Les Plaisirs Coupables : La Valise (1973)

la-valise-1973-a01LA VALISE

1973, de Georges Lautner  – FRANCE

Avec Jean-Pierre Marielle, Michel Constantin, Mireille Darc, Amidou, Robert Dalban, Jean Lefèbvre et Michel Galabru

Scénario : Georges Lautner et Francis Veber

Directeurs de la photographie : Alain Boisnard et Maurice Fellous

Musique : Philippe Sarde

 

 

Bisbilles en Libye pour les Barbouzes

 

Avant de réaliser son premier film, l’excellent Le Jouet, en 1976, Francis Veber était un scénariste déjà très en vogue, connu pour quelques gros succès populaires comme Il était une Fois un Flic (1971, de Georges Lautner), Le Grand Blond avec une Chaussure Noire (1972, de Yves Robert), Le Magnifique (1973, de Philippe De Broca), Peur Sur la Ville (1975, de Henri Verneuil), Adieu Poulet (1975, de Pierre Granier-Deferre) et bien sur, L’Emmerdeur (1973, de Edouard Molinaro) dont l’immense succès lança la « formule Veber » vers les cîmes du box-office. En 1973, il retrouve la joyeuse équipe d’Il était une Fois un Flic (Georges Lautner – Mireille Darc – Michel Constantin) pour La Valise, présenté cet été à la Cinémathèque de Bruxelles à l’occasion de l’hommage rendu au regretté Georges Lautner, disparu en 2013. Les deux hommes se retrouveront une troisième fois en 1976 à l’occasion d’On Aura Tout vu

 

Pierre Richard et Gérard Depardieu, Jacques Brel et Lino Ventura, Jacques Villeret et Thierry Lhermitte… l’œuvre de Francis Veber (au scénario, à la réalisation ou portant les deux casquettes en même temps) est remplie de ces duos incompatibles aussi improbables que mémorables, une formule en or qui a fait la renommée du réalisateur / scénariste de La Chèvre et du Dîner de Cons. A cette liste prestigieuse, on oublie souvent d’ajouter Jean-Pierre Marielle et Michel Constantin, l’impayable duo de barbouzes amoureux de Mireille Darc dans La Valise.

 

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La raison de cet oubli ? Les duos précités se composent inévitablement d’un idiot gaffeur et maladroit (souvent nommé François Pignon) et d’un héros viril à qui « l’emmerdeur » vient mettre des bâtons dans les roues. Or, dans La Valise, pas d’emmerdeur et d’emmerdé, mais deux héros aussi virils que charismatiques, à parts égales… en l’occurrence deux ersatz de James Bond qu’une rivalité amoureuse va transformer en gamins bagarreurs et colériques. Une légère déviation de la formule à succès, qui n’empêche pas le film de Georges Lautner d’être hilarant de bout en bout.

 

Retrouvant le monde de l’espionnage un an après Le Grand Blond avec une Chaussure Noire, Veber envoie Marielle et Constantin à Tripoli. Marielle (et sa célèbre moustache des années 70) y incarnent le Major Bloch, un agent des services secrets israéliens en mission en Libye, dont la couverture dans le monde arabe est grillée à cause d’une ravissante jeune femme, Françoise (Mireille Darc), une prestidigitatrice dont il est tombé follement amoureux. Réfugié à l’ambassade française et recherché par une armada d’ennemis divers, Bloch fait la connaissance du Capitaine Augier (Constantin), agent-star des renseignements français, qui est chargé de le rapatrier en France par avion en le transportant dans la valise diplomatique… Suite à une grève à l’aéroport, les deux hommes se retrouvent coincés plusieurs jours dans une chambre d’hôtel. Bloch, contraint de rester caché, ne peut quitter la chambre mais il charge Augier de retrouver Françoise, qui loge au même étage. Arrive bientôt ce qui devait arriver… Augier succombe lui aussi aux charmes de la belle…

 

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Les ressorts comiques de La Valise fonctionnent admirablement sur trois niveaux bien distincts : une intrigue de vaudeville que l’on croirait écrite pour le duo Blake Edwards / Peter Sellers avec un Marielle obligé de rester caché dans une immense valise. Ladite valise, bien entendu, sera tour à tour perdue, échangée, lâchée dans les escaliers, avec une inventivité dans le burlesque absolument réjouissante. Voir Jean-Pierre Marielle s’amuser comme un petit fou dans le registre de la pure loufoquerie est un plaisir en soi.

 

Le deuxième niveau de comédie vient donc de ce fameux duo Marielle / Constantin, deux super barbouzes virils, héros à la James Bond lâchés dans le monde arabe où leur côté franchouillard fait des merveilles chez ces dames. Leurs personnages, Bloch et Augier, sont présentés comme les deux plus grands héros de leurs patries respectives et s’entendent dans un premier temps comme larrons en foire.

 

Augier : Oui, c’est vraiment une vie exaltante. Regardez : hier à Paris, aujourd’hui en Libye.
Bloch : Cet après-midi, dans une valise.

 

Bien évidemment, l’harmonie du duo se voit bientôt perturbée par une tentatrice, une Mireille Darc plus troublante et adorable que jamais. Leur virilité va en prendre un sacré coup. Résultat : seule la pétillante Françoise sera capable, armée de son seul sex appeal, de sortir ses deux prétendants du pétrin tout au long du film… Imaginez James Bond se faire piquer ses gonzesses par OSS 117 pendant que Moneypenny lui sauve la vie et vous aurez une idée du résultat…

 

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Petit à petit, Lautner et Veber démystifient le rôle de l’espion et les situations les plus farfelues s’enchaînent inexorablement vers l’humour, la bonne humeur et les bons mots… Car ensuite, comme troisième ressort comique, viennent les dialogues ciselés auxquels Veber nous a habitués. La scène la plus culte se déroule lorsque nos deux compères se retrouvent dans le même lit et que Marielle se remémore avec un peu trop d’ardeur sa nuit de passion avec Mireille Darc, alors que Constantin ne cherche qu’à s’endormir…

 

Bloch : Elle a une peau, mon vieux… et une façon de faire l’amour… Oh, extraordinaire !
Augier : Ah ouais ?
Bloch : C’est pas une technicienne. Ça, j’en ai connu beaucoup, de techniciennes, non, elle, c’est différent. C’est… ah, comment dire… tendre. Voilà, la tendresse, vous comprenez ?
[Augier baille]
Bloch : C’est à la fois une femme et une enfant. On commence par la désirer, puis on a envie de la défendre. De la protéger… Tenez, y a quelques jours, elle était allongée à côté de moi, comme vous. Nous venions de faire l’amour. Et j’ai posé ma main sur sa poitrine… comme ça.
[Il pose sa main sur la poitrine d’Augier] Et je sentais son cœur battre, comme un oiseau blessé. [Se tournant vers Augier] Je me suis tourné vers elle, je l’ai regardée dans les yeux, elle a soutenu mon regard… et nos lèvres… se sont rapprochées comme des aimants.
Augier : Excusez-moi, mon Commandant, mais je préfèrerais que vous ne reviviez pas toute la scène.

 

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La scène (narrée en flashback) où Bloch fait la connaissance de Françoise (dont le nom de scène est « Francesca ») lors d’un spectacle de prestidigitation et que celle-ci grille sa couverture par inadvertence, vaut elle aussi son pesant de cacahuètes. Françoise transmet « par télépathie » des informations sur les touristes présents dans la salle à son collègue, le mage Francesco.

 

Francesca : Vous êtes avec moi, Francesco ?
Francesco : Je suis avec vous, Francesca.
Francesca : Que voyez-vous ?
Francesco : Rien, je vois un monsieur qui n’a rien dans les poches : ni papiers d’identité, ni carte grise, ni permis de conduire. Rien.
Francesca : Voyez-vous une marque de tailleur sur les vêtements de ce monsieur ?
Francesco : Non, il n’y a rien sur ses vêtements non plus. Les marques ont été enlevées, semble-t-il.
Bloch
[off] : Je me suis éclipsé, parce que cet abruti était en train de dire à une centaine d’arabes que j’étais un agent secret.

 …

 

Le scénario, habile, joue également beaucoup sur le politiquement incorrect. Les plaisanteries sur les juifs  (et les français) fusent, ce qui valut à Georges Lautner – déjà en 1973 – de nombreuses lettres d’insultes. On ose à peine imaginer, à notre triste époque où le politiquement correct est roi, ce qu’il serait advenu d’un film pourtant aussi gentiment inoffensif que La Valise

 

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Augier [à Françoise] : J’ai réussi à taper un ami. Un juif. Faut le faire, non ?

 

 

Bloch (désignant Augier) : Bah enfin, regardez-le, Françoise, il est affreux ! C’est un singe. Il est vulgaire, il est content de lui, il est inculte, il est râleur, il est satisfait, il est… Ben il est français !
Augier : N’exagérez pas, mon Commandant !
Bloch : C’est un escroc, en plus, c’est moi qui ai payé votre passeport, il m’a piqué 7500 francs.
Augier : Mais j’ai dit que je les rembourserai à Paris, faut pas être juif à ce point-là, tout de même ! Oh pardon, mon Commandant, ça m’a échappé.
Bloch : Non, mais vous allez voir qu’il va me traiter de sale juif, tout à l’heure, ce con !
Augier : Ce con, il vous emmerde !

Bloch : Oh… Je suis maudit ! Dieu me fait payer une nouvelle fois l’addition, et je ne sais pas pourquoi. Il me refait le coup du Juif Errant, mais il a fignolé la malédiction : moi je suis condamné à errer dans une valise et en plus, le type qui me porte me fait cocu, alors je vous prie de m’excuser, mais mes nerfs lâchent !

 

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Augier : Oh, oh, vous allez tout de même pas faire des projets d’avenir avec cet arabe, non ?
Françoise : Ne soyez pas raciste, Georges !
Augier : J’suis pas raciste ! Je voudrais qu’on arrête de me traiter de raciste ou d’antisémite, hein !
Françoise : Chhht !
Augier : J’voudrais qu’on se mette une fois dans la tête que je n’ai rien contre les juifs ni contre les arabes !
Françoise : Mais taisez-vous ! La voix porte loin en mer !
Augier : Oh, ça va, ça va ! Mais depuis 3 jours, j’en vois de trop, moi. Ce que je voudrais, ce que j’ai envie, c’est d’aller au Danemark ou en Suède pour voir des blonds, des grands blonds avec des beaux yeux bleus, et si je trouve un petit brun crépu, moi je le massacre !!!

 

 

A cet égard, mais également par le charisme de ses deux viriles vedettes n’hésitant jamais à se ridiculiser, La Valise est le digne précurseur des deux hilarants OSS 117 de Michel Hazanavicius, avec Jean Dujardin, dont il partage l’esprit parodique et l’humour gentiment subversif.

 

Mais La Valise reste avant tout un film de Georges Lautner, c’est à dire merveilleusement rythmé, énergique, érotique (Mireille Darc y est une fois de plus affolante), peuplé de seconds rôles prestigieux (Jean Lefèbvre en porteur libyen, Michel Galabru en marin grec obsédé sexuel, Robert Dalban en patron des services secrets français dépassé par la situation…), situé dans des décors exotiques conférant à l’aventure des faux-airs de bande-dessinée à la Hergé et agrémenté de la bande originale jazzy exceptionnelle du fidèle Philippe Sarde (une de ses meilleures…)

 

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Certes, le talent comique de Michel Constantin ne fait pas toujours le poids face au monumental Marielle des grands jours (celui qui s’autoparodiera de manière mémorable dans Les Acteurs, de Bertrand Blier et dont l’exaspération graduelle est un vrai délice.) Constantin, néanmoins toujours très drôle lorsqu’il se transforme en enfant capricieux, montre parfois les limites de son registre comique, mais leur duo fonctionne pourtant du tonnerre, même lorsqu’il se mue en trio (avec Mireille Darc), puis en quatuor (avec Amidou, qui débarque en fin de film dans le rôle d’un militaire égyptien qui tombe lui aussi sous le charme de la belle…)

 

Comédie populaire injustement oubliée, La Valise n’est que trop rarement diffusée sur les chaînes du service public, sans doute à cause de ce côté subversif qui fait tâche en prime-time. Cela n’a pas empêché le film du duo Lautner / Veber de connaître un beau succès en salles et de faire quelques émules.

 

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En effet, outre les nouvelles aventures d’OSS 117, La Valise semble avoir été redécouverte récemment par le cinéma américain qui a accouché d’u prestigieux remake officieux du film de Lautner. Un agent secret infiltré dans un pays dangereux, chargé de faire sortir du pays un collègue en danger par les moyens les plus loufoques ? Aucun doute là-dessus : quand Ben Affleck reçut l’Oscar du Meilleur Film pour Argo, qui raconte exactement la même histoire (mais sans Michel Galabru en costume de marin), il y a fort à parier que Francis Veber et Georges Lautner, assis devant leur écran de télévision, se sont écriés : ARGO FUCK YOURSELF!…

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

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