eighties transalpines : Ruggero Deodato et Umberto Lenzi, tous deux présents et heureux de faire redécouvrir une poignée de leurs films à un public conquis. C’était également l’occasion de découvrir l’œuvre et les courts-métrages d’animation de Suzan Pitt : des courts expérimentaux malheureusement visibles pour la plupart uniquement dans les galeries d’art et les musées.

 

Le festival s’est ouvert avec le dernier film de Guy Maddin, Keyhole (Ulysse, Souviens-toi), parfait pour inaugurer la section « maisons hantées ». Comme il est de coutume chez le réalisateur canadien, c’est dans un monde en noir et blanc, onirique, violent, sexuel, expérimental et lynchien qu’il nous convie. Un gangster (Jason Patric) tente de rejoindre sa femme (Isabella Rossellini) dans la chambre à coucher d’une maison labyrinthique pleine de souvenirs et d’images fantomatiques… Une petite déception de la part de Maddin puisque pour la première fois, il se sent obligé de nous donner trop de clés évidentes pour aider la compréhension d’un univers qui aurait gagné à rester incompréhensible, plus mystérieux… Une œuvre mineure dans sa brillante filmographie.

 

Nous ne reviendrons pas en large sur les quelques classiques diffusés lors du festival, à savoir le cruel Ange Exterminateur (de Luis Buñuel), le terrifiant The Innocents (Les Innocents, de Jack Clayton), le sobre The Haunting (La Maison du Diable, de Robert Wise), le controversé Straw Dogs (Les Chiens de Paille, de Sam Peckinpah), l’abominable et définitif Texas Chainsaw Massacre (Massacre à la Tronçonneuse, de Tobe Hooper), le paranoïaque Locataire (de Roman Polanski), le fascinant et novateur Cannibal Holocaust (de Ruggero Deodato), l’effrayant (mais renié par Stephen King) The Shining (de Stanley Kubrick), le baroque Inferno (De Dario Argento), le très eighties mais toujours efficace Poltergeist (de Tobe Hooper – et Steven Spielberg ?), le déjanté Evil Dead 2 (de Sam Raimi) ou encore le loufoque et coloré Beetlejuice (de Tim Burton)… Des classiques indémodables et populaires, susceptibles de faire l’objet d’un focus prochainement sur notre site…

 

Plutôt que de livrer un compte rendu exhaustif du Festival, revenons, dans l’ordre de leur programmation sur les quelques surprises que nous avons découvertes ou redécouvertes cette année…

 

 

The Changeling (L’Enfant du Diable1980, de Peter Medak – USA )

 

Réalisateur hongrois capable de passer d’un projet personnel un peu fou (Romeo Is Bleeding) à des commandes peu inspirées pour les grands studios (La Mutante 2 !), Peter Medak signait en 1980 un des chefs d’œuvre des films de maisons hantées. Le grand George C. Scott nous éblouit une fois de plus dans le rôle de ce compositeur devenu veuf suite à un terrible accident de la route et qui emménage dans une immense demeure où les phénomènes les plus troublants commencent à le déboussoler. Un meurtre glauque et choquant s’est déroulé dans la maison… qui va tout mettre en œuvre pour révéler son secret honteux à son nouvel hôte !

 

Sommet de tension, The Changeling marque profondément les sens, Medak réussissant avec un minimum d’effets l’exploit que Robert Wise avait déjà accompli 18 ans auparavant dans The Haunting : rendre une maison vivante et réellement dangereuse en jouant majoritairement sur le hors-champ, des angles de caméra étonnants, une montée graduelle du suspense, l’interprétation magistrale de George C. Scott et de Melvyn Douglas et un score angoissant de Rick Wilkins. Chair de poule assurée pour ce film un peu méconnu, passé inaperçu à sa sortie, éclipsé par le succès du similaire mais beaucoup moins réussi The Amityville Horror. Les amateurs d’horreur ont depuis réhabilité The Changeling, souvent reconnu comme l’un des films les plus éprouvants du cinéma de la terreur !

 

 

 

 

 

Lady In a Cage (Une Femme Dans une Cage – 1964, de Walter Grauman – USA )

 

Lire notre critique.

 

 

 

Hausu (House1978, de Nobuhiko Obayashi – Japon )

 

Condensé extrême de tout ce que la culture pop japonaise peut offrir de plus déviant et embarrassant, House est un grand film de MALADE ! Jouant avec les codes du film de maison hantée et du conte de fée, le film d’Obayashi prend pour point de départ la jeune Gorgeous, qui, accompagnée de ses 6 compagnes, Prof, Melody, Kung Fu, Mac, Sweet et Fantasy, s’en va visiter la maison d’une vieille tante qu’elle n’a pas vue depuis des années… une maison vivante où des têtes flottant dans l’air vous mordent le cul, où les pianos sont particulièrement voraces et où les chats marchent à l’envers dans un grand n’importe quoi délirant ! Coloré, débile, fou, frénétique, doté d’effets spéciaux délibérément enfantins ou irréalistes… House est sans doute un film unique dans l’histoire du cinéma… une curiosité réjouissante autant qu’un véritable film culte !

 

Imaginez un conte de fée de Dario Argento croisé avec un épisode des Histoires de Fantômes Chinois, le tout réalisé par l’équipe de South Park… et vous n’aurez encore qu’une idée imprécise de la folie ambiante de ce film qui – on en mettrait sa main à couper – a du être conçu sur une montagne de cocaïne… Indescriptible mais jouissif et à mourir de rire, House était donc le film parfait pour le festival Off Screen !

 

 

 

 

Uomini si Nasce Poliziotti si Muore (Live Like a Cop, Die Like a Man - 1976, de Ruggero Deodato – Italie )

 

 

De la fin des années 60 au début des années 80, le cinéma policier italien (les « poliziotti ») remplace peu à peu le western spaghetti tombé dans la gaudriole (merci Terence Hill et Bud Spencer !) et délivre une vague de films à la violence graphique particulièrement gratinée. Les années 70 sont celles du mécontentement populaire, de la fin de l’insouciance et des fameuses années de plomb. L’Inspecteur Harry étant passé par là en 1972, la plupart de ces policiers italiens vont se calquer sur cet illustre modèle : ce sont donc des dizaines de flics anticonformistes, adeptes de l’ultraviolence, d’auto-justice et des vendettas personnelles qui vont encombrer les écrans.

 

Quelques chefs d’œuvre du genre marquent particulièrement les mémoires : La Cité de la Violence (1970, Sergio Sollima), Confessions d’un Commissaire de Police au Procureur de la République (1971, Damiano Damiani), Revolver (1973, Sergio Sollima), Un Citoyen se Rebelle (1974, Enzo G. Castellari), La Rançon de la Peur (1974, Umberto Lenzi)… pour la plupart de très efficaces séries B terriblement brutales et nihilistes dans lesquelles des flics n’ayant plus rien à perdre partent en guerre contre la Cosa Nostra… Armés de pseudonymes aux consonances américaines, de nombreux acteurs italiens (Tomas Milian, Gian Maria Volonté, Maurizio Merli, Fabio Testi, Luc Merenda) vont se laisser pousser la moustache et le flingue pour mieux imiter leurs illustres modèles : Franco Nero en Italie, Clint Eastwood et Gene Hackman aux Etats-Unis. Des stars internationales (Jack Palance, Henry Silva, Charles Bronson, John Cassavetes, Martin Balsam, John Saxon, Jean-Louis Trintignant, Oliver Reed) s’exilent en Italie pour se compromettre dans ces « poliziotti » tournés à la chaîne. Difficile donc de se démarquer face à cette véritable déferlante ! Alors ce Live Like a Cop, Die Like a Man… Film mineur pour Deodato? Bien au contraire : ce polarau rythme effréné est peut-être bien l’une des grandes réussites du réalisateur de Cannibal Holocaust !

 

Fred et Tony, deux flics un peu rêveurs et rieurs (mais qui gagnent toujours à la fin), font régner la terreur chez les malfrats romains et se mettent en tête de démanteler la pègre (à la tête de laquelle on retrouve l’épatant Renato Salvatori) avec des méthodes brutales et souvent illégales qui feraient passer l’Inspecteur Harry pour l’Inspecteur Clouseau. N’hésitant jamais à outrepasser leurs droits et passer du mauvais côté de la loi en éliminant leurs prisonniers en douce, ces deux jeunes flics cyniques et frimeurs incarnés par Ray Lovelock et le regretté Marc Porel, sont en vérité deux véritables psychopathes, pire encore que les gangsters qu’ils traquent sans relâche. Se croyant au-dessus de la loi, ils vont se heurter à une hiérarchie paresseuse, engoncée dans un immobilisme gênant.

 

Le film débute sur une impressionnante et inoubliable course-poursuite entre trois motos dans les rues de Rome en pleine heure de pointe (hommage à la course-poursuite de French Connection !) Une longue scène d’action époustouflante et maîtrisée qui n’aurait pas dépareillé dans l’un des James Bond de l’époque Roger Moore ! Et puisque l’on parle de James Bond, nous retiendrons également l’excellente prestation d’Adolfo Celi (le méchant de ThunderballOpération Tonnerre) dévoilant ici tout son charisme, son humour ainsi qu’une paire de superbes bretelles dans le rôle d’un commissaire paternaliste, pas trop regardant sur les activités criminelles de ses deux inspecteurs rebelles.

Souvent vulgaire dans ses dialogues, misogyne comme il n’est plus permis, pas subtil pour un sou, mais trépidant et réalisé de main de maître, ce Live Like a Cop, Die Like a Man est un véritable plaisir coupable qui nous laisse avec un regret évident : qu’il n’ait jamais connu de suite !

 

 

 

The Ghost and Mrs. Muir (L’Aventure de Madame Muir – 1947, de Joseph L. Manciewicz – USA )

 

Petit chef d’oeuvre de poésie, d’émotion et d’humour, The Ghost and Mrs. Muir, considéré aujourd’hui comme un véritable classique, est une comédie fantastique d’apparence aussi modeste qu’absolument parfaite, tournée – un peu comme une récréation entre deux œuvres plus « sérieuses » – par l’un des réalisateurs majeurs de l’Age d’Or hollywoodien…

 

Gene Tierney y incarne une jeune veuve moderne et indépendante, quittant sa belle-mère acariâtre pour aller s’installer avec sa fillette au bord de la mer, dans une maison que l’on dit hantée par le fantôme de son ancien propriétaire… un vieux loup de mer grincheux incarné avec l’exaspération et l’éloquence d’un Capitaine Haddock par ce bon vieux Rex Harrison. Déterminée et peu effrayée par les croyances surnaturelles, Madame Muir s’installe dans la demeure et fait ainsi la connaissance de son charmant fantôme… avec lequel elle commence à entretenir un amitié platonique qui, le temps passant, se transforme bientôt en un amour impossible.

 

 

 

Aimer ce film, c’est tomber amoureux de son langage coloré, de ses dialogues merveilleusement écrits. C’est être ému devant l’abnégation et le sacrifice final de Madame Muir, qui passera toute sa vie à attendre de retrouver son fantôme disparu, preuve que le véritable amour est rarement celui qui est consommé… C’est admirer une histoire d’amour où triomphe la supériorité du rêve sur la réalité. C’est encore fondre en larmes devant son plan final d’une beauté et d’une poésie inouïes : les deux amoureux s’en allant au loin, quittant leur petite maison dans un nuage de brouillard.  C’est enfin et surtout tomber amoureux des yeux magnifiques de Gene Tierney, de sa divine élégance, de sa voix fluette, de sa dignité à toute épreuve devant la lâcheté des hommes, de son visage anguleux et si doux à la foi… celui d’un ange !… . Autant de beauté chez une seule femme… même les fantômes ne lui résistent pas !

 

The Ghost and Mrs. Muir est donc un véritable crève-cœur, aussi émouvant qu’il est amusant et d’une beauté éternelle stupéfiante. Son charme, son romantisme, son lyrisme, son humour ne vous quitteront  jamais plus!  Si seulement tous les films « modestes » étaient de cette trempe-là…

 

 

 

Un Tranquillo Posto di Campagna (Un Coin Tranquille à la Campagne – 1968, de Elio Petri – Italie )

 

Leonardo (Franco Nero), jeune peintre à succès aliéné par la vie trépidante de la grande ville découvre, lors d’une visite à la campagne une immense maison abandonnée dont il tombe immédiatement amoureux… un peu comme si la maison l’appelait. Sa maîtresse et agent Flavia (Vanessa Redgrave) achète pour lui cette demeure qui recueille dans ses murs un secret datant de la Deuxième Guerre Mondiale. Dans un premier temps, Leonardo semble retrouver l’inspiration mais il devient très vite obsédé par la présence du fantôme d’une jeune fille de 17 ans morte sur les lieux dans des circonstances non-élucidées… Leonardo plonge petit à petit dans la folie la plus complète alors qu’il enquête sur la mort de la jeune fille dont il tombe inexplicablement amoureux. Entre séances de spiritisme, possession et pure folie, la vie de Leonardo devient intimement liée à celle de ce « coin tranquille à la campagne » qui l’ « avale » progressivement. Le fantôme existe-t-il ou est-ce l’esprit de Leonardo qui le convie dans le monde des vivants ?

 

Cinéaste engagé, au style unique, Elio Petri (La Dixième Victime, La Classe Ouvrière va au Paradis) néglige vite cet alibi de film de maison hantée pour faire de son film un véritable thriller sexuel halluciné, un film sur le déséquilibre, la peinture, l’amour fou et l’obsession. Nymphomanie, nécrophilie, fétichisme, inceste, sadomasochisme… tout y passe ! Le tout dans un style hypnotique, elliptique, rythmé, provocant, ultra-stylisé et parfois même humoristique, les mouvements de caméra vertigineux et le score dissonant d’Ennio Morricone accompagnant littéralement Leonardo dans sa descente aux enfers.

 

Un véritable chef d’œuvre dont le style baroque rappelle les biographies musicales de Ken Russell (The Music Lovers ou Mahler), le Blow-Up d’Antonioni ou encore De Vierde Man de Paul Verhoeven… sans jamais se débarrasser de ses thèmes et de son imagerie typiquement italiens.

Franco Nero, loin de ses rôles de cowboys et de flics virils, incarne un jeune homme passionné avec une fragilité et une énergie folles et un talent incroyable, rappelant une fois de plus à qui pouvait en douter qu’il est bien l’acteur italien le plus éclectique et le plus populaire de ces 40 dernières années.

 

 

 

 

 

 

 

Orgasmo (Une Folle Envie d’Aimer – 1969, de Umberto Lenzi – Italie )

 

Après les visions répétées de friandises nommées Maciste Contre Zorro, Cannibal Ferox !, La Secte des Cannibales, L’Avion de l’Apocalypse, Spasmo, Cinq Salopards en Amazonie ou encore Demons 3, il est parfois permis de douter du talent et des bonnes intentions d’Umberto Lenzi. L’italien roublard affichant 65 longs métrages au compteur, généralement moins appliqué que ses confrères Deodato, Sollima, Fulci, Argento et consorts, a en effet souvent eu tendance, particulièrement dans les années 80 à faire preuve d’un opportunisme forcené qui ne trompait personne. Porté sur la violence, l’érotisme et truffant presque TOUS ses films de zooms ridicules, Lenzi est un peu au cinéma de genre italien ce que Jess Franco fut au cinéma de genre espagnol !…  Oublions donc notre méfiance : il s’agit désormais de dénicher dans la filmographie touffue d’Umberto Lenzi les quelques pépites, les quelques films déviants les plus amusants. Il serait injuste d’oublier une poignée de solides polars (Roma a Mano Armata) et giallos (Le Tueur à l’Orchidée) signés dès le début des années 70 ainsi qu’une carrière très éclectique abordant tous les genres : le péplum, le polar, le giallo, le thriller, l’horreur, le fantastique, l’érotisme, le film de cannibales, le western, la comédie, le film de guerre… Lenzi a tout fait ou presque ! Si sa réalisation s’avère souvent celle d’un adroit artisan plutôt que celle d’un grand réalisateur, Orgasmo (sorti à l’international sous le titre de  Paranoïa… à ne pas confondre avec l’autre Paranoïa / A Quiet Place to Kill tourné par le même Lenzi en 1970 – vous suivez?…) pourrait bien être au sein de sa filmographie l’exception qui confirme la règle. Son chef d’œuvre en quelque sorte !…

 

Vendu comme un giallo avec un titre racoleur en diable, Orgasmo nous narre une intrigue hitchcockienne bercée par un style visuel et musical très « swinging sixties ». Carroll Baker (avec qui Lenzi – succès aidant – tournera par la suite 3 films très similaires) incarne Kathryn West, une richissime veuve hollywoodienne, dépressive et épuisée, venue se reposer dans sa superbe villa romaine. Portée sur la bouteille et les antidépresseurs, elle fait la connaissance de Peter, un jeune playboy, et de la sœur de ce dernier, Eva, deux jeunes gens qui l’entraînent bientôt dans le monde de la nuit.  Kathryn, Peter et Eva se lancent petit à petit dans un ménage à trois qui nous vaut quelques très élégantes séquences érotiques gratinées pour un film tourné en 1969. Sexe, inceste, alcool, drogues, violence, dépravation et autodestruction deviennent très vite le quotidien du trio… jusqu’au jour où Kathryn se rend compte qu’elle est devenue la prisonnière de ses deux acolytes qui la retiennent dans sa chambre et la droguent à son insu, dans l’espoir de lui sous-tirer une petite fortune… Un pitch qui en vaut un autre mais ici c’est bien le style qui fait toute la différence : onirique, sensuel, érotique, très musical… Orgasmo est un des rares films de Lenzi où la forme et le fond se marient admirablement pour créer une véritable expérience sensorielle. La caméra virevolte pour souligner l’état de délabrement progressif de Kathryn, nous mettant dans un état proche de l’hypnose. La bande-son géniale signée Piero Umiliani et le travail fabuleux du directeur de la photo Guglielmo Mancori sont également à souligner !

 

Si Orgasmo se démarque nettement de la mouvance du giallo traditionnel popularisé par Dario Argento et trouve plutôt son inspiration dans les films d’Alfred Hitchcock, son succès populaire, un an avant L’Oiseau au Plumage de Cristal, lancera paradoxalement la vague italienne des films de tueurs aux mains gantées.

 

 

 

The Room (2003, de Tommy Wiseau – USA )

 

Le plus mauvais film au monde? Plusieurs se sont essayés à l’exercice : Ed Wood, Uwe Boll, Pitof , Joel Schumacher, Jean-Marie Poiré, Clive Turner,  Christophe Honoré, François Truffaut… Il faut pourtant se rendre à l’évidence : ces incompétents notoires n’ont d’autre choix que de s’incliner devant la médiocrité toute-puissante du grand, de l’unique Tommy Wiseau et de son chef d’œuvre d’humour involontaire qu’est The Room.

 

Aaah, The Room !!!… Par où commencer?  Sorte de guide ultime du « cinéma pour les nuls, où tout ce qu’il ne faut pas faire quand vous réalisez votre premier film », cette œuvrette autoproduite et adaptée d’un embryon rejeté d’une pièce de théâtre qui n’aura donc jamais vu le jour, The Room a acquis depuis 2003 un véritable statut de film culte puisqu’il est projeté en boucle dans de nombreux cinémas de Los Angeles et de Londres où les spectateurs viennent en masse aux séances de minuit réciter les pires dialogues jamais entendus sur un écran… Une procession de fans acquis à la cause de l’ineptitude et qui connaissent le film par cœur. On a d’ailleurs souvent comparé ce phénomène au célèbre Rocky Horror Picture Show, à la différence près que ce dernier est – et a toujours été – un film fabuleux et jouissif méritant son culte. The Room, aussi hilarant soit-il, relève plus de l’accident industriel, et son « succès » (les guillemets sont importants !) est du en grande partie au narcissisme incroyable de son « auteur ».

 

Johnny (Tommy Wiseau), improbable banquier bodybuildé, se fait cocufier par Lisa, sa petite amie cochonne et nymphomane qui couche avec Mark, son meilleur ami… Colette, la mère cancéreuse de Lisa regrette la décision de sa fille car Johnny est un bon parti. D’ailleurs – à l’exception de Lisa, bien déterminée à lui jouer un mauvais tour –  tout le monde semble aimer Johnny : Denny, le petit voisin drogué, Michelle, Mike et tous ses chouettes copains qui semblent l’avoir érigé en véritable modèle (de quoi exactement ? Le scénario ne le précise pas…) Alors que tout ce joyeux monde se prépare à fêter l’anniversaire de Johnny, Lisa, pas finaude, fait part de ses infidélités à toute la clique et fait courir la rumeur que son homme l’aurait frappée (« I did naaaaaat ! You’re tearing me apart, Lisa ! », répondra Johnny dans un de ses interminables monologues…) Le beau Mark quant à lui, semble pris de remords… c’est du moins l’intention puisque l’acteur jouant Mark ne sait pas jouer les remords.

 

Johnny arrivera-t-il à reconquérir Lisa ? Son amitié avec Mark survivra-t-elle à cette trahison ? L’enfant que porte Lisa est-il celui de Johnny ou celui de Mark ? Et d’ailleurs, Lisa ne ferait-elle pas semblant d’être enceinte ? Colette a-t-elle vraiment un cancer du sein ? Les castors lapons sont-ils hermaphrodites? Johnny va-t-il enfin la fermer et arrêter de gémir à chaque fois qu’il ouvre la bouche ?

 

 

Avec son scénario indigne du pire soap-opera brésilien, ses trois décors mal décorés, ses entrées en scène théâtrales, sa misogynie galopante, sa vulgarité enfantine, ses dialogues effarants d’innocence et de bêtise, The Room aurait très bien pu tomber dans l’oubli le plus total comme c’est le cas de nombreux petits films indépendants moins chanceux. C’est sans compter sur l’audace à toute épreuve et le positivisme béotien de son auteur – réalisateur – scénariste – producteur et acteur principal, Tommy Wiseau! Sorte de croisement entre un rugbyman trisomique et un sac de noisettes, déblatérant à qui mieux mieux des sentences définitives que même notre Van Damme adoré n’aurait osé prononcer, Wiseau est désespérément incapable de jouer la moindre émotion de manière juste, bafouillant ses dialogues tel un petit enfant, affublé d’un terrible accent encore assez mal défini et d’une exaspérante tête d’innocent. Sans oublier cette propension à finir toutes ses phrases par un petit « ha ha ha », rictus ridicule que n’aurait pas renié le Christophe Lambert de la grande époque… Il faut le voir s’extasier ou réprimer un rire à chaque fois qu’un acteur entre dans le champ ! Ou encore l’entendre saluer ses partenaires dès qu’ils entrent en scène par un « Oh, hi Lisa / Denny / Mark, etc. » et ce DANS CHAQUE SCENE, un peu à l’instar des fameuses « Dents de la Mouche » avec les Inconnus, et ce, peu importe si toute l’action se déroule dans la même journée ou si ledit partenaire est un chien (« Oh, hi doggy ! ») . Un critique américain décrit la performance de Wiseau, le plus improbable des banquiers au cinéma, comme « Borat essayant d’imiter Christopher Walken jouant un malade mental ».

 

Une petite pensée également pour la direction d’acteurs, particulièrement pour Juliette Danielle, alias cette petite salope de Lisa à qui tout le reste du casting déclare sa flamme en la couvrant de compliments sur son incroyable beauté. Le fait que l’actrice est une blondinette grassouillette au visage porcin, et à l’expressivité très limitée renforce encore le côté surréaliste de l’entreprise. Lors d’une scène carrément effrayante, Lisa a une espèce de protubérance très inquiétante qui pointe hors de son cou, nous empêchant de nous concentrer sur son dialogue et sur la gravité des évènements…

 

Le scénario fait du surplace, les acteurs exposant le seul enjeu du film plus ou moins dans chaque scène sans jamais apporter de nouveaux éléments. Les nombreux dialogues (toujours entre deux personnages) répètent à longueur de film ce qui fut exprimé précédemment (à savoir que Mark est le meilleur de Johnny qui aime tellement Lisa…) et  tombent souvent dans la vulgarité la plus totale, quand les acteurs perdus dans ce joyeux bordel ne passent leur temps à se dire bonjour…

 

Lorsque Mark remercie Lisa pour la soirée romantique qu’ils sont en train de passer, il complimente la musique et les bougies… une scène évidemment dénuée de toute musique et de bougies !…. Certaines scènes apportent de nouveaux éléments qui ne servent absolument à rien, telle cette déclaration inopinée de Colette « I got the results of the test back – I definitely have breast cancer! »sortie d’on ne sait où, hilarante à force de ne pas faire avancer le schmilblick d’un millimètre… Un cancer du sein dont nous n’entendrons évidemment jamais plus parler par la suite… De nouveaux personnages apparaissent et disparaissent le temps d’une seule ligne (souvent pour complimenter la « beauté » de Lisa) et à certaines reprises, la caméra panote fébrilement à la recherche d’un acteur qui serait sensé être dans le cadre, sans toujours le trouver. Les décors en carton-pâte menacent régulièrement de s’effondrer… Des séquences entières font du remplissage afin d’arriver à une durée correcte de long métrage, telle ce long passage où Johnny s’en va acheter des fleurs, salue le chien et… où rien d’autre ne se passe vraiment ! Wiseau n’ayant aucune idée scénaristique neuve à apporter, il règle ce léger problème de progression narrative en truffant son œuvre de scènes de sexe soft avec une forte propension à un exhibitionnisme malvenu puisqu’il ne semble jamais plus heureux et meilleur acteur que lorsqu’il nous exhibe son vieux cul musculeux souvent filmé en gros plans. Des scènes du style de ces « séries roses » diffusées en boucle la nuit sur certaines chaines de télévision, accompagnées comme il se doit de mauvaises chansons très eighties qui auraient plus leur place dans un ascenseur que dans un film.

 

Quand une telle célébration de la médiocrité tourne au sublime, quand le narcissisme énorme d’un incapable notoire prend les commandes d’un « film », cela donne donc The Room… l’expérience la plus hilarante et surréaliste qu’il est possible de vivre dans une salle de cinéma. Devant un tel degré d’incompétence (on dirait effectivement une parodie des Inconnus étirée sur 1h30), deux hypothèses valables se présentent au spectateur : 1) The Room pourrait bien être un gigantesque canular très élaboré ou 2) l’ami Wiseau serait soit un extraterrestre, soit  gravement déficient du ciboulot.

 

Merci donc au Festival Off Screen de nous avoir offert ces 1h30 de bonheur  avec le « Citizen Kane des navets ». Laissons le mot de la fin au pauvre Johnny avec cette maxime frappée au coin du bon sens :

 

« You can love someone deep inside your heart and there’s nothing wrong with it. If a lot of people loved each other, the world would be a better place to live. »

 

 A méditer.

 

Grégory Cavinato.

 

Remerciements à Dirk Van Extergem ainsi qu’à toute l’équipe du Nova et du Festival OffScreen.

 

 

 

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