Les Films Cultes… World’s Greatest Dad (2009)

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2009, de Bobcat Goldthwait – USA

Avec Robin Williams, Daryl Sabara, Morgan Murphy, Naomi Glick, Dan Spencer, Geoff Pierson, Lorraine Nicholson et Krist Novoselic

Scénario : Bobcat Goldthwait

Directeur de la photographie : Horacio Marquinez

Musique : Gerald Brunskill

 

 

 

 

 

Bobcat People

 

Lance Clayton (Robin Williams), la cinquantaine, semble coincé depuis quelques années dans un véritable cul-de-sac. Ecrivain raté et père divorcé, il gagne sa vie en enseignant la poésie dans un lycée. Ses romans ont été unanimement rejetés par les éditeurs, ses élèves évitent son cours comme la peste et sa petite amie, enseignante comme lui, voit en cachette un autre professeur, plus jeune… Pour compléter le tableau, son fils de 15 ans, Kyle (Daryl Sabara) est un adolescent bête à manger du foin, raciste, méchant, obsédé sexuel et dont la seule passion sont les vidéos pornographiques allemandes à tendance coprophages. Dans la scène d’ouverture, Lance surprend ce dernier en train de se faire tirelipimpon sur le chihuahua, ce qui ne facilite pas des rapports père / fils déjà bien tordus et compliqués.

 

Kyle est une vraie tête de con, qui déteste le monde entier… ce qui n’est pas loin d’être réciproque puisque à une exception près, tous ses camarades de classe le méprisent (à juste titre.) Le proviseur envisage sérieusement de renvoyer l’adolescent, au grand dam de son père qui enseigne dans le même établissement. Malgré les efforts désespérés de Lance de remettre son fils dans le droit chemin, l’adolescent décède un beau jour accidentellement en se masturbant, dans un cas extrême d’asphyxie érotique… Un détail qui donne le ton du film : Kyle décède en se rinçant l’œil sur les photos « upskirt » qu’il a prises en douce de la petite amie de son père…

 

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Lance découvre le corps sans vie de son fils et pour éviter le scandale, déguise la mort de ce dernier en suicide par pendaison. Il rédige une fausse lettre d’adieux puis se met à rédiger le supposé journal intime du défunt, tentant tant bien que mal de réhabiliter ce dernier en lui faisant écrire des mots d’une profondeur bouleversante, très éloignés de sa vraie nature. Suite à un concours de circonstances, la fausse note de suicide trouve son chemin sur les bancs du lycée, où elle va toucher la corde sensible des anciens camarades de classe de Kyle. A titre posthume, ce dernier devient une espèce de poète maudit, de génie littéraire et l’idole de toute une génération d’adolescents qui pleurent son intelligence et sa grande sensibilité. Ses camarades qui autrefois le détestaient, prétendent avoir perdu leur meilleur ami. Le proviseur, qui en réalité le méprisait violemment, propose de renommer la bibliothèque de l’école à la mémoire de Kyle. Bientôt, les médias s’emparent de l’affaire et Lance, dont le livre se vend comme des petits pains, se voit enfin sollicité par les éditeurs et les télévisions locales. Dans le rôle du pauvre père éploré, Lance devient un véritable phénomène de mode et reçoit enfin l’adoration du public…

 

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Si ce scénario ne ressemble en rien à une comédie américaine traditionnelle, c’est parce que World’s Greatest Dad est l’œuvre à part entière de cet énergumène de Bobcat Goldthwait. Réalisateur iconoclaste de films à budgets très réduits, il signait ici son troisième film après l’inédit Shakes the Clown (1991), qui narrait les mésaventures tragi-comiques d’un clown dépressif et l’excellent Sleeping Dogs Lie (2006), qui examinait les conséquences, pour une jeune fille de bonne famille désireuse de ne rien cacher à son futur mari, de la révélation qu’elle eut autrefois une relation sexuelle avec le toutou de la famille… Non décidément, Bobcat Goldthwait n’a peur de rien.

 

Or, si le réalisateur a fait de ces sujets scabreux sa marque de fabrique, ce n’est là qu’une façade, un argument commercial vendeur et astucieux. En réalité, jamais Bobcat Goldthwait ne se vautre dans la fange du mauvais goût, ni même dans celle de la parodie, comme peuvent le faire (délibérément) les Frères Farrelly ou encore John Waters… Non, de ses prémisses provocantes, Goldthwait ne tire pas des films à l’humour adolescent du style American Pie, mais des œuvres tragi-comiques résolument adultes, bénéficiant de scénarios très soignés qui, au-delà des situations de départ, ne tombent que rarement dans l’outrance ou le ridicule. Prenons pour exemple Sleeping Dogs Lie : le film aborde le sujet tabou de la bestialité, mais jamais nous n’en verrons une seule image. A la place, nous serons témoins du déroulement logique de la terrible révélation, de l’impact psychologique et de toutes les conséquences imaginables qu’elle entraîne dans l’entourage de la jeune fille, et ce, toujours en restant dans le domaine du vraisemblable.

 

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A l’instar de Todd Solondz qui aborde des thèmes comme la pédophilie et l’inceste (Happiness, Storytelling), Bobcat Goldthwait fait dans la satyre mordante de la classe moyenne américaine. Une approche risquée au sein d’une industrie qui préfère ridiculiser les adolescents et les jeunes adultes en les montrant, par exemple, sur un mode burlesque, faire subire les pires outrages à des pâtisseries…

 

Mais qui exactement est ce Bobcat Goldthwait, acteur, réalisateur, scénariste et producteur au patronyme aussi bizarre qu’imprononçable? Les plus courageux de nos lecteurs se rappelleront certainement de ce drôle de coco dans le rôle de Zed, le punk criard, aux cheveux gras et à la voix suraiguë qui venait semer le chaos dans trois épisodes de Police Academy (les chapitres 2, 3 et 4, pour être plus exact…) Après une carrière d’acteur au cinéma dédiée à jouer plus ou moins toujours le même rôle (un chevelu idiot à la voix perçante), le comédien (devenu chauve avec le temps) décide, après l’échec cinglant de son unique film en vedette (Hot To Trot – 1988, dont il partageait l’affiche avec un cheval auquel John Candy prêtait sa voix) de revenir à ce qu’il fait de mieux, à savoir : la scène. Car c’est bien là – et non pas sur les bancs de l’Académie de Police du Commandant Lassard – que le talent singulier de l’amuseur va se former et que son sens de l’humour et de la satire vont s’aiguiser.  Ses spectacles de stand-up, où il fait preuve d’un humour noir très acerbe, lui valent une belle renommée dès la fin des années 80 et permettent à Bobcat de diversifier son registre durant les années 90-2000, puisque près de la moitié de ses sketches s’orientent désormais vers la satire politique. Si le comédien continue à apparaître dans de nombreux programmes humoristiques à la télévision (des shows qu’il réalise parfois), il prend congé de la scène dès 2004 pour se consacrer à part entière à sa carrière de réalisateur.

 

worldsgreatestdadBobcat Goldthwait et Robin Williams, sur le tournage…

 

Bobcat Goldthwait et Robin Williams se sont rencontrés sur scène dans les années 80 lorsqu’ils partageaient l’affiche du même festival. Les deux hommes deviennent immédiatement de grands amis. C’est pourquoi Williams apparaît dans un court caméo surprise dans le premier film de Bobcat, l’obscur Shakes the Clown, dans lequel le comédien est crédité au générique sous le nom de « Marty Fromage ».

 

Après le succès d’estime du contestataire (mais finalement plutôt mignon) Sleeping Dogs Lie, Bobcat entreprend l’écriture de World’s Greatest Dad, dont il écrit le rôle principal avec son ami en tête. Qui d’autre d’ailleurs que Robin Williams pour entrer dans la peau de ce père indigne, de cet homme profondément malheureux amené à faire les choses les plus innommables pour 1) sauver l’honneur de son horrible fils et 2) transformer la tragédie en une manne financière grâce à une sournoise supercherie ? Toujours au bord de l’implosion, Robin Williams livre une des meilleures performances de sa carrière, faisant bon usage de son visage triste au sourire figé, partagé entre le bonheur de l’acceptation publique et le remord qui le ronge. Bien que sympathique et aimable, Lance recèle un côté menaçant et malhonnête qui confère au rôle une profondeur habituellement absente de ce genre de comédies. Le sourire éternel de Lance n’est qu’un masque de circonstance. Chez lui, toute notion de bonheur semble avoir complètement disparu… Ainsi, lorsqu’il profite de manière éhontée de la mort de son crétin de fils, le spectateur est mis dans la position délicate de s’apitoyer sur son sort, pire… de l’encourager à continuer la supercherie !…

 

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Les quelques détracteurs du film n’ont pas manqué de souligner que l’habile idée de départ était peut-être bien la seule du film. Mais s’il est vrai que le dernier acte s’avère moins réussi  et que les personnages secondaires sont parfois sacrifiés un peu trop facilement (aucun autre acteur – outre Robin Williams et Daryl Sabara – n’a vraiment l’occasion de briller), Bobcat Goldthwait n’a pourtant pas son pareil pour dépeindre une micro-société d’hypocrites, de gens affreux, conditionnés pour croire – à la simple parution d’une note porteuse d’espoir – que « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Une véritable collection de faux-culs, typiques de cette époque où la télé-réalité nous explique que le culte de la célébrité et la réussite financière à n’importe quel prix sont reines.  Peu importe le contenu si l’emballage est joli… World’s Greatest Dad réussit avec brio l’équilibre très difficile entre la tragédie bouleversante et la comédie plus noire que noire en faisant le portrait peu reluisant d’une Amérique dont la population crédule est prête à avaler toutes les couleuvres qu’on lui vend… A cet égard, le titre « World’s Greatest Dad » s’avère évidemment ironique, puisqu’il apparaît en début de film sur une vieille tasse à café éméchée.

 

Risqué, original, pince-sans-rire, pervers mais toujours très drôle, World’s Greatest Dad peut se lire comme une entreprise de démolition en bonne et due forme des dérives populistes de la comédie familiale américaine. Comme les brownies au shit que Lance déguste avec sa vieille voisine (en regardant des films de zombies), World’s Greatest Dad a l’air inoffensif et un peu dur à avaler, mais son effet coup de poing fonctionne comme un sérieux remontant et ses effets se font sentir très longtemps… La carrière de Bobcat Goldthwait ne s’en porte d’ailleurs pas plus mal puisque depuis 2009, il a signé l’excellent God Bless America (2011), variation comique sur le Natural Born Killers, d’Oliver Stone, ainsi que l’étonnant Willow Creek (2013), un film d’horreur en found-footage consacré (avec une bonne dose d’humour noir, on ne se refait pas…) à la légende de Bigfoot.

 

Meilleur scénariste que réalisateur, Bobcat Goldthwait a certes encore certains défauts à corriger, notamment en matière de direction artistique. Handicapés par des budgets anémiques, ses films restent visuellement un peu plats et souffrent de certains défauts inhérents au film indépendant américain :  un score « rock indé » assez pauvre, une photographie terne… mais il est indéniable que son talent satyrique est l’un des plus pertinents, les plus drôles et les plus rock’n roll du cinéma actuel.

 

Alors que nous pensions avoir affaire à une comédie douce-amère sur l’inévitable rédemption d’un escroc rongé par le remord après avoir trompé tout son monde, Bobcat Goldthwait nous propose une scène finale loin des clichés du happy end hollywoodien traditionnel, une séquence osée et originale, qui n’a pas peur de remettre en question le reste du film et autorise à posteriori une lecture complètement différente des mésaventures de Lance. Dans cette scène d’anthologie, Robin Williams, enfin délivré du poids de ses erreurs, se met littéralement à nu dans les couloirs du lycée et court comme un bienheureux, le zguègue à l’air, au ralenti et sur l’air de Under Pressure (de Queen et David Bowie) avant d’effectuer un plongeon salvateur dans la piscine de la salle de sport.

 

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Si le sentiment est celui d’un « feel-good movie » typiquement américain, Bobcat Goldthwait nous propose avec cette scène magnifique sa propre version, satyrique et détournée, du final du Cercle des Poètes Disparus (quand les élèves de Robin Williams montaient sur les bancs pour saluer leur professeur), de la merveilleuse danse dans la gare de The Fisher King ou encore de la scène de graduation dégoulinante de bons sentiments de Patch Adams.

 

Intégralement nu, Robin Williams nous montrait une fois de plus avec World’s Greatest Dad qu’il n’avait peur de rien, encore moins de se moquer gentiment des dérives parfois un peu trop guimauve de sa propre filmographie. C’est là une des nombreuses raisons pour laquelle ce grand comédien, sans cesse capable de se réinventer pour mieux nous étonner, va nous manquer cruellement.

 

“World’s Greatest Comedian” ? Aucune ironie là-dedans…

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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