Les Plaisirs Coupables… Sleepwalkers (La Nuit Déchirée, de Stephen King)

sleepwalkersSLEEPWALKERS

(LA NUIT DECHIREE)

 

1992, de Mick Garris – USA

Avec Alice Krige, Mädchen Amick, Brian Krause, Glenn Shadix, Cindy Pickett, Lyman Ward, Ron Perlman, Mark Hamill, John Landis, Joe Dante, Stephen King, Clive Barker, Tobe Hooper et Jim Haynie.

Scénario : Stephen King

Directeur de la photographie : Rodney Charters

Musique : Nicholas Pike

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mommie Dearest

 

Avec « les Plaisirs Coupables », Action-Cut vous propose une nouvelle rubrique dédiée à ces films que nous aimons tous en cachette, sans jamais vraiment oser l’avouer… des films que l’on sait pertinemment ne pas être forcément très bons et qui malgré tout, en dépit de toute logique ou de sens critique, suscitent un enthousiasme qui ne se dément pas avec les années. Des œuvres qui, contre toute attente, provoquent chez le spectateur une sensation de bien-être et pour lesquelles il développe – dans le plus grand secret pour ne pas se faire gauler – une réelle affection. A la différence de notre rubrique « in defense of… », il ne s’agit en aucun cas de réhabiliter ces œuvres et de les faire passer pour ce qu’elles ne sont pas, mais bien d’essayer de comprendre – si possible dans la bonne humeur – pourquoi ces plaisirs coupables s’avèrent si efficaces…

 

Très souvent dans ce genre de cas, le facteur nostalgie joue un grand rôle… ce qui n’est pas forcément une bonne chose puisque comme le déclarait Frank Zappa : « pas besoin de guerre nucléaire pour anéantir le monde, la bureaucratie et la nostalgie s’en chargeront… » En effet, lequel d’entre nous n’a jamais redécouvert un film qu’il vénérait lors de sa petite enfance et n’a pas déchanté devant la nullité spectaculaire de celui-ci ? C’est le cas d’œuvres comme Krull, The Last Starfighter, Staying Alive, Class 1984, Rocky 4, Invasion USA, Les Aventuriers de la Quatrième Dimension, Les Aventures de Buckaroo Banzaï, Weird Science, La Caravane des Ewoks, Les Barbarians, Cyborg, Les Maîtres de l’Univers, Willow (pour les garçons) ou encore de… La Boum, Grease 2 ou… J’ai Rencontré le Père Noël avec Karen Chéryl (pour les filles !) En bref… les années 80 dans toute leur « splendeur »…

 

Mais nos « Plaisirs Coupables » sont bien différents de ces mauvais films puisque – par définition – leur visionnage de nombreuses années plus tard – malgré une qualité générale souvent défaillante – est encore susceptible de provoquer les sourires ! Ce sont des œuvres qui malgré tous leurs défauts – souvent nombreux – fonctionnent encore, suscitent un grand enthousiasme un peu gênant, font fonctionner l’imaginaire et brassent des souvenirs qui nous ramènent à une époque « meilleure ».

 

Inaugurons donc cette rubrique en fanfare et sur l’air des lampions avec une œuvrette que de nombreux fantasticophiles et amateurs de Stephen King regardent encore en cachette… une petite tâche à peine honteuse dans la filmographie pleine de grosses tâches d’un romancier de génie… j’ai nommé : Sleepwalkers (La Nuit Déchirée), première étape d’une longue collaboration entre King et le réalisateur Mick Garris.

 

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Si les premières adaptations au cinéma de l’œuvre prolifique de Stephen King accouchent d’une poignée d’authentiques chefs d’œuvre portés aux nues (Carrie, The Shining, The Dead Zone, Stand By Me, Pet Sematary), vers le milieu des années 80, la qualité de celles-ci commence à chuter dangereusement dans le rouge lorsque les adaptations se multiplient et que la moindre nouvelle d’à peine quelques pages devient automatiquement un long métrage (Silver Bullet, Children of the Corn, The Lawnmower Man) misant tout sur la popularité du romancier / star, qu’une adaptation se justifie ou pas… Stephen King est devenu une « marque » et les films se montent désormais sur son seul nom. Si au départ, c’étaient des cinéastes prestigieux qui adaptaient son œuvre (Brian De Palma, Tobe Hooper, Stanley Kubrick, George A. Romero, David Cronenberg, John Carpenter, Rob Reiner…), ce sont désormais des réalisateurs anonymes comme Fritz Kiersch, Daniel Attias, Brett Leonard, Mark Pavia et Ralph S. Singleton qui se retrouvent aux commandes de films forcément de moins en moins ambitieux ! Des œuvres qui négligent la plupart du temps la complexité des mythologies mises en place dans les romans pour se concentrer sur les effets choc et les scènes d’horreur, au détriment de l’univers et des personnages. Pour la défense de ces réalisateurs « au rabais », il faut admettre néanmoins que les romans de King, souvent colossaux et épiques souffrent mal d’une adaptation en 1h30… L’œuvre du King est pillée dans tous les sens, les sequels n’ayant plus aucun rapport avec les écrits originaux se multiplient et tout Hollywood commence à faire son beurre sur le nom du maître de l’horreur du Maine… Stephen King est d’ailleurs le premier responsable de la baisse de qualité des adaptations de son œuvre puisque – toujours enthousiaste – il semble incapable de dire « non ». Pire, en 1986 il se charge lui-même d’adapter une de ses propres nouvelles et s’improvise réalisateur avec le gênant Maximum Overdrive, une terrible erreur de parcours, preuve s’il en est qu’un romancier d’exception ne fait pas forcément un bon cinéaste.

 

Néanmoins, accablé par cette succession d’échecs indignes de son œuvre, King lui-même, soucieux du respect de son héritage, prendra de plus en plus d’importance dans la production et le développement des adaptations. Ses romans les plus longs et les plus ambitieux (It, The Stand, The Tommyknockers, The Shining) seront dès lors transposés dans de nombreuses mini-séries à gros budgets pour la télévision et aux fortunes diverses. Car malheureusement pour lui, Stephen King se révèlera souvent être son propre pire ennemi : la fidélité totale à ses écrits semble en effet devenir la condition sine qua non pour accéder à la réalisation de ces mini-séries sur lesquelles il œuvre en temps que producteur. King s’entoure donc de cinéastes dociles et sans grande personnalité (Tommy Lee Wallace, Tom Holland, John Power, Michael Gornick, Craig R. Baxley, etc.) qui doivent avant tout respecter le texte. A comparer la mythique et terrifiante version de Shining de Stanley Kubrick et celle réalisée en 1997 par Mick Garris pour le petit écran, pas sur qu’on y gagne au change… Mais King lui, semble content ! Un peu comme s’il n’avait pas le recul nécessaire pour juger les adaptations de son travail !…

 

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Ce Sleepwalkers qui nous occupe n’est pourtant pas adapté d’une publication de Stephen King, il est en fait son deuxième scénario original (après Creepshow) pour le grand écran, substitut à une nouvelle inachevée et première tentative pour l’auteur d’écrire et produire pour le cinéma une œuvre originale. Stephen King est alors au sommet de sa popularité et son nom apparaît même au dessus du titre : Stephen King’s Sleepwalkers en v.o., La Nuit Déchirée, de Stephen King en français. Bref la star et le seul maître à bord du projet, c’est le King. Malheureusement, ça se sent…

 

A la réalisation, Mick Garris signe ici son second long métrage après son éminemment sympathique Critters 2 (1988) et après avoir œuvré en tant que réalisateur de making of (un des premiers dans le business !), puis comme scénariste ou réalisateur sur des séries télévisées comme les Amazing Stories (Histoires Fantastiques) de Steven Spielberg ou encore Freddy’s Nightmares, l’éphémère série adaptée des Griffes de la Nuit. La suite de sa carrière sera parallèle à celle de son ami Stephen King puisqu’il réalisera pas moins de six autres adaptations de son œuvre : les mini-séries The Stand (1994), The Shining (1997), Desperation (2006), Bag Of Bones (2012), et l’anthologie Quicksilver Highway (1997), pour la télévision et Riding the Bullet (2004) pour le cinéma.

 

Mick Garris, malgré la grande sympathie qu’on peut lui vouer, n’est de toute évidence pas un grand réalisateur, souffrant en général d’un évident manque d’ambition narrative et de lacunes au niveau de la direction d’acteurs (il faut voir pour le croire la « performance » d’un autre monde de Molly Ringwald dans The Stand (était-elle saoule sur le tournage ?) ou encore Pierce Brosnan « essayer » de pleurer dans Bag Of Bones, peut-être la scène la plus embarrassante de la carrière de l’ex-007…) Ces lacunes, son manque d’ambition et son statut de simple « artisan » suivant le scénario à la lettre sans jamais le transcender (l’homme n’est de toute évidence pas un auteur) n’ont cependant pas empêché Mick Garris – par sa sympathie et son amour sincère du fantastique – de gagner une place méritée dans le cœur des fantasticophiles, notamment lorsqu’il créa en 2005 l’anthologie télévisée Masters Of Horror, regroupant le temps de deux saisons la crème de la crème des réalisateurs du fantastique… Un grand du fantastique ? Non ? Un amoureux dévoué au genre ? Sans le moindre doute !…

 

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Comme à l’accoutumée dans l’œuvre de Stephen King, la mythologie et l’univers développés fascinent par leur ambition, par leur originalité et par une caractérisation minutieuse des personnages, des qualités qui auraient d’ailleurs pu (et du !) dans le cas de Sleepwalkers être développées davantage afin de donner lieu à un de ces romans fleuve dont l’écrivain a le secret : remplaçant le mythe du vampire par celui – assez proche – des « sleepwalkers » (traduit erronément dans la v.f. et au Québec par « somnambules »), King signe en 90 pages un script qui aurait mérité d’être développé sur 500 : Charles Brady (Brian Krause) et sa mère Mary (Alice Krige) sont les derniers survivants d’une race de chasseurs nocturnes et nomades, qui n’appartient pas à notre monde. Charles et Mary sont des félidés ne pouvant rester en vie qu’en se nourrissant de la force vitale de jeunes vierges. Capables de se métamorphoser et de cacher leur apparence de fauves sous un aspect humain rassurant et séduisant, voyageant de ville en ville au gré de leurs meurtres, ils s’installent à Travis, une petite ville tranquille de l’Indiana et se mettent en chasse. Une seule chose peut les tuer : les chats et leurs griffes acérées, dont ils ont une frousse bleue. Un carton en début de film nous explique que les sleepwalkers sont à l’origine du mythe des vampires…

 

Après une scène pré-générique au suspense un peu loupé (des jump-scares faciles qui n’augurent rien de bon…), dans laquelle le policier incarné par (le décidément très mauvais) Mark Hamill enquête sur une maison de Beverly Hills où l’on a retrouvé des dizaines de chats pendus et égorgés, ainsi que le cadavre exsangue d’une jeune fille, le très beau générique nous plonge dans la mythologie fascinante des sleepwalkers à grand renfort d’illustrations malsaines et dérangeantes sur cette race « disparue » de mi-hommes, mi-félins. Une entrée en matière terriblement prenante et passionnante pour ce générique de toute beauté.

 

Puis vient enfin le moment de faire la connaissance de ces fascinantes créatures. Ce que les explications techniques du générique ne nous disent pas, Mick Garris nous le fait comprendre d’une manière aussi osée que véritablement touchante et drôle. Le générique se termine et nous voyons l’aiguille d’un vieux tourne-disque se poser sur un 33 tours fatigué au son crépitant. Retentit alors le langoureux Sleepwalk, de Santo & Johnny, évocation douce, sensuelle et mélancolique d’une certaine douceur de vivre et du bien-être à l’américaine. A l’étage, Charles, typique beau gosse américain adolescent du style « capitaine de l’équipe de football », est en train de se mutiler le bras avec le sourire. La musique qui retentit est pour lui le signal de rejoindre sa chère maman, une « M.I.L.F. » d’une sensualité ahurissante, à la voix douce et au visage tour à tour lumineux et ténébreux. Mary est retranchée derrière sa fenêtre. Elle observe les chats errants se regroupant dans le jardin et peste lorsque l’un de ses pièges échoue à trucider un de ces satanés félins qui la harcèlent. « Ils sont de plus en plus nombreux » s’inquiète-t-elle, véritablement pétrifiée par la peur et visiblement… en grand manque… Heureusement, Charles s’en charge ! Son fiston la rassure d’un baiser dans le cou et l’invite à danser… une danse tout d’abord gentillette et joyeuse mais qui dégénère très vite lorsque la mère, sans prévenir, embrasse langoureusement son fils, qui à son tour la porte dans ses bras et, brûlant de désir, l’emmène à l’étage… La musique de l’Amérique innocente continue de résonner dans la maison lorsque la porte de la chambre à coucher se referme et que nous imaginons une partie de jambes en l’air déchaînée dans la joie la plus totale, le tout sans la moindre trace de drame ou de pathos, comme si de rien n’était… Vu de l’extérieur, une étrange lueur bleutée émane des ébats incestueux des deux créatures ancestrales…

 

L’occasion pour Charles de constater que dans les yeux de sa mère, il y a toujours une lumière…

 

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Une entrée en matière virtuose, érotique et joyeusement subversive où Mick Garris fait passer le thème de l’inceste comme une lettre à la poste, avec un humour et une sensualité atteignant des sommets : Charles et Mary s’aiment, sont fous de désir l’un envers l’autre et que les censeurs aillent se faire voir ! La relation Charles – Mary (malgré un Brian Krause plutôt fade) est la grande réussite du film puisque nous croyons réellement à l’amour que se vouent ces deux êtres, les derniers (vraiment?) de leur race, obligés de copuler et de tuer pour survivre. Cette introduction des deux personnages principaux est l’occasion de constater à quel point en seulement 20 ans, le politiquement correct a fait des ravages à Hollywood : impensable en effet à l’heure actuelle de montrer un inceste mère-fils de manière aussi frontale et aussi décontractée…

 

Si l’on a souvent pu souligner l’inexpérience de Mick Garris en matière de direction d’acteurs, Sleepwalkers est peut-être bien l’exception à la règle : Alice Krige nous livre une excellente et inoubliable performance de grande matriarche frustrée, entre douceur et cruauté, rappelant à certains égards la performance de Piper Laurie dans Carrie, le sex-appeal brûlant en plus. Mary nous est présentée tour à tour comme craintive et désespérée, puis terriblement cruelle et effrayante, non pas par choix, mais par nécessité… Mais la véritable arme secrète de Sleepwalkers est une jeune femme tout juste échappée de l’univers vénéneux de Twin Peaks… Mary étant mourante, son fils doit la nourrir d’urgence. Il est donc chargé de séduire une jeune vierge sélectionnée parmi les filles de son nouveau lycée. L’élue ? La jolie Tanya Robertson (Mädchen Amick) que Charles entreprend de séduire afin de l’attirer dans l’antre de sa mère.

 

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L’occasion pour Mick Garris de nous servir une des scènes les plus discrètement érotiques de mémoire de cinéphile déviant : Tanya est ouvreuse dans un petit cinéma de quartier. Alors que ses clients sont entrés dans la salle, elle met les écouteurs de son walkman et commence à balayer en se trémoussant sur « Do You Love Me », le célèbre tube interprété par le groupe The Contours et popularisé en 1987 dans un autre « Plaisir coupable », Dirty  Dancing. Vêtue d’un petit uniforme rouge et d’une affolante mini-jupette, Tanya s’oublie totalement et se laisse transporter par la musique. Mädchen Amick se lance dans un numéro de séduction d’anthologie, incroyablement sexy tout en restant de bon goût et bon enfant. Mais Tanya est vite sortie de sa « transe » lorsqu’elle remarque, gênée et rougissante, que Charles l’observait. Elle se cogne la tête et un paquet de popcorn lui tombe dessus, la rendant aussi gauche qu’immédiatement irrésistible. Jamais une femme et son balai n’auront fait si forte impression depuis Le Magicien d’Oz !… A noter que, succès du film aidant, la scène deviendra culte puisque Charles Grodin la parodiera l’année suivante dans… Beethoven 2 !… Les amateurs de jolies ingénues des années 80 (même si nous sommes déjà en 1992) se remémorent de la danse de Mädchen avec beaucoup d’émois, un peu à l’instar de la sortie de la piscine de Phoebe Cates en maillot rouge dans Fast Times at Ridgemont High, du striptease de Rebecca De Mornay dans Risky Business ou de la scène des vestiaires avec Kim Cattrall dans Porky’s… le tout sans nudité ou vulgarité mais avec tout le talent, la fraîcheur, la beauté juvénile et le charme fulgurant d’une actrice de cette génération où les jeunes femmes avaient encore le droit d’être « de vraies femmes », pas une de ces stupides femmes-enfants jouant les petites malines et qui pullulent dans notre culture post-moderne, les Selena Gomez / Miley Cyrus / Vanessa Hudgens / Kristen Stewart que le cinéma actuel nous impose. Le casting de la sublime Mädchen est donc l’un des atouts principaux de Mick Garris : de toute évidence trop âgée pour jouer les lycéennes et les vierges effarouchées, l’actrice alors âgée de 22 ans confère au rôle de Tanya, incarnation de l’innocence dans toute sa splendeur, un léger soupçon de perversité, notamment par sa délicieuse manie de se mordre les lèvres de la manière la plus exquise qui soit… Elle nous livre une performance remarquable, faisant de Tanya un personnage adorable, fragile, déconcertant de naïveté, loin de la simple demoiselle en détresse et future chair à pâté habituelle du cinéma d’horreur.

 

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Mick Garris se montre donc ici particulièrement à l’aise avec le petit monde des ados américains : humour bon enfant, séduction innocente, belles voitures aux couleurs rutilantes… Les scènes de séduction entre Charles et Tanya comptent parmi les plus réussies : il faut voir Tanya, gênée, détourner de manière très peu ingénieuse l’attention de Charles lorsqu’il rentre pour la première fois dans sa chambre et qu’elle doit ranger discrètement  les sous-vêtements qui traînent… Des émois adolescents tout mignons, rappelant à plusieurs reprises le cinéma de John Hughes. Les codes et les clichés du film de lycée à l’américaine sont ici repris avec talent mais bien entendu corrompus puisque nous savons que Tanya est destinée à être la future victime de Charles et de sa mère. La relation Charles – Tanya est intelligemment amenée et nous supposons dès lors que le jeune homme va se prendre d’affection pour sa proie. Une conversation entre Charles et sa mère laisse entendre que Charles pourrait être pris de remords et qu’il devra faire un choix : sauver sa mère ou sauver la jeune fille. Un triangle amoureux qu’un troisième acte terriblement contradictoire va malheureusement tuer dans l’œuf…

 

Car après 50 minutes de métrage, les frustrantes facilités que prend le scénario vont venir gâcher ce qui a précédé et gommer toute tentative d’ambiguïté. La faute à un scénario étonnamment paresseux de la part d’un Stephen King en petite forme, peut-être trop préoccupé à l’idée de ne pas dépasser l’heure trente, format généralement alloué aux films d’horreur à petit budget. C’est malheureusement ici que le statut de courte nouvelle (inachevée et donc jamais publiée) du projet se fait ressentir : toute la trame du film pourrait facilement tenir sur 30 minutes et King retarde sans arrêt le seul événement qui compte réellement : l’attaque de Tanya par Charles et sa mère… Le récit tire donc laborieusement en longueur et Mick Garris se débrouille comme il peut pour meubler ce vide narratif, notamment par l’utilisation de nombreux caméos prestigieux : Mark Hamill et Ron Perlman en flics, Tobe Hooper et Clive Barker en médecins légistes, Joe Dante et John Landis en assistants de laboratoire, Stephen King lui-même en fossoyeur demeuré… Ces apparitions humoristiques sont bien sympathiques et font passer le temps… mais les doutes initiaux de Charles et son début d’attachement envers sa proie sont entièrement passés à la trappe. Et le personnage de Charles va dès lors subir une transformation des plus maladroites…

 

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D’un film absolument charmant, à l’ambiance immersive, aux thèmes et à l’imagerie passionnants, nous passons beaucoup trop vite à un banal film d’agression : deux monstres contre une jolie héroïne en détresse ! C’est dans cette dernière partie que le film va dévoiler ses plus terribles faiblesses et que les personnages vont inexplicablement commencer à se conduire de manière irrémédiablement stupide, comme dans un film d’horreur lambda (à commencer par l’héroïne qui se penche sur la dépouille du méchant pour s’assurer qu’il est bien mort, alors qu’il ne l’est évidemment pas…)  De jeune garçon suave un peu pervers et potentiellement dangereux, Charles va tomber dans un travers très courant dans le cinéma d’horreur de 1985-1995 : Charles va perdre tout ce qui faisait sa particularité – son allure menaçante, son côté attachant et son humanité (son affection pour Tanya) – pour se « Freddy Kruegeriser » de plus belle : en effet, dès la scène du pique-nique au cimetière où il agresse enfin Tanya, révélant sa vraie nature, Charles se transforme subitement en croque-mitaine de grand guignol, récitant de mauvais dialogues « comiques » et mal écrits du style de ceux que le pédophile à pull rayé d’Elm Street lançait à ses victimes dans les pires épisodes de ses mésaventures. Lorsque Tanya lui plante un tire-bouchon dans l’œil et qu’il se met à pisser le sang, Charles, sans se démonter une seconde lance : « Now Tanya, when exactly did I loose your trust? »

 

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Le film perd dès lors un grande partie de ce qui faisait son charme : l’innocence et le manque de cynisme ! Charles se transforme en un pantin grotesque, vulgaire clown de mauvais film d’horreur. Le choix de Brian Krause, à l’inverse de ses deux magnifiques partenaires féminines, s’avère particulièrement décevant : si l’acteur fait illusion en jeune homme pervers et amoureux de sa mère, le comédien, trop lisse et sans réelle personnalité, tombe vite dans un cabotinage éhonté, grimaçant à outrance un peu comme s’il tentait d’imiter les pires travers de Jack Nicholson sans en avoir le dixième du talent. A tel point que l’on n’a plus l’impression d’avoir affaire au personnage que nous avons suivi durant les 50 premières minutes. Regrettable…

 

Et puis vient ensuite le problème embarrassant – mais avec le recul assez amusant – des effets spéciaux catastrophiques : Sleepwalkers a ainsi l’insigne honneur de contenir le tout premier effet de morphing réalisé pour un long métrage, à l’occasion de la transformation de Charles lors d’une poursuite en voiture où il se sent menacé… par le chat d’un policier !… Les années n’ont évidemment pas été tendres avec ces effets digitaux très laids et très cheap rappelant des atrocités terriblement datées vues dans d’autres productions des ‘90s de triste mémoire comme Le Cobaye, Virtuosity ou Highlander 3… Dire que les effets spéciaux digitaux de Sleepwalkers ont pris un méchant coup de vieux est un euphémisme…

 

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Malheureusement – et c’est beaucoup plus étonnant – même les effets spéciaux de plateau de maquillages, lors des transformations finales de Charles et Mary s’avèrent catastrophiques : terriblement figés, les costumes et masques des sleepwalkers sous leurs formes finales les font juste ressembler à de gros morceaux de latex immobiles issus d’une production horrifique des années 50, souffrant du syndrome « cascadeur dans un costume » et rappelant ce gag de The Naked Gun (Y-a-t-il un Flic Pour Sauver la Reine) lorsque Leslie Nielsen et Priscilla Presley s’ébattent dans leurs préservatifs géants… Des créatures que Mick Garris semble par dessus le marché avoir bien du mal à éclairer pour les mettre en valeur, leur immobilisme et leurs proportions humaines mais avec des têtes gigantesques s’avérant un terrible handicap. L’effet passe encore lorsque les créatures (créées par Tony Gardner) restent immobiles. Mais dès qu’elles gesticulent ou doivent se mettre à piquer un sprint, elles font peine à voir. Il faut voir également Charles, salement blessé au visage, se débattre avec un chat qui lui saute dessus, autrement dit pour Brian Krause « secouer dans tous les sens une peluche aussi raide qu’un piquet »…

 

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Difficile dès lors de se passionner pour ce dernier acte au déroulement sans surprises, très vite expédié et techniquement défaillant… une conclusion décevante vis à vis des passionnants éléments mythologiques mis en avant dès le générique et qui transforme Sleepwalkers en un énième « creature feature » pour la séance du samedi soir. Un manque d’ambition incompréhensible de la part d’un écrivain aussi que doué que Stephen King. Car si le romancier reste l’un des plus grands et populaires écrivains du XXème siècle (n’en déplaise aux ennemis du genre horrifique), son alter-ego scénariste serait plutôt « The Man Who Would Be King »…

 

Et pourtant…

 

Malgré ce troisième acte complètement raté… Sleepwalkers reste – qu’on le veuille ou non, pour le meilleur et pour le pire – un film formidablement attachant et que l’on n’oublie jamais vraiment.

 

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Plus encore que les autres cinéastes ayant adapté Stephen King, Mick Garris, par sa fidélité à toute épreuve aux écrits et malgré les limites de son talent, a su retrouver les sensations si particulières que l’on retrouve dans la plupart des romans de l’auteur : l’atmosphère bucolique des petites villes de province, une description très juste de l’enfance (ici plutôt de l’adolescence), l’innocence généralisée d’un monde que l’on croirait à tout jamais figé dans les années 50… Sleepwalkers pourrait d’ailleurs très bien être une production Roger Corman datant de 1955 : ses adolescents naïfs et propres sur eux, ses péripéties un peu convenues, son manque de sophistication (du moins dans son dernier acte) le rendent éminemment sympathique et distrayant.

 

A défaut d’originalité, Mick Garris peut parfois faire preuve d’un minimum de personnalité et d’inspiration : il saupoudre ainsi une fabuleuse et haletante scène de poursuite en voiture entre Charles et la police d’un bon zeste de cruauté ; Charles n’hésitant pas à foncer à toute allure (et un grand rictus aux lèvres) vers un groupe d’écoliers traversant un passage-piétons, faisant définitivement du personnage un authentique « motherfucker » (dans tous les sens du terme…) Une autre scène d’action en forme de poursuite dans les bois entre Charles et une victime (le professeur narquois qui a dévoilé son jeu) ne dépareillerait pas dans un épisode d’Evil Dead, les mouvements de la steadycam virevoltante conférant à la scène une énergie et une cruauté folles.

 

La b.o. joue un rôle crucial dans la (semi-)réussite du film avec deux formidables tubes des années 50 / 60 : Do You Love Me et l’entêtant Sleepwalk de Santo & Johnny que l’on fredonnera encore très longtemps après avoir oublié le film. Mick Garris utilise également de manière très intelligente la chanson Boadicea, de la chanteuse Enya, conférant à son long métrage un caractère enivrant et éthéré qui se marie particulièrement bien avec la mythologie de la famille incestueuse, deux êtres que la musique de la chanteuse irlandaise réussit à rendre légendaires et séculaires, dont l’origine semble remonter à bien avant l’origine des hommes. Une chanson d’une infinie douceur et un procédé de contre-point que reprendra David Fincher pour la scène de torture de Daniel Craig dans son récent remake de The Girl With the Dragon Tattoo.

 

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Dommage donc que Garris et King terminent leur récit passionnant d’une manière aussi insignifiante et convenue, sans doute en partie par un flagrant manque de budget. Mais les 50 premières minutes de Sleepwalkers représentent un concentré de tout ce que l’on aime dans le cinéma américain de la terreur des années 80 : une mythologie passionnante, des personnages attachants, une grande dose de subversion… mais bien plus que ça encore : avec sa splendide photographie aux teintes chaudes (signée Rodney Charters) et les carrosseries rutilantes des voitures, Mick Garris nous propose un véritable instantané de l’Americana, un film « d’été » dont l’atmosphère moite et la chaleur omniprésente, bien plus que le scénario un peu minable, restent gravées dans les mémoires…

 

Sleepwalkers est en fin de compte l’ultime relique de cette époque bénie où l’on attendait avec une impatience difficilement contenue les premières photos des nouveaux films fantastiques dans des revues de passionnés comme Starfix, L’Ecran Fantastique, Mad Movies ou FangoriaSleepwalkers était à l’époque l’ultime film « de monstres » avant l’arrivée du tout numérique. Que ses créatures soient ratées n’est finalement pas si grave… Sleepwalkers, à l’instar des – certes beaucoup plus réussis – It, autre adaptation de Stephen King, The Blob (1988), Killer Klowns From Outer Space (1988) ou encore les deux premiers Critters (1986/1988) dont il partage l’esprit, représente – avec ses défauts indéniables et ses nombreuses qualités – la quintessence d’une imagerie ‘80s héritée des productions Amblin de Steven Spielberg et de l’univers de Stephen King entrevu dans les bien supérieurs Christine ou Stand By Me, une imagerie fascinante retrouvant l’ambiance des petites villes de lycées américaines et rappelant l’innocence des fifties…

 

Un petit morceau d’Amérique, un esprit rock’n roll éminemment sympathique, de la sensualité en cascade et une douce nostalgie… De la part d’un modeste artisan comme Mick Garris, ce n’est déjà pas si mal…

 

 

Grégory Cavinato

 

N’hésitez pas à partager vos « plaisirs coupables » avec la rédaction. Sous réserve d’inspiration, ils pourraient faire prochainement l’objet d’une critique dans nos pages…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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