Les films cultes… The Wicker Man (1973)

wicker-man-1973THE WICKER MAN

 

1973, de Robin Hardy – UK

Avec Christopher Lee, Edward Woodward, Britt Ekland, Diane Cilento et Ingrid Pitt

Scénario : Anthony Schaffer

Directeur de la photographie : Harry Waxman

Musique : Paul Giovanni

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Religulous

 

Le sergent Neil Howie, fervent catholique, se rend sur l’île mystérieuse de Summerisle afin d’enquêter sur la mystérieuse disparition d’une gamine. Il est bientôt confronté à une population étrange d’excentriques récalcitrants à l’aider dans sa tâche… Témoin de rites païens pratiqués en plein jour dans les rues de cette île perpétuellement ensoleillée, Howie se heurte à l’amabilité de façade et aux mœurs libérées des habitants, partisans d’une religion basée sur la fertilité et la sensualité, mais aussi sur les sacrifices offerts aux « anciens dieux ». Sa foi sera très vite mise à l’épreuve, d’abord par les tentations érotiques, ensuite lorsqu’il se rend compte – trop tard – que sa présence sur les lieux n’est pas le fruit du hasard…

 

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Trop fou, trop excentrique, trop original, définitivement inclassable… Pas étonnant qu’en 1973, The Wicker Man, un des films préférés de tous les temps de la rédaction, se soit vu amputé d’une vingtaine de minutes pour pouvoir être exploité en double programme avec Don’t Look Now, le chef d’œuvre de Nicolas Roeg… Sacrifié sur l’autel de la rentabilité, classé X par la censure, The Wicker Man était donc depuis 1973 visible dans différentes  versions réduites, au grand dam de la continuité et des exigences de Robin Hardy et de son acteur Christopher Lee, grand défenseur du film. Les maisons de production EMI et British Lion Fims en avaient tellement bâclé la sortie, incapables de reconnaître le chef d’œuvre qu’ils avaient sur les bras, qu’une fois la version censurée sortie en salles, le négatif original du film s’est retrouvé… enterré sous l’autoroute M4 entre Londres et le Pays de Galle ! Commence alors la longue saga de la restauration de The Wicker Man

 

Alors que le film gagnait en popularité, Robin Hardy, cherchant à restaurer son chef d’œuvre malmené se souvint qu’il avait envoyé une copie de travail à Roger Corman, qui détenait donc – sans le savoir – la seule version complète au monde de The Wicker Man. Suite à cette trouvaille, une version restaurée de 96 minutes fut exploitée en 1979 aux Etats-Unis. Celle-ci réinstaurait la structure narrative logique, un bref aperçu de la vie du policier avant son arrivée sur l’île (nous le voyions à l’église avec sa fiancée) et permettait de découvrir les scènes érotiques qui avaient été supprimées ou fortement allégées. Il ne s’agissait pas là d’une version complète conforme aux exigences de Hardy… mais les VHS américaines du film exploitées par la suite se montraient déjà plus proches de l’œuvre envisagée au départ.

 

Robin HardyÕs THE WICKER MAN (1973). Courtesy: Rialto Pictures/ Studiocanal

 

En 2001, Canal + entreprit une nouvelle restauration, combinant des éléments manquants avec les deux autres versions existantes, notamment les moqueries dont est victime Howie au commissariat de police, où il se révèle peu apprécié par ses collègues. Cette version hybride (Extended Version) est alors considérée comme la plus proche des souhaits de Hardy. Mais en 2005, Allan Brown, auteur du livre Inside The Wicker Man découvrit une série de photos de plateau attestant de scènes tournées mais jamais vues. Parmi elles, une scène où Howie ordonne la fermeture du pub « The Green Man » resté ouvert après l’heure autorisée, sa rencontre avec une prostituée, le massage qu’il reçoit de la blonde Willow (Britt Ekland) ainsi qu’une confrontation brutale entre deux villageois dans le pub. En 2007, Christopher Lee déclarait qu’il croyait encore à l’existence de ces scènes perdues, sans doute stockées quelque part dans des boites non étiquetées et qu’il espérait qu’elles soient retrouvées un jour. Fier du film (parmi sa filmographie riche de 300 films – cinéma et télévision inclus – Lee a toujours déclaré que The Wicker Man était son film préféré…), mais déçu des coupes dont il fut la victime et d’une exploitation en salles expédiée, l’acteur déclare depuis 1973 que l’ajout de ces scènes mythiques aurait encore pu améliorer un film pourtant déjà admiré de par le monde.  Il est vrai que Christopher Lee n’a jamais été aussi génial que dans le rôle de Lord Summerisle, tantôt grand dadais loufoque et farceur, tantôt effrayant bourreau.

 

En 2013, Studiocanal lançait une campagne Facebook pour retrouver le matériel manquant, une quête qui culmina avec la découverte d’une copie 35 mm « intermédiaire » dans les archives du Harvard Film Institute. Si la copie originale semble perdue à tout jamais, cette trouvaille permet à Hardy de réinstaurer quelques unes de ces scènes mythiques, qui restaurent enfin l’ordre narratif qu’il avait envisagé dès le départ. C’est cette étincelante nouvelle version « définitive » que le réalisateur de 84 ans est venu nous présenter dans la bonne humeur dans la salle du Bozar. « The Wicker Man : The Final Cut », d’une durée de 91 minutes est plus courte que le Director’s Cut précédent, mais plus longue que la copie sortie en salles en 1973. Cette version permet donc de s’aventurer davantage sur l’île en compagnie de Howie, lors de son arrivée. Cette version supprime le prologue inutile au commissariat, mais réinstaure les éléments les plus étranges et érotiques qui furent bannis en 1973. Des ébats d’un couple d’escargots en passant par la chanson / hymne « Gentle Johnny » (séquence hypnotique s’il en est), à la nouvelle introduction de Lord Summerisle qui permet enfin d’augmenter le temps de présence de Christopher Lee (et de son repoussant pullover à col roulé couleur moutarde), chaque ajout, chaque modification améliore la qualité irrationnelle du chef d’œuvre de Robin Hardy. Cette copie digitale de toute beauté renforce encore l’aspect fascinant de l’île mortelle de Summerisle.

 

the-Wicker-Man-6

 

Quel pur bonheur que d’assister à la présentation de cette version restaurée dans la salle du Bozar !

 

Tout a sans doute déjà été dit sur ce chef d’œuvre inoubliable du cinéma britannique… The Wicker Man est un pur chef d’œuvre d’ambiance, magnifié par le décor paradisiaque et opulent de cette île imaginaire (le film fut en fait tourné en Ecosse sur différents sites…) dont la beauté apparente cache les secrets les plus sombres. Outre son érotisme franc du collier et le côté avant-gardiste et poétique du score de Paul Giovanni (se situant quelque part entre la folk music et les albums de Genesis), ce qui frappe en revoyant The Wicker Man pour la énième fois, c’est le fait que Robin Hardy souhaitait avant tout proposer une comédie noire et satyrique, bien plus qu’un film d’horreur. Ce n’est d’ailleurs pas un secret : à l’époque, Christopher Lee cherchait à s’affranchir de sa réputation de prince des ténèbres de l’horreur britannique… fatigué par ses dernière apparitions purement alimentaires en Dracula pour la Hammer. The Wicker Man réussit d’ailleurs là où la grande majorité des productions Hammer se sont plantées : en proposant une œuvre terriblement dérangeante et d’une redoutable intelligence, soulevant des thématiques rarement abordées par le prisme de l’humour noir et de la satyre de deux religions complètement opposées. Contrairement aux productions Hammer, dans The Wicker Man, l’horreur ne se tapit pas dans l’ombre ou dans le brouillard, mais se révèle au grand jour sous un soleil brûlant. Et les bourreaux vous sourient lorsqu’ils s’apprêtent à vous enlever la vie…

 

Dans une séquence éloquente, Howie, catholique rigoureux et intolérant, surprend des jeune filles danser nues lors d’un rituel de fertilité. Dégoûté, il demande à son hôte si ces jeunes femmes n’ont jamais entendu parler de Jésus Christ. « Jésus Christ ! Le fils d’une vierge, engrossée par un fantôme… » lui répond Summerisle avec malice… La force du récit réside dans sa présentation terriblement précise et crédible du dogme religieux. Les deux « camps » sont persuadés d’avoir raison et aucun d’entre eux ne veut ou n’est capable de voir le monde sous une perspective différente… Si Hardy s’amuse comme un fou à dépeindre les rites païens (chansons, masques d’animaux, institutrice vantant à ses élèves l’importance des symboles phalliques, maux de gorge soignés en plaçant des grenouilles dans la bouche, jeunes filles nues sautant gaiement au-dessus d’un feu de joie, l’inoubliable danse érotique de Britt Ekland…), le portrait de ce policier dévot, antipathique et irrémédiablement strict dans ses croyances catholiques n’en est pas moins brillant.

 

Britt Ekland - The Wicker Man_3

 

La grandiose séquence finale, au cours de laquelle les habitants de l’île chantent leur hymne païen pour les dieux de la mer et de la terre alors que Howie, hystérique, est prisonnier de l’homme d’osier en feu et prie, suppliant son Dieu de l’épargner, reste l’une des scènes les plus dérangeantes et les plus brillantes de l’histoire du cinéma. Le plan final de la tête de l’homme d’osier s’effondrant sous les flammes pour révéler le lever du soleil, n’offre aucun répit… Bien plus que le banal film d’horreur envisagé par ses producteurs / distributeurs, The Wicker Man est l’oeuvre ultime sur le fanatisme religieux, sur les horreurs dont les hommes sont capables au nom de leur foi. Le pouvoir du film ne vient donc pas d’élément surnaturels mais d’une profonde compréhension de notre indéniable nature. La vraie horreur ne vient pas de l’au-delà, mais du cœur des hommes…

 

Le très rare Robin Hardy, qui tourne moins souvent que Terrence Malick, n’a jamais retrouvé le succès de ce premier essai mythique. Il signe son deuxième film, The Fantasist, une série B oubliable (et oubliée) dans les années 80 et il tente en 2011, après l’immonde remake américain de son chef d’œuvre, signé Neil LaBute avec Nicolas Cage (2006) de retrouver sa maestria d’antan avec un piteux (et étonnamment vulgaire) The Wicker Tree, qu’il envisage comme le deuxième volet d’une trilogie sur le fanatisme religieux (et dans lequel Christopher Lee apparait très brièvement). A la clé, peu ou pas de succès financier et le désintérêt des critiques… A essayer de surpasser son chef d’œuvre, Robin Hardy se brûle les ailes. A près de 85 ans, le réalisateur cherche pourtant encore à financer Wrath of the Gods, qui viendrait clore sa trilogie…

 

Robin HardyÕs THE WICKER MAN (1973). Courtesy: Rialto Pictures/ Studiocanal

 

En attendant, revoir The Wicker Man permet de découvrir ses grandes qualités de réalisateur culte. Le plan d’ouverture dans lequel nous voyons, du ciel, un homme arriver sur les lieux de sa perte, fut d’ailleurs repris sept ans plus tard par Stanley Kubrick dans The Shining

 

Inoubliable, terriblement dérangeant et toujours effrayant, rarement film culte aura autant mérité cette appellation !

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

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