Les Films Cultes… Mais ne nous Délivrez Pas du Mal (1971)

MAIS NE NOUS DELIVREZ PAS DU MALMAIS NE NOUS DELIVREZ PAS DU MAL

 

1971, de Joël Séria – FRANCE

Avec Jeanne Goupil, Catherine Wagener, Bernard Dhéran, Gérard Darrieu et Michel Robin

Scénario : Joël Séria

Directeur de la photographie : Marcel Combes

Musique : Claude Germain et Dominique Ney

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Satan et ses Deux Nénettes

 

Il existe un malentendu fondamental à propos de la carrière de Joël Séria, réalisateur peu prolifique (8 films et autant de téléfilms en 45 ans) mais considéré comme un iconoclaste surdoué, un cinéaste « culte », propulsé au sommet de la gloire en 1975 par le succès surprise des inoubliables Galettes de Pont Aven et sa collaboration (4 films) avec l’impérial Jean-Pierre Marielle, période moustachu.

 

Encensé, récupéré, dira-t-on plutôt, par l’équipe des trublions du « Groland », à savoir Benoît Delépine, Gustave Kervern et leurs amis, qui s’autoproclament à longueur d’interviews comme ses dignes descendants, le réalisateur originaire d’Angers n’a cessé tout au long de sa carrière de dépeindre les mésaventures de provinciaux un peu médiocres, dans une œuvre dont on a trop souvent retenu uniquement la crudité du langage et le sens de la provocation, en oubliant un peu le ton mélancolique très prononcé et des portraits humains doux-amers dont la justesse, l’humour et la profondeur ont contribué à rendre la filmographie du cinéaste unique au sein du cinéma français.

 

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Séria pratique un humour bien plus sophistiqué que celui des cinéastes responsables de Aaltra, Louise-Michel, Mammuth et Le Grand Soir. Si leur principal point commun est celui d’une étude féroce de l’ennui quotidien et des mentalités étroites dans les petites villes de province, si les films de Séria sont effectivement peuplés de français tendance « béret – baguette – pinard – camembert », ce qui le différencie définitivement de ses prétendus disciples, c’est un manque total de cynisme et surtout, une infinie tendresse envers des anti-héros attachants que le cinéaste ne prend jamais de haut… un constat qui n’est pas loin d’en faire l’antithèse complète du duo Delépine / Kervern, dont les personnages pathétiques et veules (à l’exception notable de celui joué par Gérard Depardieu dans Mammuth) et les scénarios pratiquant (parfois avec efficacité) l’art du surréalisme tombent régulièrement dans la grossièreté, le sordide et un humour « anar » déplaisant, dépassé depuis belle lurette.

 

Alors que le duo Delépine / Kervern se perd (et nous perd) souvent dans des poses « arty », Joël Séria s’est construit une solide filmographie cohérente, aux thématiques récurrentes passionnantes : le refus des conventions, un érotisme franc du collier, la quête de la liberté (que ce soit chez deux adolescentes à peine pubères ou chez un quadragénaire en pleine crise existentielle) et un amour sincère des gentils marginaux. Des marginaux qu’il ne faut d’ailleurs pas confondre avec les « losers » des films du duo précité.

 

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Dénoncer la soit-disant vulgarité de Séria (dont il fut accusé tout au long de sa carrière) est un raccourci bien trop facile et injustement réducteur ! Lorsque Jean-Pierre Marielle, au bout du rouleau, s’extasie longuement, avec un langage cru, sur le postérieur exceptionnel de sa nouvelle compagne dans Les Galettes de Pont Aven, Séria rend la scène poétique, drôle, touchante. Taxer le réalisateur de vulgarité, c’est oublier un peu vite que ce personnage de VRP, en fuite à Pont Aven, est tombé follement amoureux et sombrera ensuite, après le départ de « ce cul » dans une profonde dépression. Chez Joël Séria, un peu comme chez Bertrand Blier, le mot « salope » est un mot d’amour, le seul que connaissent des mâles peu finauds mais toujours animés de bonnes intentions envers les femmes, fascinantes et complexes créatures. Chez Séria, la différence entre un homme et un enfant ne se mesure souvent qu’à la présence d’une grosse moustache. Ses personnages ne sont donc pas vulgaires, ils sont exaltés, excités, passionnés, immatures… On observe toujours dans le cinéma « provincial » de Séria un vrai sens poétique, ainsi que l’exaltation de la fuite en avant. Ses films sont peuplés de personnages désespérément ordinaires, essayant par tous les moyens de fuir leur existence tristounette, souvent par le biais de l’amitié (Mais ne nous Délivrez Pas du Mal – 1971, Charlie et ses Deux Nénettes – 1973), mais aussi celui du sexe et de la peinture (Les Galettes de Pont Aven – 1975), ou encore de la paternité (Comme la Lune – 1978).

 

En 1971, lors de son premier film, le scandaleux Mais ne nous Délivrez Pas du Mal, Joël Séria racontait déjà exactement la même chose, dans un genre différent, lorgnant vers le fantastique : l’histoire de la fuite en avant de deux adolescentes attirées par le Mal. Un récit meurtrier, très librement adapté d’un fait divers sordide, l’Affaire Parker-Hulme, de 1954 (Wikipédia vous en dira plus…) qui inspira également bien plus tard le mémorable (mais moins pervers) Heavenly Creatures (Créatures Célestes – 1994), de Peter Jackson.

 

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Anne De Boissy (Jeanne Goupil) et Lore Fournier (Catherine Wagener) sont deux jeunes filles de bonnes familles qui deviennent inséparables sur les bancs de leur très strict pensionnat de jeunes filles, un établissement rigoureux tenu par des religieuses. Animées par le désir de faire le Mal sous toutes ses formes, de se jouer des hommes, de les pousser dans leurs derniers retranchements et de les humilier, les deux adolescentes de 17 ans, avec leurs visages d’anges et leur apparence juvénile, paraissent de prime abord complètement innocentes et inoffensives. Jeunes et fraîches, légères et court vêtues, on leur donnerait le Bon Dieu sans confession alors qu’en cachette et sous leurs sourires enchanteurs de façade, elles récitent des versets à la gloire de Satan et font un pacte de sang les unissant jusque dans la mort. Elles se destinent à l’ange déchu en accomplissant des péchés licencieux allant de la simple plaisanterie au meurtre, un acte irréparable qui risque bien de provoquer leur perte. Anne et Lore se rendent compte qu’en s’exprimant ainsi, de la seule manière qu’elles connaissent, elles deviennent immortelles, vivantes, désirables, puissantes…

 

Comme le déclare Anne dans son journal intime : « Cela devient de plus en plus excitant. Lore et moi éprouvons maintenant un plaisir de plus en plus intense à faire le mal. Pécher est devenu notre principal objectif. Comme d’autres passent leurs vies sous le signe de la vertu, Lore et moi la passons sous le signe de Satan, notre seigneur et maître. »

 

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Confessions d’impureté dans le confessionnal de Monsieur le curé, torture d’un chaton, persécution d’un simple d’esprit dont elles tuent les oiseaux, dénonciation aux autorités paroissiales de deux religieuses lesbiennes, voyeurisme, pyromanie… tout y passe ! Anne et Lore aiment également allumer les hommes de la région en les poussant volontairement au viol. En pleine découverte de leurs corps, du désir et de la fascination qu’elles exercent sur la gent masculine, elles utilisent ce pouvoir sur un paysan puceau ou sur le jardinier benêt.

 

Ce qui est particulièrement intéressant dans le scénario de Mais ne nous Délivrez pas du Mal, c’est que, contrairement aux formules établies du film de genre traditionnel, les deux jeunes filles ne sont pas maléfiques par nature. C’est leur environnement (trop) paisible d’un ronflant village de province ainsi que leur rigide éducation catholique qui les poussent à se rebeller. Entre le confortable château familial de la famille d’Anne, déserté par des parents démissionnaires et le pensionnat religieux peuplé de curés libidineux et de nonnes hypocrites, Anne et Lore sont malheureuses et accablées par l’ennui. Leur pacte envers Satan n’est en fait qu’un moyen comme un autre de lutter contre la médiocrité et l’hypocrisie ambiantes, de s’affirmer, de donner un sens à leur vie, de vaincre leurs profondes désillusions quant à leur avenir, ainsi que de combattre une terrible solitude, un spleen tenace, en forgeant une amitié forcément très exclusive. Baudelaire n’est jamais très loin, un poème des Fleurs du Mal conclut même le film.

 

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Anne et Lore deviennent des sœurs, leur relation, bien que platonique, est digne d’une grande et sincère histoire d’amour, même quand leurs actes sont particulièrement révoltants. La provocation et le blasphème, avec lesquels Séria sera associé durant toute sa carrière, ne sont donc encore une fois qu’un (joyeux) prétexte à une étude sacrément touchante de personnages perdus, mais qui tentent de se « trouver » en bravant les interdits.

 

Séria s’avère particulièrement adroit dans l’écriture de cette relation scandaleuse. Ainsi, tout au long du film, les deux jeunes filles se montrent vicieuses et cruelles… mais lorsque Lore est obligée de suivre ses parents en vacances, Anne redevient une petite fille peureuse, incapable de poursuivre ses maléfiques besognes et de s’adonner à ses pires instincts sans la présence rassurante de sa « sœur ». Séparées, Anne et Lore perdent toute leur force et se retrouvent à nouveau livrées à elles-mêmes, paumées dans un monde où seules les apparences et la bienséance semblent compter.

 

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Les hypocrites dans le film de Séria, on n’a pas fini de les compter ! Ce sont les instances religieuses : le curé qui s’étrangle de plaisir en recueillant la confession salace d’Anne, troublé à l’évocation de rapports lesbiens entre ses nonnes. (Il faut dire à ce propos que devant le comportement d’Anne et Lore, elles rient jaune… les nonnes !…) Ce sont les hommes, qui n’hésitent pas à violer, à voler l’innocence de ces fillettes à priori sans défense, à prendre ce qui ne leur appartient pas. Ce sont ces parents bourgeois qui remplacent leur absence totale (ils passent leurs vies en vacances, laissant leurs filles livrées à elles-mêmes) par une éducation religieuse dont ils ne suivent pas les enseignements. C’est cette foule qui se rue à l’église le dimanche, par habitude bien plus que par convictions. Ce sont ces spectateurs du spectacle de fin d’année de l’école, qui applaudissent sans discernement à une « danse des canards » par de très jeunes bambins qu’aux poèmes satanistes que les deux jeunes filles récitent, sans qu’ils en comprennent le sens… Ce sont en somme, tous les garants de la sacro-sainte moralité.

 

L’hypocrisie, c’est également ce sermon d’un curé sévère, qui met en garde son troupeau contre les méfaits de la pornographie, du cinéma et de la télévision (les boucs-émissaires habituels) alors qu’Anne et Lore l’imaginent s’adonnant à des perversions sado-masochistes.

 

« Je mets en garde les enfants ici présents. Et particulièrement ceux qui viennent de faire leur première communion. Car c’est à cet âge que les tentations de la chair commencent à se faire sentir. Fuyez les mauvais exemples et les mauvais camarades. Parents je vous en supplie : ne laissez pas traîner sous les yeux de vos enfants ces revues licencieuses que l’on trouve dans tous les kiosques. Ces magazines à grand tirage où le couple est bafoué, ridiculisé, réduit à l’état de bête, la femme traitée pire qu’une chienne ! Prenez garde au cinéma et à la télévision, véhicules de dépravation et de dégradation par excellence. Malheur à celui par qui le scandale arrive. Rappelez-vous les paroles de notre Seigneur : « si quelqu’un doit scandaliser l’un de ces petits qui croit en Moi, mieux vaudrait pour lui de se voir passer autour du cou l’une de ces meules que tournent les ânes et d’être jeté à la mer ». Amen. »

 

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Mais ne nous Délivrez Pas du Mal est donc une critique acerbe de l’ennui quotidien, du manque cruel de communication entre la jeune génération et les figures d’autorité, un conflit générationnel, une grande histoire d’amour complètement tordue, mais surtout, un portrait très juste de l’adolescence.

 

Thématiquement et visuellement provocant, Mais ne nous Délivrez Pas du Mal est aussi une impressionnante réussite formelle, étonnante de maîtrise pour un premier long métrage tourné avec un budget dérisoire. Séria puise son influence dans les films anglais de la Hammer. Châteaux isolés, paysages champêtres de toute beauté, jeunes vierges dénudées, érotisme léger, autorités religieuses ridiculisées, couleurs rouges vives chatoyantes… on s’attendrait presque à voir apparaître Christopher Lee dans un coin de l’écran ! Il n’en sera rien, malheureusement, mais malgré les contraintes financières inhérentes à l’exercice du premier film, le directeur de la photographie Marcel Combes (fidèle de Séria) arrive à faire des merveilles, combinant une ambiance champêtre très française avec de forts accents gothiques. Les deux jeunes filles, à la beauté indéniable, ne sont certes pas les deux plus grandes actrices du siècle, mais leur jeunesse et leur charme juvénile envoûtent l’écran. Elles nous émeuvent également, notamment lorsque leur sort, forcément funeste, se dessine petit à petit et que leur fragilité se révèle.

 

La musique, en particulier une ritournelle entêtante chantée par un chœur féminin, confère à l’ensemble une innocence et un danger dignes des meilleures mélodies composées pour les gialli italiens de la même époque.

 

Comme le sermon du curé semblait l’annoncer, le film fut interdit par la Commission de censure pour « perversité et sadisme et les formes de destruction morale et mentale qui y sont contenus ». Il est certain que les représentations érotisées des deux jeunes actrices n’ont pas dû être appréciées, même à l’aube des années 70. Séria ne se contente évidemment jamais de dénuder ses personnages physiquement, il met surtout à jour leur profond mal de vivre et leur évidente fragilité. La nudité féminine dans son œuvre a beau être abondante et généreuse, elle n’est jamais gratuite ou vulgaire… mais ça, la Commission de censure n’en a cure ! Le fait que Séria faisait un carton plein sur l’hypocrisie de la religion n’a évidemment pas non plus plaidé en sa faveur et valut au film une réputation brûlante de pamphlet anti-clérical… ce qui n’est pas entièrement faux mais ce n’est pas le sujet du film… Après neuf mois d’interdiction totale, Mais ne nous Délivrez Pas du Mal fut sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes et lança la carrière du réalisateur. Mais le film eut davantage de retentissement à l’international qu’en France, où son exploitation resta discrète. C’est peut-être toute cette longue controverse qui poussa Séria à aborder des sujets moins ambitieux (mais toujours de grande qualité) par la suite, même si son sens de la provocation et son talent restèrent intacts.

 

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La jeunesse des comédiennes a beaucoup choqué lors de la sortie du film, à cause du caractère érotique très poussé de certaines scènes, mais – alors que tout est fait à l’écran pour donner aux héroïnes l’allure de jeunes filles de 16 ou 17 ans – les deux actrices avaient 20 ans lors du tournage, qui s’étira sur 2 ans, de fin 1969 à la mi-1971. La brune Jeanne Goupil deviendra l’actrice fétiche du réalisateur, apparaissant dans la plupart de ses films suivants. Elle deviendra par ailleurs également son épouse. (Ils sont toujours mariés aujourd’hui…) La blonde Catherine Wagener, quant à elle, connaîtra un destin tragique, ne trouvant par la suite que des emplois dénudés dans des films érotiques bas de gamme. Elle prendra une retraite anticipée dès 1976, avant de mourir en 2011 à seulement 58 ans, dans la misère et le dénuement le plus complet, oubliée du cinéma, oubliée de tous. Son corps fut découvert près d’une semaine après son mystérieux décès. Mais ne nous Délivrez Pas du Mal est son seul film digne d’intérêt. Mais quel film !…

 

Avec son final pétrifiant, d’une violence inouïe, Mais ne nous Délivrez Pas du Mal est un film universel d’une tristesse absolue qui annonce Elephant, de Gus Van Sant et des faits divers tragiques comme le massacre de Columbine. Plus proche de nous, le récent Alléluia, de Fabrice Du Welz, a su retrouver le ton blasphématoire et néanmoins poétique du film. Provocant et sulfureux, le premier film de Joël Séria reste, sous ses dehors de modeste film d’exploitation, l’un des films français les plus marquants des années 70 et l’acte de naissance d’un réalisateur discret mais inestimable. Un film coup de poing, à l’intelligence redoutable, bercé d’une douce poésie… tout simplement inoubliable et beau à damner un saint !

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

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