Les Plaisirs Coupables… That Thing You Do! (1996)

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1996, de Tom Hanks – USA

Scénario : Tom Hanks

Avec Tom Everett Scott, Liv Tyler, Johnathon Schaech, Steve Zahn, Tom Hanks, Ethan Embry, Giovanni Ribisi, Charlize Theron, Chris Ellis, Bill Cobbs, Peter Scolari, Chris Isaak, Obba Babatundé, Rita Wilson, Kevin Pollak, Holmes Osborne, Sean Whalen, Jonathan Demme, Bryan Cranston et Clint Howard

Directeur de la photographie : Tak Fujimoto

Musique : Howard Shore

 

 

 

 

 

 

 

 

Quatre garçons dans le vent

 

Premier long métrage réalisé, écrit et produit par Tom Hanks (qui avait déjà réalisé quelques épisodes de séries télévisées comme Tales From the Crypt), That Thing You Do ! est un « petit » projet personnel, sorti à une époque faste où l’acteur enchaînait les succès et les récompenses. Sans doute est-ce à cause de ses ambitions modestes (pas de stars, pas de budget astronomique, pas de performances « à Oscars ») que cette charmante comédie est passée relativement inaperçue, coincée entre un Forrest Gump et un Saving Private Ryan beaucoup plus « importants », tout du moins pour l’Académie des Oscars. That Thing You Do ! n’a certes pas explosé le box-office en 1996 mais a acquis au fil des ans une solide réputation de film culte. Ceux qui l’ont vu ne l’ont pas vu qu’une seule fois : en effet, la première incursion de Tom Hanks derrière la caméra est une œuvre absolument irrésistible qui se revoit en boucle, toujours avec le même plaisir et le même enthousiasme, l’une des comédies américaines les plus méconnues et les plus mémorables des années 90.

 

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That Thing You Do ! (titre de la chanson qui propulse les héros au sommet de la gloire) se déroule en 1964 et raconte l’ascension, suivie de la dissolution rapide, d’un petit groupe de rock’n roll comme l’Amérique en a vu naître par dizaines suite à la British Invasion (les Beatles et les Rolling Stones) et au succès planétaire des Beach Boys, des groupes encore très proprets qui ont vu le jour dans une époque pré-hippies, pré-Vietnam et pré-Nixon où le rock’n roll, gentiment subversif, était encore peu sophistiqué ou agressif. Après l’ère du jazz et du blues, suivie du succès de monuments comme Elvis Presley, Jerry Lee Lewis et Johnny Cash lors de la décennie précédente, ce sont les adolescents qui, dès le début des années 60, s’emparaient des ondes, espérant réitérer le succès phénoménal d’un certain quatuor de jeunes anglais dans le vent. Leurs chansons, empreintes d’une innocence et d’une joie de vivre débordantes, parlaient principalement des filles, des premiers amours et des grosses voitures… C’était l’époque où des recruteurs pas toujours honnêtes faisaient signer des contrats douteux à des groupes issus des coins perdus des Etats-Unis, découverts dans des concours de musique locaux. Une époque révolue où un passage en radio se négociait directement avec les disc jockeys… le rock n’en était encore qu’à ses débuts et promettait de jolies carrières à une jeunesse rebelle mais pas trop. Rock’n roll : oui ! Sex & drugs : ce sera pour plus tard!…

 

Nous suivons les aventures de Guy Patterson (Tom Everett Scott), natif d’une petite ville de Pennsylvanie, un jeune batteur mordu de jazz, tout juste sorti du lycée, qui travaille durant l’été dans le magasin familial d’électroménager. Après le travail, Guy s’enferme pendant des heures dans la cave du magasin où il passe ses disques de jazz à plein volume et les accompagne à la batterie. Quatre de ses amis ont lancé un groupe de rock mais lorsque leur batteur (Giovanni Ribisi) se casse un bras en jouant à saute-mouton sur un parcmètre (!), Guy est recruté d’urgence pour le remplacer lors d’un concours local. Le quatuor doit jouer une simple ballade intitulée That Thing You Do !, écrite et composée par leur leader, Jimmy (Johnathon Schaech). Mais une fois sur scène, Guy, nerveux, accélère le tempo de la chanson et cet heureux accident leur permet de gagner le concours haut la main. Dans sa version rapide, That Thing You Do ! devient un tube local qui va bientôt permettre au groupe d’accéder à la gloire.

 

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Le reste du groupe est composé de Jimmy, leader ténébreux, sérieux comme un pape, qui se voit comme un grand artiste-compositeur en puissance, de Lenny (Steve Zahn), le guitariste et clown de la bande et enfin, d’un bassiste (Ethan Embry) dont le nom n’est jamais prononcé (il est crédité au générique comme « T.B. Player », un gag récurrent inventé par Tom Hanks qui explique qu’apparemment personne ne se souvient jamais des noms des bassistes…) Le cinquième membre (officieux) du groupe n’est pas un musicien mais une muse, la jolie Faye (Liv Tyler), petite amie de Jimmy, romantique et élégante en diable, entièrement dévouée au groupe et à sa musique. Le charme et la gentillesse de Faye ne laissent personne indifférent, particulièrement Guy, qui n’en laisse rien paraître par amitié pour Jimmy…

 

Après un long brainstorming (et une brève période où ils s’appelaient les « ONE-ders », mauvais jeu de mot trop difficile à déchiffrer pour leurs fans confus – qui les appellent les « O’Needers »), le groupe devient les « Wonders »… Après avoir écumé les salles de concerts locales (restaurants, fêtes foraines) avec That Thing You Do ! et une poignée d’autres titres, ils signent un contrat avec le prestigieux label Play-Tone et trouvent un manager en la personne du charismatique Mr. White (Tom Hanks en personne), qui leur propose de partir en tournée avec les plus grandes stars de la maison de disque !

 

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Jimmy a beau être le leader des Wonders, c’est Guy, avec ses lunettes noires (marque de fabrique imposée par leur manager), qui en devient très vite le cœur, celui qui bat le tempo et qui, grâce à son style percutant, emmène le groupe vers les sommets. Leur relation au sein du groupe s’apparente à une collaboration imaginaire entre Bob Dylan et Ringo Starr ! Seulement voilà, entre les ambitions artistiques démesurées de Jimmy et la nature plus désinvolte de ses camarades, une scission va très vite s’effectuer au sein des Wonders…

 

Tom Hanks, amoureux devant l’éternel de l’Amérique des années 60 (Forrest Gump, Apollo 13, ainsi que la série From the Earth To the Moon) abandonne cette fois les grandes épopées historiques pour nous narrer dans ses moindres détails une « petite » histoire inspirée de l’esprit des débuts du rock’n roll et des premiers groupes « à midinettes », coupes de cheveux ridicules et costumes assortis compris. Les Wonders font ainsi souvent penser à l’esprit joyeux et bon enfant des Beach Boys ou à divers groupes « mineurs » et inoffensifs comme The Byrds, The Turtles, Herman’s Hermits et bien d’autres encore. Leur humour facétieux et leur répartie face aux caméras est calqué sur celui des Beatles.

 

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Armé d’un scénario astucieux, Hanks s’amuse à retracer avec beaucoup humour et de bonne humeur tous les passages obligés de la vie d’un groupe de rock : l’idiot qui quitte le groupe juste avant le premier gros succès (rappelant le cas du pauvre David Marks des Beach Boys), la première chanson diffusée à la radio (l’occasion d’une joyeuse scène d’hystérie collective), le premier hit, les filles qui hurlent, le premier gala qui se déroule mal, le premier passage à la télévision (calqué sur celui des Beatles au « Ed Sullivan Show »), la première séparation (le bassiste qui renonce à la gloire pour s’engager dans les Marines), la gloire éphémère avec ses avantages financiers, les compromis ridicules imposés par la maison de disque (les Wonders apparaissent, vêtus en marins, sous le pseudonyme de « Captain Geech and the Shrimp Shack Shooters » dans « Weekend at Party Pier » un film musical « de plage » pour adolescents, parodie évidente des films d’Annette Funicello et d’Elvis Presley) et enfin, la déconvenue d’une séparation inévitable mais douloureuse… L’aventure des Wonders ne durera que le temps d’un été mais, alors que leurs noms auront été oubliés depuis belle lurette, une poignée de leurs chansons resteront des hits à tout jamais !

 

Tom Hanks aborde le thème de la célébrité à un jeune âge en confrontant les deux leaders du groupe : Jimmy est un mégalomane brillant mais méfiant, qui refuse à tout prix les compromis afin de protéger son « génie » artistique. Avec son côté égocentrique, il finit cependant par s’aliéner tout le monde, y compris sa petite amie, qu’il néglige. Brillant mais immature, mufle occasionnel, Jimmy semble bien plus motivé par ses grands principes et ses poses d’artiste maudit que par une véritable passion pour son métier. Guy, de son côté, est beaucoup moins ambitieux, mais est dévoré par la passion du jazz. Il est entraîné un peu malgré lui dans la folle histoire du groupe mais sa rencontre avec Del Paxton (Bill Cobbs), un légendaire pianiste de jazz dont il connaît les disques par cœur, va l’encourager à poursuivre sa passion et à abandonner la célébrité pour devenir un « session musician » puis un professeur de musique.

 

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Aussi joyeux et bon enfant soit-il, That Thing You Do ! n’en reste pas moins un constat doux-amer sur l’industrie du disque et sur les dangers de la célébrité, particulièrement pour des jeunes gens à peine sortis de l’adolescence. Le personnage de Mr. White, qu’incarne le réalisateur, a beau être bienveillant et paternel envers ses poulains, il n’est pourtant qu’un « fonctionnaire » blasé, pas dupe de la valeur des « produits » qu’il commercialise à la chaîne. Malgré son côté flamboyant, Mr. White n’est en fin de compte qu’un employé à la solde de richissimes vieux messieurs qui fument le cigare, pour qui les jeunes vedettes ne sont que des marionnettes et pour qui le rock’n roll, qu’ils n’écoutent pas, n’est qu’une énième mode uniquement destinée à les enrichir. Les folles ambitions de Jimmy se voient ainsi détruites à néant à cause d’un contrat qui contraint le groupe à multiplier les tubes « entraînants » au détriment de projets plus personnels et de qualité. (Il refuse par exemple d’enregistrer une version de « That Thing You Do ! » en espagnol !) Cet état des choses, traité avec bonne humeur dans le film, fit malheureusement bien des victimes puisque des années plus tard, divers artistes et groupes célèbres comme Van Morrison, Creedence Clearwater Revival ou Bad Company, ayant signé des contrats qui les saignaient à blanc, vécurent de véritables cauchemars après avoir perdu les droits de leurs chansons, voire pire, toutes les royalties qui leur revenaient, au profit de leurs maisons de disques. Les Wonders, comme bien d’autres groupes morts-nés (des « one-hit wonders » comme le veut l’expression), n’auront jamais eu le temps ni la chance de créer leur chef d’œuvre, leur « Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band », leur « Music From Big Pink » ou leur « Pet Sounds »…

 

Le film regorge de performances d’acteurs excellentes. On retiendra particulièrement celles de Steve Zahn (acteur au talent comique inouï, malheureusement trop souvent sous-exploité au cinéma), de Liv Tyler (irrésistible et radieuse dans le rôle de la petite amie parfaite) et, dans le rôle principal, de Tom Everett Scott, le sympathique et loufoque batteur vedette, un garçon bien élevé et un brin naïf, qui choisit de rester fidèle à ses amis plutôt qu’à la célébrité. En véritable gentleman, Guy attendra que Jimmy et Faye rompent pour courtiser la jeune femme de ses rêves… A noter que Tom Everett Scott, portrait craché du jeune Tom Hanks farfelu des années 80 (celui de Splash et Turner & Hooch) et dont c’était la première apparition à l’écran, a bien failli ne pas obtenir le rôle, à cause de cette ressemblance physique qui saute aux yeux. C’est Rita Wilson, l’épouse de Tom Hanks (qui apparaît brièvement en barmaid sexy), sous le charme d’une version plus jeune de son compagnon, qui persuada le réalisateur de donner sa chance au jeune acteur. Une décision qui élève le film tant Tom Everett Scott s’avère épatant, aussi crédible derrière sa batterie (il adopte le style dodelinant de Ringo Starr) qu’adorable en jeune héros romantique, terrassé d’admiration devant un vieux jazzman et d’amour devant Liv Tyler.

 

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Le grand talent de Tom Hanks réside également dans ses dialogues d’une grande drôlerie, qui jouent souvent sur l’émerveillement enfantin des quatre rockers novices face à tout ce qui leur arrive, comme le prouve ce dialogue lors de la signature de leur premier contrat dans le camping-car d’un manager un peu louche :

 

Lenny : Are you crazy? A man in a really nice camper wants to put our song on the radio! Give me a pen, I’m signin’! You’re signin’! We’re all signin’!

 

… ou encore cet échange houleux entre Lenny l’enthousiaste et Jimmy le méfiant :

 

 

Jimmy : She told me never trust a label. And I’m beginning to believe her.

Lenny : Well, sure. I mean, come on. They put us up in a first class hotel, all expenses paid, while our record climbs the charts… Bunch of lyin’ snakes!

Jimmy : Sorry I’m buggin’ you! I guess I’m alone in my principles.

Lenny : And there he goes, off to his room to write that hit song « Alone in my principles. »

 

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Tom Hanks fait bon usage de sa notoriété et en profite pour faire appel à une série d’amis comédiens à qui il confie des petits rôles : Chris Isaak en pasteur, Kevin Pollak en animateur, Clint Howard en présentateur radio, Jonathan Demme en réalisateur, Bryan Cranston en cosmonaute… De ce fait, chaque second rôle s’avère brillant et trouve le moyen de briller en un minimum de temps, parfois le temps d’une seule scène. On retiendra particulièrement la performance de Holmes Osborne dans le rôle du père du Guy, un commerçant qui s’insurge du fait qu’il devra bientôt travailler le dimanche pour faire vivre sa famille, un homme sérieux et strict, resté résolument coincé dans les années 50, mais qui, à la grande surprise de sa famille, fait pourtant le clown en imitant son fiston lorsqu’il le voit pour la première fois à la télévision… Dans l’un de ses premiers rôles à l’écran, Charlize Theron s’avère également épatante dans le rôle de Tina, la première petite amie de Guy, frigide et allergique au rock’n roll. Une fille de bonne famille qui préfère les soirées Tupperware organisées par sa maman et les abdominaux de son dentiste aux talents musicaux de son petit-ami…

 

Derrière la comédie débridée, c’est le sens aigu de l’observation et de la satire qui domine dans ce film aussi drôle qu’émouvant, bénéficiant d’une bande-son exceptionnelle. Hanks et son équipe de compositeurs (Adam Schlesinger, Rick Elias, Scott Rogness, Mike Piccirillo, Gary Goetzman, Mike Viola et Howard Shore) ont pour l’occasion écrit une poignée de « tubes » originaux qui auraient pu cartonner en 1964 ! Les quatre acteurs incarnant les Wonders ont répété ensemble pendant 8 semaines avant le tournage pour paraître crédibles en musiciens (seul Steve Zahn jouait réellement de la guitare) mais leurs performances furent doublées, avec Mike Viola comme chanteur principal. Tom Hanks lui-même a composé le morceau de jazz intitulé « I Am Spartacus », un duo batterie / piano entre Guy et le légendaire Del Paxton, que l’on entend à la fin du film. Paradoxalement, le CD de la bande originale de That Thing You Do ! reçut un accueil colossal, bien supérieur à celui, modeste, du film.

 

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Malgré une surabondance de gros-plans témoignant des hésitations d’un réalisateur encore peu expérimenté, la reconstitution historique, des costumes aux décors, en passant par le moindre accessoire (instruments de musique, micros, technologie de l’époque) impressionne par sa minutie.

 

That Thing You Do ! nous ramène avec élégance vers une époque où l’innocence régnait sur une jeunesse américaine qui n’avait pas encore été ravagée par le cynisme et les désillusions des années 70. Son humour, sa musique et la qualité du casting font de That Thing You Do ! un de ces plaisirs coupables (mais pas honteux) auquel on revient très souvent. Chaleureux et régulièrement hilarant, le premier film de Tom Hanks, reste modeste dans ses ambitions mais les transcende par sa bonne humeur communicative et sa douce nostalgie. A l’instar de Mr. Holland’s Opus, sorti quelques mois plus tôt, ce « feel-good movie » s’impose comme le digne successeur, pour les années 90, d’American Graffiti, le film de George Lucas.

 

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Tom Hanks réalisa par la suite quelques épisodes des grandes séries historiques qu’il a co-produites avec Steven Spielberg (From the Earth To the Moon, Band of Brothers) et son deuxième film pour le cinéma, le laborieux Larry Crowne (2011) tentait sans jamais y parvenir de retrouver la formule magique de That Thing You Do !, preuve qu’en 1996, l’apprenti-cinéaste avait réussi à capturer la foudre dès son premier essai !

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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