Les Films Cultes… Lizard in a Woman’s Skin (Le Venin de la Peur) (1971)

01LIZARD IN A WOMAN’S SKIN

(UNA LUCERTOLA CON LA PELLE DI DONNA)

(LE VENIN DE LA PEUR)

 

1971, de Lucio Fulci – ITALIE

Scénario : Lucio Fulci, Roberto Gianviti, José Luis Martínez Mollá et André Tranché

Avec Florinda Bolkan, Stanley Baker, Jean Sorel, Silvia Monti, Alberto De Mendoza et Anita Strindberg

Directeur de la photographie : Luigi Kuveiller

Musique : Ennio Morricone

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Giallo ma non troppo

 

Célébré sur le tard pour une poignée de magnifiques films d’horreur aux débordements gore généreux mais étrangement poétiques (L’Enfer des Zombies, L’Au-Delà, Frayeurs, La Maison Près du Cimetière), Lucio Fulci (1927-1996), 52 longs métrages au compteur, a commencé sa carrière de réalisateur comme la plupart des artisans italiens du cinéma commercial : en suivant les modes et en copiant les derniers succès américains ! Après son premier film, I Ladri (1959), Fulci se lance durant les années 60 dans une série d’œuvres tournées à la chaîne, qui imitent les tendances du moment : beaucoup de comédies loufoques (inédites dans le reste du monde) mettant en scène des comédiens italiens, des films d’espionnage, des films musicaux, quelques westerns… Au cœur de cette période prolifique purement commerciale et « anonyme » se distinguent pourtant une poignée d’œuvres intéressantes, qui témoignent déjà de la forte personnalité du cinéaste, controversé pour ses représentations très graphiques de la violence et sa haine de la religion. De cette période, nous retiendrons principalement Le Temps du Massacre (1966), western d’une noirceur surprenante avec la star Franco Nero, Perversion Story (La Machination) (1969), thriller hitchcockien mâtiné de mélodrame, plus classique qu’un giallo et surtout, l’excellent Beatrice Cenci (Liens d’Amour et de Sang - 1969), drame terriblement violent dans le contexte de l’inquisition espagnole, que Fulci considérera jusqu’à sa mort comme son meilleur film.

 

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Mais c’est en 1971, à l’occasion de son 23ème long métrage, que Lucio Fulci fait ses premiers pas dans le monde de l’horreur pure, via un genre alors à son apogée : le giallo, inventé par Mario Bava avec Six Femmes pour l’Assassin (1964) et popularisé par l’éternel rival de Fulci, Dario Argento, qui venait de rencontrer un énorme succès avec son premier film, L’Oiseau au Plumage de Cristal (1970). Le giallo ? Un thriller horrifique à l’italienne qui ritualise et érotise les mises à mort et met à jour de nombreuses déviances sexuelles dont la plus emblématique est le voyeurisme… Film de commande destiné à exploiter le filon de ce sous-genre lucratif (qui remplaçait progressivement dans les salles la mode du western spaghetti), Lizard in a Woman’s Skin est un déclic dans la carrière du réalisateur car, à quelques exceptions près (Croc Blanc et sa suite), la plupart de ses œuvres suivantes seront désormais consacrées à l’horreur.

 

Malgré cette tendance à singer les modes, Lizard in a Woman’s Skin se distingue très nettement du giallo lambda par son sens de la provocation, un érotisme corsé omniprésent et surtout, par l’audace de la réalisation, imprégnée d’un style « pop » et psychédélique très prononcé. Fulci se plaît à jouer avec les codes du genre, à les détourner pour mieux illustrer ses obsessions les plus personnelles. Ainsi, dans Lizard in a Woman’s Skin, on ne trouve pas de tueur masqué au rasoir, ni de gore excessif (une fois n’est pas coutume) et seulement deux meurtres, dont un hors-champ !… Ce qui intéresse le réalisateur n’est pas tant la résolution de l’enquête (comme souvent expédiée en cinq minutes), mais la psyché de son héroïne et le contexte dans lequel celle-ci évolue. Le Londres des années 1970 et la révolution sexuelle servent de toile de fond à une vision décadente (fétichisme, sensualité débridée, lesbianisme) de la bonne société britannique, un milieu bourgeois puritain… ou qui fait semblant de l’être !

 

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Carol Hammond (l’élégante Florinda Bolkan), fille d’un richissime politicien, épouse d’un avocat à la carrière en pleine ascension, fait d’étranges rêves. La nuit, cette aristocrate bien sous tous rapports s’imagine avoir des relations intimes et passionnées avec Julia (la sculpturale Anita Strindberg), sa voisine hippie, délurée, grande adepte des drogues et des orgies. Le plus étrange est que les deux femmes ne se sont jamais parlé, seulement entraperçues brièvement aux alentours de leur immeuble commun. Dans son dernier rêve, Carol poignarde Julia avec un coupe-papier après leurs ébats. Quelques jours plus tard, Julia est découverte assassinée « pour de vrai » dans des circonstances étrangement similaires. Dans un premier temps, Carol, perturbée, suspecte que quelqu’un de son entourage a lu le journal intime dans lequel elle notait méticuleusement tous les détails de ses fantasmes. Suspect n°1 (son manteau est retrouvé à côté du cadavre), Carol est emmenée en hôpital psychiatrique pour être interrogée par la police. Elle se met petit à petit à questionner sa propre santé mentale et à douter de l’authenticité de ses rêves. Une figure mystérieuse se met à la suivre. Perdue entre la réalité et ses rêves, Carol devra tenter de prouver son innocence, mais aussi de découvrir l’identité du meurtrier. Tous ceux qui l’entourent : son père, son mari infidèle, la maîtresse de ce dernier, sa belle-fille, deux hippies étranges qui hantent ses rêves et son quotidien, sont des coupables en puissance, même si le motif du meurtre reste inexpliqué…

 

La plupart des thèmes chers au réalisateur, qui réapparaîtront dans ses films suivants, sont présents dans cette œuvre à redécouvrir d’urgence : la ligne ténue qui sépare le rêve de la réalité, l’irruption brutale du cauchemar et du gore dans cette dernière, l’hypocrisie des nantis… Fulci fait se confronter des bourgeois sexuellement frustrés qui se cachent derrière des mensonges (le gendre et le père, tous deux empêtrés dans leurs tromperies et soucieux de préserver leur respectabilité) et une jeunesse décadente et inconsciente.

 

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Fulci s’amuse et expérimente beaucoup, notamment lors d’une scène d’ouverture onirique mémorable, rencontre improbable entre les univers d’Alfred Hitchcock et de Salvador Dali. Sa caméra est constamment en mouvement, notamment dans les flashbacks et les scènes de rêves à l’esthétisme surréaliste et aux couleurs vives (le rouge et le noir dominent). Le cinéaste italien multiplie les effets de style : angles de caméra inhabituels, doubles-focales, split-screen, distorsions, scènes jouées à l’envers… et nous propose un univers fou aux images perturbantes, comme cette oie géante qui fond du ciel vers l’héroïne, les cadavres en putréfaction, ou encore la fameuse scène des chiens éviscérés… La folie des images, le montage dynamique et le superbe travail du chef opérateur Luigi Kuveiller (Les Frissons de l’Angoisse, L’Eventreur de New York) confèrent à l’ensemble une troublante hystérie, véritable reflet de la torture mentale que s’inflige Carol tout au long du film. Lizard In A Woman’s Skin est un vrai régal pour les yeux ! Les oreilles en ont également pour leur argent puisque la partition envoûtante, parfois quasi-expérimentale du maestro Ennio Morricone, jouant beaucoup sur les percussions, est une des meilleures du genre !

 

Lizard in a Woman’s Skin est une réussite indéniable qui a néanmoins souffert d’une altercation entre Fulci et ses producteurs : alors que le réalisateur souhaitait aller toujours plus loin dans les expérimentations, l’horreur et l’onirisme, ses producteurs étaient soucieux de rationaliser un récit qu’ils jugeaient trop abstrait. Les concessions du réalisateur donnent lieu à un scénario extrêmement emberlificoté, trop bavard, handicapé par une construction bancale avec trop de fausses pistes et de retournements de situation. Un écueil qui n’empêche cependant pas une résolution réellement surprenante, même si Fulci aurait préféré clore son énigme sur une note fantastique, avec un assassin venu du monde des rêves, et de faire basculer définitivement son œuvre dans une dimension onirique. La conclusion fonctionne cependant très bien grâce à une astucieuse réflexion sur les effets secondaires du LSD, substance à l’origine du titre mystérieux « un lézard dans la peu d’une femme »

 

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Pour l’anecdote, Lucio Fulci fut accusé à la sortie du film d’avoir mis à mort de vrais chiens dans cette séquence hallucinatoire où l’héroïne ouvre la porte d’un laboratoire de vivisection et découvre quatre toutous gémissants, suspendus à divers moniteurs, leurs abdomens complètement ouverts, avec leurs tripes dégoulinantes et leurs cœurs à nu encore palpitants. On peut rire aujourd’hui de cette fâcheuse méprise, mais l’effet était si réaliste que le réalisateur fut traîné au tribunal pour cruauté envers des animaux et risquait jusqu’à deux ans de prison ferme ! Carlo Rambaldi, responsable des effets spéciaux (qui deviendra des années plus tard le créateur d’E.T., le gentil extraterrestre casanier de Steven Spielberg) et plusieurs membres de son équipe durent venir à la rescousse du réalisateur et reproduire devant le tribunal leurs effets mécaniques afin de l’innocenter. C’était la première fois dans l’histoire du cinéma qu’un artisan des effets spéciaux devait démontrer aux autorités judiciaires que son travail était bien « pour de faux », gage ultime de la qualité et du réalisme du résultat !

 

Sur les grands écrans français et belges, Lizard in a Woman’s Skin (traduction littérale du titre original, Una Lucertola con la Pelle di Donna) fut exploité en 1971 dans sa version d’origine (doublée) sous un titre passe-partout : Carole, avant de ressortir en 1976 dans deux versions différentes : l’originale, rebaptisée Le Venin de la Peur et une deuxième, caviardée d’inserts hard pour les salles pornographiques, sous le titre explicite Les Salopes vont en Enfer (version rebaptisée Schizoid dans les salles américaines), un procédé hélas très courant à l’époque et sur lequel les réalisateurs n’avaient pas le moindre contrôle. C’est finalement Le Venin de la Peur qui sera choisi comme titre français définitif pour les différentes exploitations du film en dvd et vidéocassettes…

 

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Film le plus personnel de Fulci (récemment veuf à l’époque du tournage), dans lequel il étale toutes ses obsessions, Lizard in a Woman’s Skin est une sarabande macabre qui dérange la société bien pensante italienne avec sa fascination morbide pour les ambiances cauchemardesques, ainsi qu’une sexualité et une violence exprimées sans retenue. Fulci retrouvera cette atmosphère, son goût pour le baroque et la destruction de la chair dans La Longue Nuit de l’Exorcisme (1972) et L’Emmurée Vivante (1977), sans oublier les folies oniriques et gore de L’Au-Delà (1980). Des films italiens comme Torso (1973, de Sergio Martino), Frissons d’Horreur (1974, d’Armando Crispino) ou le chef d’œuvre Les Frissons de l’Angoisse (1975, de Dario Argento) mais également certaines œuvres américaines de Brian De Palma comme Carrie, Blow Out et Body Double semblent toutes être inspirées en partie de ce film trop méconnu qui, malgré les faiblesses de son scénario et quelques concessions à des producteurs peureux, transcendait ce genre balisé et ronronnant qu’était le giallo par des fulgurances érotiques, visuelles et émotionnelles inoubliables. Une jolie entrée en matière dans le monde du film d’horreur, un genre que le réalisateur poursuivra avec beaucoup plus de succès en se concentrant sur l’atmosphère de fin du monde et de pourriture qui imprègne ses films les plus connus.

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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