Les Plaisirs Coupables… Le Casse (1971)

LE CASSELE CASSE

1971, de Henri Verneuil – FRANCE

Scénario : Henri Verneuil et Vahé Katcha, d’après le roman « The Burglars », de David Goodis

Avec Jean-Paul Belmondo, Omar Sharif, Robert Hossein, Renato Salvatori, Nicole Calfan, Dyan Cannon et Raoul Delfosse

Directeur de la photographie : Claude Renoir

Musique : Ennio Morricone

 

 

 

 

 

 

Le poulet aux émeraudes

 

Sorti de l’immense succès de son mythique Clan des Siciliens, superproduction franco-italienne « à l’américaine » qui réunissait la crème des acteurs français les plus prestigieux de l’époque (Gabin, Ventura et Delon), Henri Verneuil, cinéaste populaire par excellence (donc très souvent malmené par la critique) pouvait désormais se permettre toutes les coquetteries. Par exemple s’en aller tourner dans les rues d’Athènes avec une équipe technique de plus de 200 personnes, acteurs et techniciens compris… Si l’on peut regretter que dans ces années-là, le cinéaste d’origine arménienne ait abandonné les sujets plus personnels de ses débuts (Les Amants du Tage, Des Gens Sans Importance) pour se lancer dans une série de superproductions purement commerciales, mettant davantage en avant son talent d’artisan et de meneur de troupes que ses aptitudes (bien réelles) d’auteur, Le Casse, réalisé en 1971 dans les rues de la capitale grecque, reste pourtant ce qui se fait de mieux en la matière et fait honneur au cinéma français de pur divertissement, n’en déplaise au cinéaste Bertrand Tavernier, proche de Verneuil, qui regrettait cette orientation « récréative » dans la carrière de son ami…

 

« Verneuil était décrié pour la faiblesse de sa mise en scène mais ses qualités sont ailleurs. Quand il essaie d’être américain, comme dans Mélodie en Sous-Sol, je ne trouve pas cela follement intéressant. Je le préfère quand il sait rester très français. Adapter Un Singe en Hiver, de Blondin, voilà une vraie ambition. Verneuil, quoi qu’on dise, savait faire preuve d’ambition dans ses sujets. Dans ses derniers films, tous assez ratés, il y en a un qui se démarque par la force de son propos : Mille Milliards de Dollars, un film qui dénonce la mainmise américaine sur la politique et la finance. A cette époque, il n’y avait pas beaucoup de films français aussi anti-américains. Dans ce film, Verneuil dénonce l’ingérence de certaines firmes américaines dans l’établissement des camps de concentration, une audace qui reste sidérante malgré une forme assez discutable. A côté de ça, il faisait Le Casse ou Peur Sur la Ville, des films commerciaux sans grand intérêt. »

 

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Sans grand intérêt ? Ca reste à voir… Ce serait oublier un peu vite que Peur Sur la Ville par exemple, reste encore à l’heure actuelle l’un des meilleurs films de tueurs en série réalisés en France ! Tavernier semble oublier de prendre ces œuvres populaires uniquement pour ce qu’elles sont : de grosses machines calibrées pour affoler le box-office et pour mettre en valeur une vedette. Il semble par dessus le marché oublier le soin, la minutie et les exploits techniques que Verneuil ne manquait jamais d’apporter à ces œuvres soit disant « mineures »…

 

Véritable « showreel » pour les performances époustouflantes de l’équipe de Rémy Julienne, cascadeur mythique du cinéma européen des années 70-80, Le Casse est également le parfait prototype de la formule gagnante de la filmographie de la « superstar » Belmondo, puisque c’est avec ce film en particulier, encore davantage qu’avec Le Cerveau ou Borsalino (dans lesquels il partageait l’affiche avec, respectivement, Bourvil et Alain Delon) que l’acteur va gagner sa réputation de champion du box-office et de gentil guignolo, mélange irrésistible de gouaille et d’arrogance, en effectuant lui-même quelques épatantes cascades qui resteront gravées dans les mémoires et qui forgeront sa réputation de casse-cou intrépide. Un Belmondo qui inspira par ailleurs la carrière de Jackie Chan, puisque c’est en regardant ses films que la légende du cinéma de Hong Kong décida de se lancer dans la carrière que l’on sait…

 

Intronisé spécialiste du film d’action à gros budget, parfois même appelé à la rescousse par les américains pour mettre en scène quelques produits musclés (La 25ème Heure, La Bataille de San Sebastian), Henri Verneuil, de retour sur le continent européen, retrouve pour la troisième fois l’univers du cambriolage, un sous-genre passionnant qu’il avait déjà abordé avec Mélodie en Sous-Sol (1963) et Le Clan des Siciliens (1969). Si Le Casse est officiellement le remake du méconnu The Burglar (Le Cambrioleur) (1953, de Paul Wendkos), situé à Atlantic City, Verneuil se réapproprie complètement le roman de David Goodis en le transposant dans la capitale grecque et en inventant de nouveaux personnages et de nouvelles situations, conservant uniquement l’argument d’une bande de cambrioleurs traqués par un flic ripou (Omar Sharif) bien décidé à s’approprier leur magot.

 

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Le film de casse saupoudré de comédie, sous-genre passionnant ayant accouché de quelques pépites comme The Italian Job ou Ocean’s Eleven, nécessite la maîtrise de l’art du suspense ainsi qu’une grande minutie dans la retranscription de l’acte. Avec Verneuil, le polar est également une critique sociale : si le policier corrompu est une bien pire ordure que le gentil voleur, la victime du vol est un arrogant bourgeois que la disparition de ses émeraudes n’empêche pas de partir pour Ibiza… Verneuil ouvre son film avec une brillante séquence quasiment muette de 20 minutes au cours de laquelle Belmondo et ses complices (Robert Hossein, Renato Salvatori et Nicole Calfan) s’introduisent dans la luxueuse demeure d’un diamantaire. Ils neutralisent le gardien de la villa puis, grâce à leur matériel hyper-sophistiqué (qui fait penser aux tours de passe-passe de l’équipe de la série Mission : Impossible), ils parviennent à ouvrir le coffre-fort et dérobent une somptueuse collection d’émeraudes. Ils sont interrompus en plein travail par un policier en patrouille (Sharif) qui repère leur voiture garée à proximité de la villa. Bébel sort du bâtiment et se fait passer pour un automobiliste en panne. Le policier, pas dupe, ne croit guère à cette version des faits mais laisse partir le cambrioleur. Plus tard, va s’engager un passionnant jeu du chat et de la souris entre les malfrats et l’effroyable ripou, qui va leur mener la vie dure pour empocher les émeraudes.

 

Avec cette séquence presque melvillienne (on pense évidemment au Cercle Rouge, sorti l’année précédente) et le score inoubliable d’Ennio Morricone, Le Casse s’engage dans un premier temps sur la voie du polar sérieux et hi-tech. La minutie du cambriolage est impressionnante et le matériel utilisé en 1971 confère au film un charme désuet qui n’empêche pas le suspense de fonctionner… Mais une fois le méfait effectué, Verneuil change complètement de ton pour se lancer dans un joyeux ersatz des aventures de James Bond avec une superstar charismatique et indestructible, de l’action et des femmes fatales à foison.

 

Car en fait de casse, le film suit davantage les conséquences de ce dernier. Nos gentils malfrats se retrouvent coincés à Athènes pendant 5 jours en attente d’un bateau-cargo qui accepte de les transporter en secret. Verneuil déroge ainsi à la structure habituelle de la plupart des grands films de cambriolage, à savoir : constitution d’une équipe, repérage des lieux, planification de l’acte et enfin, le casse lui-même suivi de ses conséquences…

 

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Cette deuxième partie « touristique » rappelant les œuvres de John Huston est davantage portée sur la comédie et les cascades. Un mélange des genres qui permet à Verneuil d’exploiter l’ambiance locale et de mettre en valeur la sublime Athènes. Une course-poursuite entre deux voitures, annoncée à l’époque à grand renfort publicitaire comme le clou du film (à juste titre), nous ballade dans la ville, au prix d’une épuisante scène de carnage automobile à faire pâlir d’envie les Blues Brothers… Magnifiquement rythmée, enchaînant les péripéties loufoques et les cascades à base de tôle froissée avec originalité, cette séquence de poursuite stupéfiante entre une Fiat 124 rouge (conduite par le personnage de Belmondo, doublé par Rémy Julienne en personne) et une Opel Rekord noire (celle du personnage d’Omar Sharif, doublé par Rémo Mosconi) permet à Verneuil de faire montre de son sens inégalable du grand spectacle avec une efficacité renversante. Les cascades du Casse n’ont rien à envier à celles de nos Fast & Furious actuels. Il ne serait pas étonnant que l’office du tourisme d’Athènes vante encore les mérites du film !…

 

Si dans cette séquence, Bébel est doublé par Rémy Julienne, il effectue lui-même deux autres cascades époustouflantes : dans la première, suspendu à la fenêtre d’un autobus roulant à toute allure, il multiplie les acrobaties pour passer d’un véhicule à l’autre en plein trafic, courant sur les toits des voitures devant les passants ébahis. Dans la deuxième, la plus impressionnante, Bébel est caché à l’arrière d’un camion-benne, dont le chargement est déversé dans un ravin en pente raide. L’acteur effectue une chute d’une bonne centaine de mètres dans le ravin, en évitant les nombreux gravats, mais il arrive à retomber sur ses pattes comme par magie une fois arrivé à proximité de la caméra. Le tout sans la moindre coupe ! Cette cascade est à couper le souffle tant 1) la chute a l’air douloureuse et 2) l’acteur, apparemment indestructible, termine le plan avec un grand sourire et se recoiffe nonchalamment comme si de rien n’était. A la même époque, Roger Moore dans le rôle de l’agent 007, un cocktail à la main et un chapeau de paille vissé sur le crâne, aurait regardé nonchalamment ses doublures faire le travail pour lui !

 

En comparaison, en 2014, ce dégonflé de Christian Clavier, trop épuisé, trop vieux (et trop gros), avait refusé de tourner une scène de combat plutôt anodine dans le film Le Grimoire d’Arkandias, mettant toute l’équipe technique (qui était prête à tourner) dans l’embarras et laissant ses réalisateurs se débrouiller avec quelques gros plans de son visage et une doublure cascade qui ne lui ressemble pas. Autres temps, autres mœurs… autre idée du professionnalisme !

 

French actor Jean-Paul Belmondo and Omar Sharif in a scene of the film "Le Casse" (aka "The Burglars") directed by Henri Verneuil. FRANCE - 1971

 

Les plaisirs du Casse se trouvent donc dans ses scènes de grand spectacle « à l’ancienne », mais également dans les performances de ses deux acteurs principaux. Dans le rôle du méchant de service, Omar Sharif s’en donne à cœur joie et semble ne jamais s’être autant amusé à l’écran. Tour à tour charismatique, séducteur, puis terriblement cruel (notamment dans cette scène où il torture les pauvres Robert Hossein et Renato Salvatori, qui n’en mènent pas large), il faut le voir se délecter de son plan diabolique et se lancer dans un concours de celui qui pisse le plus loin avec Belmondo, notamment lors de cette scène hilarante où il inculque à ce dernier les plaisirs de la gastronomie grecque. Dans une taverne typique, Bébel (plus franchouillard tu meurs !) commande un steak frites, tandis que le commissaire lui vante, preuves à l’appui, les délices des feuilles de vigne, de la moussaka et autres spécialités locales. Une séquence digne de la rencontre entre De Niro et Pacino dans Heat, à la différence près qu’ici, les deux acteurs s’empiffrent avec un plaisir non dissimulé. L’acteur favori de David Lean se permet même un clin d’œil à Lawrence d’Arabie en chevauchant une fière monture pour poursuivre son adversaire en fuite. Dans la dernière bobine, la mort de ce mémorable méchant du cinéma, enseveli dans un silo à grain avec ses précieuses émeraudes, reste inoubliable.

 

Quant à Belmondo, nous le retrouvons à une époque où son personnage n’était pas encore tombé complètement dans l’auto-parodie. Si le Bébel grandiloquent et grimaçant du Magnifique, de L’Incorrigible, du Guignolo et de L’As des As n’est certes pas très loin, le personnage qu’il incarne ici reste un « vrai » personnage de polar : le gentil cambrioleur coureur de jupons, pris de court par un ennemi inattendu qui menace ses amis. Avec sa casquette typiquement franchouillarde et sa mythique veste en cuir, Bébel n’a jamais été aussi charismatique et athlétique que dans Le Casse. Bourreau des cœurs, il séduit Nicole Calfan et se laisse séduire par Dyan Cannon. Et si les féministes pourront s’indigner de la misogynie du personnage (les deux actrices, dans des rôles de potiches, ne sont là que pour embellir le paysage), il est frappant aujourd’hui de constater à quel point nous avons subi les ravages du politiquement correct. Ainsi, le meilleur gag du film a lieu dans une chambre d’hôtel où il suffit de frapper une fois dans les mains pour que les lumières s’allument, deux fois pour qu’elles s’éteignent. Les baffes répétées que Bébel distribue à Dyan Cannon, révélée comme une espionne à la solde de son ennemi, vont faire clignoter le dispositif comme une guirlande de Noël. Drôle et méchant… et totalement inconcevable en 2015 !

 

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Le Casse se pose en modèle de la future carrière de l’acteur qui dupliquera cette formule gagnante (humour, bagarres et cascades) tout au long des années 70, jusqu’au milieu des années 80. Et si les dialogues sont loin d’atteindre le niveau de ceux de Michel Audiard, ils sont récités par des acteurs au charme truculent qui leur donnent une dimension comique de haut niveau. « Au nom de la loi, je vous arrête » s’écrie Sharif, en colère après avoir vu son plan une fois de plus mis à mal par Bébel. « Mon cul » lui répond ce dernier en le toisant de haut avec un grand sourire aux lèvres… Dans la bouche de Belmondo, une réplique aussi anodine, voire vulgaire, prend une toute autre dimension.

 

Alors, Le Casse, film commercial sans intérêt ? Le film de Verneuil s’érige au contraire comme une précieuse relique de ces temps anciens où le cinéma français de pur divertissement ne se vautrait pas systématiquement dans l’infantilisme le plus abject. Le Casse ne révolutionne certes pas le cinéma mais est réalisé avec amour et une bonne humeur communicative… Comparer le film de Verneuil aux récents efforts « comiques » de Frank Dubosc, Kad Merad, Eric et Ramzy, Dany Boon et consorts ou aux films d’action débiles produits à la chaîne par Luc Besson ne sert qu’à montrer le fossé qui s’est creusé en France entre cinéma d’auteur et pur divertissement. En 1971, la frontière entre les deux était allègrement brouillée. Aujourd’hui, le cynisme et l’infantilisation constante de l’humour franchouillard cohabite dans les salles avec des films d’auteurs sans grand intérêt cinématographique. Quoi que l’on pense de la filmographie variée d’Henri Verneuil, aussi riche en films d’auteurs que de produits commerciaux, on imagine très mal un Olivier Assayas, un Abdellatif Kechiche ou un Benoît Jacquot se lancer dans un grand film d’aventures populaire destiné au grand public. Savourons donc Le Casse pour ce qu’il est : le souvenir exquis d’une époque malheureusement révolue.

 

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

2 Responses to Les Plaisirs Coupables… Le Casse (1971)

  1. Un cinéphile says:

    Cet article est admirable ; un vrai voyage dans le temps… et la sensation d’avoir paumé un truc en route.
    Difficile d’admettre que « Le Casse », pourtant grosse machine de son époque, avec quelques problèmes de rythmes assez criants, reste encore aujourd’hui plus ambitieux et donc supérieurs à la quasi totalité des films d’action français actuels…

    Un grand plaisir de vous avoir lu.

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