Les Plaisirs Coupables… NightHawks (Les Faucons de la Nuit)

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(LES FAUCONS DE LA NUIT)

1981, de Bruce Malmuth – USA

Scénario : David Shaber et Paul Sylbert

Avec Sylvester Stallone, Rutger Hauer, Billy Dee Williams, Lindsay Wagner, Nigel Hawthorne, Persis Khambatta et Joe Spinell

Directeur de la photographie : James A. Contner

Musique : Keith Emerson

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Faucons et vrais durs

 

Depuis une vingtaine d’années, dans le « star-système » hollywoodien, la barbe est devenue un « accessoire » inacceptable et obsolète. La faute à Harrison Ford !… En 1993, quand ce dernier décide de passer les 45 premières minutes du Fugitif en arborant fièrement une barbe poivre et sel touffue, le studio panique ! Leur logique : « Si nous payons notre star 20 millions de dollars, nous devons nous assurer que l’on reconnaisse son visage à l’écran et sur les posters… » Et le fugitif Richard Kimble (la perfection au masculin) de faire une pause Gillette en plein milieu de sa cavale désespérée… au cas où certains spectateurs confus confondraient Harrison Ford avec le chanteur des ZZ Top !…

 

Heureusement en 1981, c’était une toute autre histoire : les excentricités pilaires (c’est un mot, nous avons vérifié…) étaient largement mieux acceptées par l’establishment et les intraitables pontes des studios hollywoodiens. Elles étaient même encouragées ! Les seventies à peine terminées, les poils étaient encore absolument partout sur nos écrans et la moustache était de rigueur chez les héros, bâtissant les carrières entières d’acteurs virils et hirsutes comme Tom Selleck et James Coburn (qui sans leurs moustaches perdent tous leurs pouvoirs) et bien entendu, Chuck Norris, dont la majorité du talent se localise dans la barbe… Après tout, n’est-il pas écrit dans la Bible que Chuck Norris ne se rase pas : à l’âge de 18… secondes, sa barbe a poussé jusqu’à la longueur parfaite puis s’est arrêtée… Mais je m’égare.

 

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Quand en 1980, Sylvester Stallone débarque sur le plateau de NightHawks, arborant une barbe à rendre jaloux Barry Gibb en personne, personne donc, ne lui en tient rigueur. Mais quelle est exactement l’origine de cette excentricité faciale chez un acteur autrefois glabre ?… Le succès de Serpico en 1973 n’est sans doute pas étranger au look et à la démarche de Stallone dans NightHawks et les similitudes entre les deux personnages (Serpico et Deke DaSilva qu’interprète Sly) sautent aux yeux. Même barbe touffue, mêmes fringues anti-establishment (vestes et bottes en cuir pour Stallone, loin des complets vestons portés par les flics des années 50-60), mêmes problèmes de discipline… ces deux flics (et voyous) sont considérés comme des outsiders de choc, réputés dangereux et peu fréquentables. Pour relancer sa carrière qui vient – hors de la saga Rocky – de connaître deux échecs consécutifs, Sylvester Stallone tente à tout prix de se serpicoïser. Mais sa tentative d’alpacinoïsation dans NightHawks est tellement peu subtile qu’elle prête encore aujourd’hui à rire !… Si encore ce n’était que Pacino que Sly tentait de singer… Mais quatre ans plus tôt, une certaine Fièvre du Samedi Soir s’est emparée de John Travolta et du box-office mondial ! C’est sans doute pour ça que le sergent Deke DaSilva, frimeur ultime, caché sous son béret basque et ses grosses lunettes fumées, passe le plus clair de son temps à se dandiner dans les rues de New York, affichant un « strut » impeccable, un peu comme si la chanson Staying Alive des Bee Gees était coincé dans ses oreilles toute la sainte journée, mais que NOUS ne l’entendions pas… Coïncidence, en 1982, Stallone réalisera… Stayin’ Alive, la suite sous stéroïdes de La Fièvre… Le problème c’est que, même en 1981, cette démarche, ce look et ces poils partout s’avèrent un chouia ridicules et ne font pas très sérieux. Mais quand il s’agit de ce monumental plaisir coupable qu’est NightHawks, est-ce réellement un problème ?

 

Sylvester Stallone et Billy Dee Williams incarnent les sergents Deke DaSilva et Matt Fox, deux flics durs à cuire (ne le sont-ils pas tous ?) surnommés les « Night Hawks » parce qu’ils patrouillent de nuit dans les rues de la Grosse Pomme, se déguisant en bobonnes à poussettes pour attirer et coffrer les détraqués sexuels ! Du travail dangereux mais routinier et peu glorieux, les deux flics ayant par ailleurs acquis auprès de leurs collègues une réputation d’emmerdeurs instables… Anciens du Vietnam (ne le sont-ils pas tous ?), DaSilva et Fox se retrouvent assignés – grâce à un certain talent pour le maniement des armes à feu – à une importante mission aux côtés du Scotland Yard anglais : la traque d’un terroriste international surnommé Wulfgar (Rutger Hauer), un véritable salopard adepte des colis piégés et des punchlines assassines. Wulfgar vient de débarquer à New York sous une nouvelle identité et un nouveau visage après un passage chez le même chirurgien esthétique que le méchant Morzini (Gérard Depardieu) dans l’Inspecteur La Bavure de Claude Zidi, sorti un an plutôt. Si Rutger Hauer semble reprendre le rôle de Depardieu, Sylvester Stallone serait donc Coluche et Billy Dee Williams, Marthe Villalonga. Jusqu’ici tout va bien…

 

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Cinq petites minutes après avoir débarqué à New York, Wulfgar, dont personne jusqu’ici ne connaissait le visage, se fait repérer totalement par hasard dans la première boite de nuit qu’il visite par nos deux policiers. Ces derniers viennent de suivre (pendant tout un montage) une formation accélérée au cours de laquelle ils ont tout appris sur les méthodes, les us, les coutumes, les amis, les amours, les emmerdes du terroriste européen moyen… Avec ces deux-là à son cul, Wulfgar ne semble pas avoir la moindre chance et on se dit que NightHawks ne sera qu’un court métrage de plus et que l’affaire sera vite emballée…. Mais le lieutenant DaSilva, hanté par ses souvenirs du Vietnam (ne le sont-ils pas tous ?), laisse filer sa proie. Effrayé par les répercussions morales et la peur de blesser des innocents, il refuse de tirer sur le terroriste au beau milieu de la foule… une décision qui permet à Wulfgar de s’enfuir! Cette bévue vaut au héros les foudres de ses supérieurs et de son partenaire et démontre la « supériorité » de son adversaire qui, lui, n’hésite pas à tirer dans le tas !… Ce coquin de Wulfgar s’en sort donc plutôt très bien après une longue (et formidable) course-poursuite à pied passant d’une boite de nuit aux rues de New York pour se terminer en fusillade dans le métro sous-terrain. L’occasion pour le personnage de Billy Dee Williams d’être grièvement blessé au visage et de passer le reste du film sur le banc de touche, son cachet étant nettement moins élevé que celui de son partenaire superstar ! Son copain hors-jeu, DaSilva va devoir affronter ses démons et retrouver Wulfgar à tout prix. Wulfgar qui décide sur un coup de tête de prendre une délégation des Nations Unies en otage dans un téléphérique. Nous non plus nous n’avons pas bien compris pourquoi, mais c’est comme ça !

 

Pour DaSilva… this time, it’s personal…

 

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Que l’on adore Sylvester Stallone au-delà de toute raison et de tout jugement critique est un fait avéré ! On ne pourra cependant pas passer sous silence quelques cocasses erreurs de jugement de la part de notre Rocky / Rambo / Marion Cobretti adoré au cours de sa longue carrière, qui finalement nous le rendent encore plus attachant. Chanter (beugler ?) lui-même la chanson du générique de Paradise Alley (La Taverne de l’Enfer) en est une… Se retrouver goal dans une équipe de football menée par Pelé (Victory (A Nous la Victoire), 1981) en est une autre… Se prendre pour une star du country et former un duo « comique » avec Dolly Parton (Rhinestone (New York Cowboy), 1983) est peut-être bien la pire… Faire le gugusse en couches-culottes dans le surréaliste Stop, or My Mom Will Shoot ! (Arrête ou ma Mère va tirer !), 1992), requiert une minute de silence… Reprendre un rôle créé par Louis De Funès (Oscar, 1991) en grimaçant de plus belle a de quoi laisser coi… Un Judge Dredd sans casque et un Rocky V sans combat de boxe… itou… Sans parler de la quintette reaganienne sous stéroïdes des glorieuses années 80 (Rambo II, Rocky IV, Cobra, Over the Top, Rambo III) pour lesquels cette rubrique des « Plaisirs Coupables » semble avoir été spécialement inventée, de la prolifération dans certains de ses films de ces célèbres montages musclés destinés à rendre populaires de mauvais groupes de rock américains, ou encore de cette fâcheuse tendance à hurler très fort le nom d’un personnage (parfois même en levant les bras au ciel ou en courant au sommet d’une montagne) avant que l’image ne passe au fondu enchaîné… Adriaaaan !… Dragooooo !… On connaît la chanson ! Ça ne rate pas dans le film qui nous occupe aujourd’hui puisque le vicieux terroriste a droit lui aussi à sa petite gueulante lorsqu’il échappe à notre flic de choc!…

 

Mais à Action-Cut, nous l’aimons notre Sly ! On l’aime d’amour… Et NightHawks, malgré son échec au box-office, une réalisation anonyme plutôt pataude (à quelques exceptions près) et un cachet téléfilm qui démontre un certain manque d’envergure, se révèle néanmoins comme l’un des meilleurs films de l’acteur, un polar brutal et terriblement fun, se concluant sur une scène devenue culte, aussi ingénieuse que gentiment ridicule!

 

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Entre deux épisodes de Rocky, Sylvester Stallone doit se remettre en question et se demande sérieusement à quoi va ressembler la suite de sa carrière. Saluée par la critique, sa prestation dans F.I.S.T. (1977), de Norman Jewison n’a malheureusement pas rameuté les foules. Pas plus que sa première réalisation, Paradise Alley (1978), une pourtant bien belle carte de visite pour les capacités de l’acteur derrière la caméra. De quoi revoir ses ambitions à la baisse !… Comme il faut bien manger, Rocky II (1979) refait un tour sur le ring en attendant un Rocky III (1981) qui commence déjà à frôler dangereusement l’auto-parodie. En quête de projets sérieux et déjà en possession de l’œil du tigre, Stallone souhaite faire une carrière digne de celles de ses prestigieux et respectés collègues italo-américains, Pacino, De Niro et consorts. Mais son image de boxeur musclé au grand cœur et gentiment décérébré semble – déjà à cette époque – lui coller à la peau. Il récupère le scénario de NightHawks, qui traîne à Hollywood depuis des années, et se dit qu’il est grand temps pour lui de jouer les flics dur à cuire, passage obligé dans la carrière de tout acteur hollywoodien qui se respecte… Malgré un désintérêt poli de la part du studio Universal, le scénario est solide et le projet s’annonce bien lancé. Seulement voilà, depuis le triomphe de Rocky, Stallone est devenu une immense star un poil mégalomaniaque (pour être clair, l’acteur – de son propre aveu – était à l’époque un sacré emmerdeur) et un réalisateur connu pour son style coup de poing, à qui les studios ne peuvent rien refuser… et comme nous allons le voir, le tournage de NightHawks, réalisé officiellement par le nouveau venu Bruce Malmuth, se fera uniquement sous SES conditions !…

 

NightHawks, titre un peu passe-partout, s’appelait au départ… The French Connection III !… En effet, le script original rédigé pour la 20th Century Fox par David Shaber en 1976 devait servir de troisième aventure au célèbre agent Popeye Doyle (Gene Hackman) et lui faisait retrouver son partenaire Buddy Russo (Roy Scheider), absent des aventures marseillaises de son co-équipier dans le deuxième épisode de cette courte saga. Le script confrontait le duo à un terroriste français fraîchement débarqué à New York, un personnage inspiré des « exploits » du terroriste Carlos (pas celui de Tirelipimpon sur le Chihuahua, l’autre…) Suite à l’échec relatif du peu conventionnel French Connection II (1975) dont il se déclare insatisfait et à une certaine lassitude vis à vis du rôle, Gene Hackman rejette le script et préfère s’en aller jouer les chauves machiavéliques chez Superman. Roy Scheider, retenu sur les tournages consécutifs et cauchemardesques de Sorcerer (Le Convoi de la Peur, 1977) et de Jaws 2 (Les Dents de la Mer 2, 1978) fait de même, peu intéressé à l’idée de jouer les faire-valoir à ce stade de sa carrière… La queue entre les jambes, la Fox tente alors d’amadouer Hackman avec un plus gros cachet et de remplacer Scheider par le comédien Richard Pryor. Sans succès… La prestigieuse saga French Connection ne connaîtra plus jamais de suite et le scénario de David Shaber est classé sans suite dans un tiroir… En 1978, il est pourtant racheté par Universal dans l’espoir d’en tirer un film indépendant de la saga, jusqu’au jour où il arrive – sans titre – sur le bureau de Sylvester Stallone…

 

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Très emballé à l’idée de jouer son premier flic, Stallone donne son accord à la condition que le scénario soit réécrit pour mieux s’adapter à sa personnalité… à savoir, réduire les dialogues à leur portion congrue et minimiser le rôle de son co-équipier. Le héros c’est Deke DaSilva, nous ne sommes pas dans le « Deke & Matt Show »… Faute d’un budget colossal, le studio Universal réduit l’ampleur de l’organisation terroriste du script original, dont les membres étaient plus beaucoup nombreux et formaient une sorte de S.P.E.C.T.R.E. aux ramifications mondiales… ce qui n’est finalement pas plus mal puisque le film se concentre désormais sur UN méchant. Et quel méchant !… De cette réécriture, ne subsistent plus que Wulfgar – dont les origines françaises deviennent allemandes quand le hollandais Rutger Hauer est engagé – et sa mystérieuse « femme de main » Shakka (la sublime et regrettée actrice indienne Persis Khambatta, que l’on annonçait alors comme une future superstar après sa prestation chauve très remarquée dans Star Trek : Le Film)… David Shaber doit donc revoir, avec l’aide de Paul Sylbert, les ambitions de son script à la baisse… Tombé amoureux de ce rôle en or, Rutger Hauer, est cependant confronté à un dilemme cornélien. Les studios se l’arrachent pour son premier film américain et il se voit au même moment proposer le rôle principal de Sphinx, une grosse production Warner Bros., confiée à un réalisateur de prestige (Franklin J. Schaffner) et pour laquelle on lui propose le double de son cachet de NightHawks et un contrat de trois films. Hauer doit trancher et, séduit par le rôle de Wulfgar, il est remplacé sur Sphinx par Frank Langella. Bien lui en prit car ce Sphinx raté sera en fin de compte un gros échec financier…  Billy Dee Williams, tout auréolé du succès de L’Empire Contre-Attaque est choisi pour incarner le malheureux partenaire de Sly. Pour se préparer, les deux acteurs passent plusieurs nuits à patrouiller avec la Street Crime Unit de New York… Le tournage commence enfin en janvier 1980, principalement à New York, en passant par Londres et Paris.

 

Un tournage sous l’égide impitoyable de Sylvester Stallone lui-même ! La star du show, c’est lui… et cet état de fait va malheureusement créer bien des différents et autres inimitiés sur le plateau. Première victime, le premier réalisateur engagé, Gary Nelson, honnête artisan estampillé « Disney » (Freaky Friday, Le Trou Noir) avec qui Stallone s’empoigne dès la pré-production et les premiers jours du tournage. Nelson souhaitait faire du personnage de Stallone un « Rocky » en uniforme, héroïque, alors que Stallone souhaitait faire de Deke DaSilva un personnage plus complexe, plus noir et taiseux, afin de casser son image (une approche qu’il reprendra d’ailleurs dans le premier Rambo…) Résultat, le réalisateur est renvoyé manu-militari après quelques jours de tournage. Stallone renverra d’autres réalisateurs dans sa carrière, notamment Russell Mulcahy qui avait entamé le tournage de Rambo III avant d’être viré pour « divergences artistiques »… Nelson est remplacé en quatrième vitesse par le quasi-débutant Bruce Malmuth, recommandé à Stallone par un ami commun, John G. Avildsen, réalisateur du premier Rocky et avec lequel Malmuth a co-réalisé en 1975 une obscure comédie intitulée Fore Play.

 

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Problème, Bruce Malmuth rate son train (!) pour son premier jour de tournage et c’est donc Stallone lui-même qui occupera ce jour-là le fauteuil du metteur en scène. Il réalise ce qui, en fin de compte, restera une des meilleures séquences du film : la longue course-poursuite dans les rues de New York et dans le métro sous-terrain entre Rutger Hauer, Billy Dee Williams et lui-même, s’achevant par une fusillade… Mais le syndicat de la DGA (la Directors Guild of America) ne l’entend pas de cette oreille et menace de stopper le tournage, avançant des règles très strictes concernant les acteurs réalisant des scènes de leurs propres films! La production doit batailler toute la journée au téléphone avant qu’un accord de principe ne soit donné et que le tournage puisse enfin reprendre, avec des heures de retard ! Beaucoup de bruit pour rien pour une seule journée de tournage, surtout si l’on prend en compte qu’à cette époque, Stallone a déjà réalisé deux films et que le rôle de Malmuth sera finalement très limité…

 

Le jour suivant, le réalisateur au nom vaguement préhistorique arrive enfin sur le plateau. Mais comme la suite de sa carrière le démontrera (il signera un relativement « bon » Steven Seagal – Hard To Kill (Echec et Mort) en 1990 et un mauvais Dolph Lundgren – Pentathlon en 1994 avant de décéder dans l’anonymat le plus complet en 2005),  Malmuth n’est autre qu’un de ces « ghost-directors » comme Sylvester Stallone en utilisera à plusieurs reprises au cours des années 80. Le principe du « réalisateur-fantôme » ? Il s’agit d’un réalisateur qui s’occupe du côté purement technique de la réalisation. Il prépare les plans, dirige l’équipe technique, s’occupe des mises en place et du plan de travail… mais laisse la responsabilité de la plupart des décisions artistiques à un tiers (en l’occurrence ici, à Sylvester Stallone), un peu comme si un réalisateur de seconde équipe tournait les plans de l’équipe principale, en quelque sorte… Une façon pour une star comme Stallone de rester le seul maître à bord sans perdre trop de temps derrière la caméra… Stallone fera appel à d’autres « ghost directors » au cours de sa carrière, à savoir George Pan Cosmatos sur  Rambo II et Cobra (ce dernier occupa la même fonction sur Tombstone sous la direction de sa star, Kurt Russell) et Peter MacDonald sur Rambo III, des œuvres sur lesquelles le réalisateur n’est donc qu’un technicien de prestige… Une pratique méconnue dans la profession et pourtant très répandue chez les stars du film d’action (pratiquement toute la carrière de Jackie Chan s’est bâtie sur ce principe !)  et chez les acteurs / producteurs…

 

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Le tournage, tendu, se déroule dans la mauvaise humeur et sous le signe de la testostérone entre janvier et avril 1980. Le charismatique (bien que hollandais) Rutger Hauer, dont c’était le premier rôle important dans une production américaine après avoir triomphé dans les films européens de Paul Verhoeven, supporte mal d’être dirigé par Stallone et les deux acteurs se lancent sans cesse dans une compétition physique qui exaspère ce dernier. Stallone aime, entre deux prises, courir de haut en bas dans des escaliers pour maintenir sa légendaire forme athlétique. Malgré ces efforts qui, chez les rédacteurs d’Action-Cut nous semblent irresponsables et inconcevables, lors de la scène de course-poursuite dans les rues de New York, Hauer se réjouit de démontrer à Stallone à chaque prise qu’il court toujours beaucoup plus vite que lui…

 

Pour montrer qui est le patron, Stallone décide de faire son Belmondo et tourne une spectaculaire cascade au cours de laquelle il est suspendu d’un hélicoptère par un câble, à 70 mètres de la surface de la East River. « Etre suspendu à ce câble était sans doute la cascade la plus dangereuse de ma carrière parce que nous n’avions pas eu le temps de faire des essais. On m’a donné un gros couteau à cran d’arrêt que je devais tenir caché dans ma main gauche afin que, au cas où le câble viendrait à céder et que je survivais à une chute de 70 mètres dans les eaux glaciales de la East River, je puisse quand même me libérer de mon harnais de sécurité, parce que ce câble, sur toute sa longueur, pesait 140 kilos et pouvait m’entraîner au fond de la rivière. Je raconte ce détail parce qu’il est vraiment stupide d’imaginer que j’aurais survécu à la chute et que prendre des précautions de sécurité jusqu’à ce point-là est d’une absurdité peu commune !… » La scène, impressionnante au demeurant, ne dure pourtant que le temps de quelques plans dans le film, peu mise en valeur par la mise en scène mollassonne de Malmuth et raccourcie lors de la post-production…

 

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Stallone aura sa revanche puisque, lors de la scène finale, Hauer est attaché à un câble qui doit le propulser en arrière sous les coups de feu de son rival, selon une chorégraphie bien répétée. Cependant, sous les ordres de Stallone, les techniciens changent totalement la trajectoire de l’acteur au moment où le réalisateur crie « action ». La surprise de Hauer se voit à l’écran ! Furieux (il s’est blessé au dos), l’acteur quitte le plateau en hurlant, refusant d’adresser la parole à Stallone. Cette compétition entre les deux acteurs (qui n’ont plus jamais tourné ensemble) s’avère néanmoins payante, puisqu’ils livrent chacun une de leurs performances les plus intéressantes…

 

Rutger Hauer n’est pas le seul acteur dont Sly provoque le courroux puisque – triste histoire – Stallone se fâche (pour toujours) sur le tournage de NightHawks avec un vieil ami, son complice Joe Spinell, l’acteur culte, suintant et buriné apparu dans une poignée de chefs d’œuvre des années 70 (Le Parrain, Le Parrain 2, Taxi Driver, Rocky, Sorcerer) et qui gagnera l’affection et le respect des fantasticophiles en vedette du célèbre Maniac, de William Lustig en 1980… Sans Joe Spinell, parrain du regretté Sage Stallone, il y a fort à parier que la carrière de Monsieur Sylvestre n’aurait jamais décollé. A ses débuts, Spinell obtient pour Sly un second rôle à ses côtés dans le polar Farewell My Lovely (Adieu ma Jolie) (1975). Spinell l’héberge et le nourrit lors de la période des vaches maigres et l’encourage à écrire Rocky, tout en le persuadant de ne pas lâcher prise face au studio United Artists qui destine le rôle du boxeur à James Caan, Robert Refdord ou Ryan O’Neal, grandes stars de l’époque… A cette époque, Stallone et Spinell sont inséparables et Stallone retourne l’ascenseur en offrant à son ami le rôle de Gazzo (le gentil malfrat pour lequel travaille Rocky) dans Rocky et Rocky II avec le succès que l’on sait.

 

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Quelques années plus tard, sur le tournage de NightHawks, leur cinquième film commun, c’est au tour de Joe Spinell de connaître une mauvaise passe. Fêtard invétéré, dépressif et irresponsable, l’acteur, malgré le succès financier de Maniac, dépense son argent sans compter, offrant sans cesse des cadeaux luxueux à ses amis et à sa vieille mère. Il organise régulièrement des soirées arrosées qui entament dangereusement son compte en banque, l’obligeant à apparaître dans tous les films qu’on lui propose, sans distinction de qualité. Devenu alcoolique et lourdement accro aux drogues dures, Joe Spinell reprend dans NightHawks en toute dernière minute un rôle secondaire qui n’était pas prévu pour lui, mais que Stallone lui confie pour lui venir en aide : celui du Lieutenant Munafo, le supérieur colérique (ne le sont-ils pas tous ?) de nos deux flics… C’est au moment de négocier son chèque, dont le montant est inférieur à son cachet habituel, que Spinell prend la mouche. Stallone, par principe, refuse d’augmenter son cachet. Les deux amis se disputent violemment et en conséquence, Stallone supprime le personnage de Gazzo du scénario de Rocky III qui doit se tourner bientôt, son absence n’étant jamais expliquée dans le film… une « vengeance » qui blesse terriblement Spinell dont la descente aux enfers sera spectaculaire. Stallone refuse de laisser Spinell voir son filleul, Sage, à moins que l’acteur n’accepte de partir en cure de désintoxication… ce que Spinell ne fera jamais! Joe Spinell restera accro aux drogues dures jusqu’à ses derniers jours. Les deux amis n’auront malheureusement jamais le temps de se réconcilier puisque Spinell, hémophile, meurt en janvier 1989 après s’être entaillé accidentellement dans sa salle de bain et s’être vidé de son sang après s’être endormi dans son canapé… Lorsqu’il apprend la nouvelle, Stallone, alors sur le tournage de Lock Up (Haute Sécurité), ouvre une bouteille de champagne et la boit avec l’équipe en hommage à son vieil ami, celui auquel il doit une bonne partie de sa carrière… Le tournage de NightHawks reste donc un souvenir très mitigé pour Stallone, car aujourd’hui encore, malgré les mauvais souvenirs, il reconnaît qu’il s’agit d’un de ses films les plus méconnus et les plus sous-estimés. Mais NightHawks est surtout un film auquel le studio n’a jamais donné sa chance…

 

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Après ce tournage à problèmes, la post-production elle non plus n’est pas des plus sereines et NightHawks semble décidément maudit ! Si les dernières prises de vue ont lieu en avril 1980, le film ne sort discrètement sur les écrans qu’un an plus tard, le 4 avril 1981. Certaines scènes importantes sont coupées par le studio, jugeant la version de Bruce Malmuth supervisée par Stallone trop longue et trop sanglante. Au grand dam de la star, occupée sur le plateau de Rocky III, Universal remonte le film et le distribue à la va-vite, sans grande promotion. NightHawks n’affole pas le box office et sera considéré, vu son budget moyen, comme un échec relatif, bien qu’il gagnera en popularité lors de ses rediffusions télévisuelles et en vidéo…

 

Stallone, qui espérait reprendre un jour le rôle de DaSilva explique que le « vrai » NightHawks, sans ses scènes coupées, avait pourtant tout d’un classique du film policier et qu’il fut mécompris à l’époque… Sur le sol de la salle de montage gisent une poignée de scènes montrant l’importance de la relation orageuse entre DaSilva et son ex-femme incarnée par Lindsay Wagner, actrice alors très populaire à la télévision pour son rôle de « Super Jaimie » dans la série The Bionic Woman. Dans la version que nous avons vue, son personnage sert principalement à jouer les appâts à la fin du film, mais la pauvre actrice semble surtout faire de la figuration… Les liens ambigus entre Wulfgar et Shakka (sont-ils amants ? Ce n’est jamais clair…) sont complètement mis de côté et une séquence où nous les voyons en Europe avec d’autres complices finit elle aussi à la corbeille. D’après Stallone, interviewé pour la sortie du DVD dans les années 2000, Rutger Hauer se montrait encore plus fascinant dans ces scènes disparues à jamais… Le montage final « officiel » préfère se préoccuper de la partie américaine du film et aller à l’essentiel, c’est à dire aux scènes d’action, renonçant à faire du film un long métrage d’espionnage épique dans le style de The Day of the Jackal (Le Jour du Chacal, de Fred Zinnemann), son modèle. Enfin, d’après Sylvester Stallone, la mort spectaculaire de Wulfgar était beaucoup plus sanglante, rivalisant en hémoglobine avec Taxi Driver. Le studio, dans ce qui s’apparente réellement à de la censure, charcle dans le tas et réduit cette scène finale à un montage très court et maladroit, ce qui explique le pullover entièrement imbibé de sang de Rutger Hauer alors que Stallone ne lui a tiré dessus qu’une seule fois…

 

Alors que reste-t-il en fin de compte de ce NightHawks bien malmené ? Un polar bourré de défauts, de raccourcis et d’incohérences, un film brouillon mais terriblement divertissant, qui laisse deviner une œuvre aux ambitions supérieures restée dans la salle de montage. Une semi-réussite rendue fascinante par l’opposition entre ces deux acteurs incroyablement charismatiques que sont Stallone et Hauer, tous deux au sommet de leur forme. Malgré tous ses efforts et ce nouveau look ténébreux, Stallone se fait bel et bien voler la vedette par le blond aux yeux bleus qui incarne ici avec un magnétisme animal l’un des terroristes les plus mémorables de l’histoire du cinéma. Le film ne tiendrait pas la route sans la prestation de Rutger Hauer, qu’il porte (dans la première partie du film) un postiche et un dentier peu convaincants le faisant bizarrement ressembler à Anthony Hopkins dans Elephant Man, ou (après l’opération de chirurgie esthétique) qu’il retrouve l’allure juvénile de ce jeune chien fou, dangereux et séduisant découvert dans les films de Paul Verhoeven…

 

Psychopathe charmeur et suave, sadique, lâche, vicieux (il faut le voir caresser la tête d’un bébé tout en menaçant sa mère de son arme à feu !), imbu de sa propre personne, sa soit-disant « cause » n’est qu’une excuse pour déchaîner sa violence. Wulfgar est un méchant grandguignolesque de bande dessinée, qui se débarrasse de ses victimes en les regardant tendrement dans les yeux après leur avoir susurré à l’oreille « You go to a better life »… Rutger Hauer confirme également l’hypothèse avancée par Will Ferrell au Saturday Night Live, à savoir que « cool guys don’t look at explosions » : le terroriste sort effectivement sans se presser d’un grand magasin londonien où il vient de poser un colis piégé et rentre dans une cabine téléphonique sans broncher ni se retourner alors que le building explose en arrière-plan à quelques mètres derrière lui. Badass attitude !… Wulfgar est fascinant mais la petite faiblesse qui le perdra, c’est qu’il  se croit intouchable et sans failles, ce qui le rend encore plus dangereux. Jusqu’au jour où le lieutenant DaSilva démontre au monde entier à quel point le terroriste n’est en fin de compte qu’un lâche tuant gratuitement femmes et enfants et se souciant de son image de « libérateur » dans la presse bien plus que de sa prétendue cause. Le problème c’est que dans le montage final, la « quête » et les motivations de Wulfgar restent très vagues et le personnage n’incarne plus que le Mal à l’état pur, enchaînant les assassinats politiques pour le compte d’employeurs dont nous ne savons pas grand chose… Une fois oubliée la frustration de ne pas avoir affaire à un grand film d’espionnage international, on se laisse séduire par cette passionnante course-poursuite très « Bip-Bip et Coyote » entre un héros très héroïque et très barbu et un méchant très méchant, qui semble voué à perdre dès qu’il se débarrasse de sa barbe… Le message est clair !

 

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Si Bruce Malmuth recourt trop souvent à des gros plans et des champs / contre-champs trahissant son manque d’expérience et d’inspiration, si le directeur photo James A. Contner livre une photographie par moments assez terne, cela n’empêche pas NightHawks de receler une poignée de scènes mémorables. La plus brillante d’entre elles reste ce détour dans une discothèque où nos deux policiers tentent d’identifier le terroriste au milieu de la foule. Lorsque DaSilva croit le reconnaître (les policiers ne disposent que d’un vieux portrait robot), ils s’approchent de l’individu suspect. Wulfgar danse nonchalamment avec une de ses conquêtes. Les regards des deux flics se posent sur lui. Wulfgar les remarque. Leurs regards se croisent. Le temps s’étire… Le montage en plans alternés est une merveille de précision et d’efficacité. Le suspense est à son comble… Hauer et Stallone se regardent longuement dans les yeux. Sans le moindre mot, chacun de leur côté, ils comprennent… Wulfgar détourne le regard avec un sourire narquois… DaSilva et Fox hésitent sur la marche à suivre. Puis le terroriste, par surprise, sort son arme et tire dans la foule avant de s’enfuir… Une scène véritablement hypnotique, inspirée et pendant laquelle le suspense marche du tonnerre !

 

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La plus mémorable cependant, reste la scène finale, emblématique des incohérences scénaristiques du projet, mais peut-être aussi d’un problème général de ton, du au sérieux imperturbable de Stallone… Wulfgar, dont DaSilva a déjoué les plans machiavéliques, s’introduit dans l’appartement de l’ex-femme de ce dernier afin de se venger. Une scène hitchcockienne en diable, qui voit le terroriste armé d’un couteau se faufiler lentement dans l’appartement, approchant sur la pointe des pieds de la jeune femme en train de faire la vaisselle, tel le Grand Méchant Loup approchant la maison d’un des petits cochons. Lorsqu’il arrive à proximité et qu’il brandit son couteau, la jeune femme se retourne… et avec stupeur, Wulfgar et les spectateurs découvrent qu’il s’agit de DaSilva, affublé d’une perruque blonde et d’un peignoir féminin !… Coups de feux. Bain de sang. The End… Un final très « Scooby-Doo », certes, mais aussi imaginatif que drôle et violent. Cette séquence d’anthologie, qui marque une rupture de ton avec le reste du film – très sérieux – est restée dans les mémoires autant par son comique à moitié involontaire (Stallone porte une perruque ET une barbe !) que par sa redoutable efficacité!

 

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Inoubliable grâce à son méchant d’anthologie mais aussi par une galerie d’excellents seconds rôles (Joe Spinell, Nigel Davenport, Persis Khambatta…) NightHawks se revoit également volontiers pour son ambiance cool, post-Blaxploitation et post-disco, aux accents de l’excellent score funky de Keith Emerson. Le film de Bruce Malmuth respire bon la nostalgie des thrillers urbains à la William Lustig et les films « grindhouse » des cinémas de la 42nd Street. Les rues de New York sont fascinantes à observer et la photographie de James A. Contner, bien que peu lumineuse et un peu crade, les met paradoxalement en valeur.  Malgré des béances scénaristiques (dues aux coupes plutôt qu’au scénario), les aventures des lieutenants DaSilva et Fox ont de très beaux restes et se revoient avec un grand sourire aux lèvres ! Démoli par les critiques (le magazine Newsweek définissait le film comme : « Le Jour du Chacal, revu par les producteurs de Starsky & Hutch »), abandonné par son studio, ignoré par le public sans doute peu emballé à l’idée de visionner un documentaire animalier sur des rapaces nocturnes, handicapé par un tournage à problèmes et un certain manque d’identité, NightHawks ne méritait pas tant de haine et mériterait d’être réhabilité une bonne fois pour toutes comme le mémorable polar urbain de série B qu’il est, dernier d’un genre qui tombera par la suite dans l’auto-parodie avec les succès de la Cannon et des « Justiciers » de plus en plus débiles (ne le sont-ils pas tous ?) avec Charles Bronson au cours des années 80.

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

 

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