Les Films Cultes… Ms. 45 (L’Ange de la Vengeance) (1981)

l-ange-de-la-vengeance-affiche_9921_11988MS. 45

(L’ANGE DE LA VENGEANCE)

 

1981, de Abel Ferrara – USA

Scénario : Nicholas St. John

Avec Zoë Tamerlis, Albert Sinkys, Editta Sherman, Darlene Stuto, Peter Yellen et Abel Ferrara

Directeur de la photographie : James Lemmo

Musique : Joe Delia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elle cause pas… elle flingue !

 

Deuxième long métrage officiel d’Abel Ferrara après The Driller Killer (nous passerons sous silence un rapide passage par le porno underground à ses débuts), l’extraordinaire Ms. 45 (connu dans certains pays anglophones sous le titre Angel of Vengeance) est une œuvre matricielle portant en elle les germes de la filmographie ultérieure du réalisateur, puisqu’elle développe déjà certains thèmes prépondérants et la facture visuelle si caractéristique (paysages urbains délabrés, brusques virages dans le grotesque et le glauque) qui feront la renommée du réalisateur par la suite, dans des œuvres aussi indispensables que Fear City, The King Of New York, Bad Lieutenant, The Addiction, Welcome To New York ou encore dans son chef d’œuvre méconnu, The Funeral.

 

ms_45_02

 

Les années 80. Le cinéma d’exploitation pur et dur connaît ses dernières grandes heures mais constitue encore une porte d’entrée pour de véritables auteurs, comme l’a déjà prouvé Ferrara avec son malsain The Driller Killer. C’est la grande époque où le taciturne et charismatique Charles Bronson sortait son gros calibre à tout va pour flinguer dans l’allégresse et l’impunité la plus totale des petites frappes (noires, portoricaines, jeunes… donc louches !) circulant dans les rues malfamées des grandes mégalopoles en appliquant, sans concession et avec un certain sadisme, la Loi du Talion. Les victimes, acculées par l’inefficacité de la police et du système judiciaire deviennent bourreaux. Leur désespoir justifie et légitime à leurs yeux le choix de se substituer à la loi. Le « vigilante movie », dénonçant la dégénérescence de sociétés exemptes de morale et le laxisme d’institutions corrompues, s’étalait alors dans toute sa splendeur et sa violence décomplexée sur les écrans américains et italiens. Le sous-genre du « rape-and-revenge », où des jeunes filles humiliées et violentées font payer cher le prix de leurs supplices à leurs bourreaux, a engendré quant à lui des fleurons de la déviance sur pellicule comme The Last House On the Left (de Wes Craven) ou Thriller : A Cruel Picture (de Bo Arne Vibenius) mais aussi une flopée d’œuvres souvent très B, voire carrément Z.

 

Abel Ferrara donne en 1981 un coup de pied dans la fourmilière d’un genre enlisé dans le bis et relégué au bas des étagères des vidéoclubs peu fréquentables en signant un brillant film d’auteur reprenant les codes de ces deux sous-genres, sans pour autant renier son appartenance ou la violence brutale que l’exercice requiert. La spectaculaire et célèbre affiche de Ms. 45, placardée dans tout Paris à sa sortie en 1982 avait choqué les ménagères qui exigèrent qu’on la retire illico (elles avaient fait le même coup avec celle de Maniac l’année précédente). Le poster annonce vaillamment la couleur : sur fond noir, au premier plan, deux superbes jambes féminines en bas résilles, un flingue caché dans le dos et au premier plan, un loubard armé d’une barre de fer qui ne sait pas encore la terrible punition qui l’attend.

 

ms45bg

 

Ici la « justicière dans la ville » s’appelle Thana, une jeune couturière new-yorkaise muette et introvertie. Un jour, au détour d’une sombre ruelle, Thana se fait violer par un maniaque caché sous un masque grotesque (rôle interprété par Ferrara lui-même sous le pseudonyme de Jimmy Laine) dans une scène stylisée à l’extrême. De retour dans son appartement, la jeune femme tombe nez à nez avec un cambrioleur… qui la viole à son tour ! « Jusqu’ici la gonzesse, elle a pas le pot » aurait dit Jean-Marie Bigard, si on lui avait demandé son avis… En effet, mais cette fois, Thana arrive à prendre le dessus et tue son agresseur d’un coup de fer à repasser. Récurrent chez Ferrara, le viol entraîne une damnation. Chez lui, le Mal s’inocule tel un virus et se répand comme une contamination. L’éveil de la chair par la souffrance consacre l’association d’Éros et Thanatos, auquel le patronyme de l’ange exterminateur se réfère. Après avoir découpé le corps de son agresseur dans sa baignoire, la frêle jeune femme commence à disséminer les morceaux du cadavre (emballés dans du papier d’emballage) dans la ville. Traumatisée dans sa chair et dans sa tête, Thana s’empare du colt 45 du pervers et se met à déambuler la nuit dans les rues malfamées de New York, à l’affût de proies masculines. Souillée à jamais, le petit ange de Ferrara devient un démon, désormais incapable de distinguer le Bien du Mal, prête à régler ses comptes à la gent masculine, sans aucune distinction. Un rêve de féministe ? Pas vraiment car ici, les victimes de Thana, atteinte d’une misandrie aveugle, sont tantôt coupables, tantôt totalement innocentes.

 

ms_45_-_3__large

 

Certes, Ferrara dépeint le « sexe fort » d’un œil fort peu complaisant. En effet, Ms. 45 décrit une ville hantée par une horde de mâles en rut faisant subir aux malheureuses citadines leurs pulsions bestiales : loubards, dragueurs lourds, beaux parleurs, maquereaux, riches émirs : l’homme est devenu le symbole du Mal et revêt divers masques. Notre héroïne et ses collègues ne peuvent se promener sans essuyer des propos obscènes dans cette Sodome moderne, où le vice est roi. La vengeance de Thana se définit dès lors comme une mission divine, qui ne vise plus seulement les véritables criminels, mais à la seule sauvegarde de sa « communauté », de son sexe. La société malade a transformé une victime en véritable monstre, une créature froide et mécanique, vomissant sa haine des hommes, armée d’un symbole phallique par excellence, le revolver qui, paradoxalement, la libère de sa timidité et lui fait prendre conscience de son pouvoir de séduction.

 

Face à ses proies, Thana, métamorphosée par Ferrara en icône religieuse (l’imagerie religieuse détournée et pervertie étant une des spécialités du cinéaste), s’érige en ange purificateur, vêtue d’un ample manteau ou d’un costume de religieuse. Auparavant refoulée, discrète, voire invisible, Thana devient sexy. Elle arbore un pantalon de cuir, un pull rouge vif, se maquille de manière provocante. Voir une créature aussi innocente se transformer en meurtrière sanguinaire mais séduisante s’apparente dans le cinéma de Ferrara au vampirisme, un thème qu’il reprendra plus frontalement en 1995 dans The Addiction. Le meurtre devient pour Thana une véritable drogue ! Sa vengeance est sublimée (une lumière surnaturelle accompagne chacune de ses apparitions), sa descente aux enfers (ou sa rédemption divine, c’est selon) est filmée comme un véritable film fantastique, magnifié par un décor naturel (les méandres babyloniennes du New York de la 42ème Rue et de Times Square, avec ses rues humides et nauséabondes éclairées aux néons) que seule une poignée de cinéastes ont réussi à filmer de manière aussi attirante, morbide et dangereuse à la fois. Parmi eux, on citera Martin Scorsese (Taxi Driver), William Lustig (Maniac) et Frank Henenlotter (Basket Case). New York est donc ici un personnage à part entière, véritable labyrinthe crasseux dont l’héroïne devient le guide. Cet espace dépeint par Ferrara, où les vrais passants (clochards, prostituées, etc.) jouent leurs propres rôles, emprunte à l’imagerie traditionnelle des enfers : regards lubriques, rires sataniques, fêtes orgiaques… une multitude de démons a envahi New York pour corrompre les innocents. La purification s’impose et devient pour Thana une question de survie.

 

Ms45

 

Si le film fonctionne à merveille c’est par la manipulation volontaire qu’exerce sur nous Abel Ferrara : impossible en effet de ne pas tomber raide amoureux de la délicieuse Zoé Tamerlis, fluette et sensuelle, avec ses grands yeux tristes, sa moue ambiguë, son corps de petite fille fragile qui en fait la proie idéale pour les maniaques de tous poils et ses lèvres pulpeuses à la Béatrice Dalle (celle de 1986, bien entendu…) Lorsque la faible jeune fille se transforme en monstre et par la même occasion, en femme, on ne peut qu’être troublé, piégé entre notre attirance et notre dégoût envers les actes de plus en plus abjects qu’elle commet. A cet égard, la scène finale du film, très proche de celle de Carrie de Brian De Palma, est devenue célèbre : déguisée en nonne, les lèvres rouge vif, Thana se rend à une fête d’Halloween où, avant d’être finalement abattue dans un cri (seule fois où nous entendrons sa voix), elle tue son patron misogyne et d’autres fêtards déguisés dans une scène de massacre interminable, filmée dans un très efficace ralenti, amplifiée par une musique baroque du plus bel effet. Filmée de manière volontairement grotesque avec un décor vulgaire qui amplifie le drame, cette scène étonnamment poétique rappelle à la fois les excès iconoclastes de Buñuel ou encore les rituels païens du Wicker Man de Robin Hardy. Inoubliable !

 

maxresdefaultbb

 

On ne peut décemment évoquer ce chef d’œuvre sans évoquer le triste destin de son actrice principale, Zoé Tamerlis, qui deviendra Zoé Lund après un mariage en 1986 et signait ses romans et recueils de poèmes du pseudonyme « Zoé Tamerlaine. » Future scénariste de Bad Lieutenant, compositrice, pianiste, romancière, poète, activiste politique, mais aussi irrécupérable junkie, Tamerlis est décédée en avril 1999 à seulement 37 ans d’une overdose de cocaïne, ironiquement après avoir enfin renoncé à l’héroïne, dont elle aimait romancer les effets, surnommant sa drogue de prédilection son « élixir de vie ». « Pour Zoé, l’héroïne était une véritable religion, une compagne au sens romantique du terme… » déclarait Ferrara (lui-même accro à la cocaïne pendant de nombreuses années) : « elle vénérait la drogue et la drogue a fini par la tuer ». Avec une filmographie malingre (seulement 8 titres à son actif), Zoé Tamerlis est entrée grâce à Ms. 45 (son premier film) dans la légende des figures iconiques du cinéma fantastique. Elle était à Abel Ferrara ce que Nancy Allen était à Brian De Palma, ce que Laura Gemser était à Joe D’Amato ou encore ce qu’Adrienne Barbeau était à John Carpenter : une égérie magnifiée par une caméra amoureuse d’un visage à la beauté unique, d’une fragilité troublante et d’un talent à fleur de peau.

 

Grégory Cavinato.

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>