Les Films Cultes… In a World… (2013)

in-a-world-posterIN A WORLD…

 

2013, de Lake Bell

Avec Lake Bell, Fred Melamed, Michaela Watkins, Rob Corddry, Alexandra Holden, Eva Longoria, Ken Marino, Nick Offerman, Demetri Martin, Jeff Garlin, Geena Davis et Cameron Diaz

Scénario : Lake Bell

Directeur de la photographie : Seamus Tierney

Musique : Ryan Miller

 

 

 

 

 

L’échappée Bell

 

Dans un monde où seuls les hommes ont le droit de lire les textes des bandes-annonces de cinéma, une femme, seule contre tous, ne s’arrêtera devant aucun obstacle pour faire éclater la vérité et faire entendre sa voix… Pour cela, elle devra affronter l’épreuve la plus difficile de sa vie et vaincre son pire ennemi : son père… In a World… bientôt dans vos salles…

 

Si vous n’avez pu vous empêcher de lire ces quelques lignes avec la voix grave et suave du célèbre narrateur des bandes-annonces, In a World… est fait pour vous. Tout commence par la mort (non-fictionnelle) de Don LaFontaine (1940-2008), plus connu aux Etats-Unis comme le maître suprême de l’art de la voix off et surnommé « The Voice of God ». La plupart des textes des bandes-annonces des blockbusters américains de ces 30 dernières années, c’était lui. Avec sa voix grave et sa tessiture de baryton, LaFontaine était capable de tenir en haleine le spectateur et de raconter une histoire en 2 minutes 30 maximum, à l’aide de formules toutes faites telles « A hero will rise… », « One man’s journey… » et encore plein d’autres idiomes entendus des milliers de fois dans les salles obscures avant le film principal

 

13027-1

 

« In a World… » : trois petits mots qui introduisent la plupart des trailers des films américains, avec parfois quelques variations (« In a town », « In a land », « In the future », « In the heart of »…)

 

-« In a world without gas… this is a land that prays for a hero… » (Mad Max 2)

 

-« In a world that’s powered by violence, on the streets where the violent have power, a new generation carries on an old tradition… » (Good Fellas / Les Affranchis)

 

-« In a world where the sun burns cold and the wind blows colder… a visitor has come… » (Alien 3)

 

-« In a world where dreamers and believers are miraculously transformed into heavenly creatures… » (Heavenly Creatures / Créatures Célestes)

 

-« In a world where great risks can bring extraordinary rewards, Tom Mullen has succeeded beyond his wildest dreams… » (Ransom)

 

-« In a world fraught with corruption, four young boys united by fate, torn apart by destiny, somewhere between love and honor, somewhere between courage and not courage, between Kansas and Utah, there lies South Park… » (South Park : Bigger, Longer and Uncut)

 

-« In a world where freedom is history… Brutality is law… The powerful rule by fear… » (Planet Of the Apes / La Planète des Singes – 2001)

 

On en passe et des meilleures !

 

imts-in-a-world-108000204200001

 

L’ombre de cet artiste méconnu, mais à la voix connue du monde entier plane sur In a World…,  le drôle de projet de l’actrice Lake Bell, qui, en quelque sorte, rend un hommage direct à LaFontaine, mais examine surtout les aléas de ce métier cocasse, singulier et réservé à une infime poignée d’individus : les acteurs spécialisés uniquement dans la voix off pour bandes annonces.  Plutôt que d’en tirer un documentaire, l’actrice-réalisatrice-scénariste-productrice, imagine une compétition entre les descendants spirituels de Don LaFontaine. Les trois principaux concurrents au titre de remplaçant du maître sont trois « voice-over artists » de renom : l’arrogant playboy Ken Marino (dans son propre rôle), le populaire et obséquieux Sam Sotto (le truculent Fred Melamed, vu dans A Serious Man, des Frères Coen) et la fille de ce dernier, Carol Salomon (Lake Bell), une « vocal coach » et doubleuse de dessins animés, qui essaie tant bien que mal d’imposer enfin une voix féminine dans cette discipline exclusivement masculine et de sortir de l’ombre imposante de son père. En effet, seule une certaine Melissa Disney (qui fait une apparition dans le film) eut l’honneur de narrer une bande-annonce, celle du film Gone in Sixty Seconds, en 2000. Depuis, la domination masculine a repris le dessus dans la profession.

 

Confrontée à ses propres doutes, à une vie sentimentale chaotique, aux problèmes de couple de sa sœur (Michaela Watkins) et de son beau-frère (l’irrésistible Robb Corddry), Carol doit faire face à la main-mise totale de son monstre de père, désigné par l’élite de la profession comme le successeur naturel de LaFontaine. Un homme trop pompeux et imbus de sa personne pour laisser sa fille lui voler la vedette… Les trois concurrents vont s’affronter pour obtenir le job le plus convoité du moment : la narration de la première bande-annonce de la « quadrilogie » « The Amazon Games », un film de science-fiction post-apocalyptique pour adolescents, mettant en scène Cameron Diaz et une tribu d’amazones sexy partant en guerre contre des mutants futuristes. Un mini-trailer hilarant, parodiant les films pour jeunes adultes qui pullulent sur nos écrans, et qui s’ouvre bien évidemment sur les trois petits mots fétiches.

 

vlcsnap-2014-10-17-13h44m51s234

 

C’est le genre de prémisse qu’aurait affectionné Christopher Guest, le génie incontesté de l’improvisation au cinéma (This Is Spinal Tap, Waiting For Guffman, Best in Show, A Mighty Wind) : l’étude d’un microcosme très exclusif et un tantinet ridicule, de ses principaux artisans et de ses ego démesurés, décrits avec ironie mais également beaucoup d’affection. Si In a World… n’arrive pas à la cheville des œuvres de Guest (et n’a pas recours à l’improvisation), Lake Bell n’a pas à rougir de son premier effort derrière la caméra (du moins pour un long métrage), notamment parce qu’elle a la bonne idée de s’inspirer de ses expériences personnelles et de situations véridiques. Ainsi, Carol a pour habitude de sortir son dictaphone dans les situations les plus incongrues pour enregistrer toutes sortes de conversations afin d’étudier les accents les plus variés, une habitude que Lake Bell a prise dès le début de sa carrière afin de pouvoir élargir son registre vocal.

 

Les gags sur la culture de la voix off abondent : Carole passe ses journées à tenter (vainement) d’enseigner à l’actrice Eva Longoria (dans son propre rôle, apparemment très heureuse de faire preuve d’autodérision) l’accent « cockney » lors de la post-synchronisation de son dernier film, un polar dans lequel la « desperate housewife » incarne, un rôle à Oscar, celui d’une prostituée anglaise. Le producteur ayant visionné les rushes, il s’est rendu compte de l’ampleur monumentale de cette erreur de casting, puisque la performance vocale catastrophique de l’actrice la fait passer pour un « pirate bourré ». (“Is that wot you fink you stupid slappah?”) Le remède : Carol aide Eva Longoria à réciter ses répliques en l’obligeant à parler avec un bouchon dans la bouche…

 

in-a-world-whysoblu-2

 

Bell ne manque pas non plus de se moquer d’un syndrome exaspérant de plus en plus répandu chez les jeunes femmes et actrices du cinéma hollywoodien, qu’elle appelle le « Sexy Baby Vocal Virus », une affectation chez ces jeunes femmes qui parlent avec une voix bien trop haut perchée de gamines, finissant toutes leurs phrases avec un point d’interrogation… Après les excentricités vocales des « Valley Girls » (les jeunes bourgeoises un peu pétasses de Beverly Hills), immortalisées malgré elles dans la célèbre chanson de Frank Zappa, Lake Bell tire à boulets rouges sur cette tendance pitoyable que l’on remarque particulièrement dans les émissions de télé-réalité ou encore chez Kim Kardashian et particulièrement chez l’actrice Drew Barrymore… des femmes adultes qui s’expriment avec des voix d’enfants ou d’adolescentes un peu débiles… Sarcastique, Carol se distingue du tout-venant de la comédie hollywoodienne lambda puisqu’elle n’hésite jamais à se moquer ouvertement de « victimes » innocentes et de souligner leur stupidité, sans pour autant s’en excuser. Voilà quelque chose que l’on ne verra jamais dans un film de Katherine Heigl…

 

Il faut voir cette scène hilarante pour se rendre compte du talent d’actrice et d’imitatrice de Lake Bell :

 

Sexy Baby Vocal Virus scene from In a World…

 

Récipient du trophée du meilleur scénario au Festival de Sundance en 2013, In a World… est un joli petit film, modeste dans ses ambitions, mais animé par une galerie de personnages secondaires irrésistibles et le talent incroyable, auparavant insoupçonné pour l’écriture et pour la comédie de sa réalisatrice.

 

vlcsnap-2014-10-17-13h42m41s221

 

Bien qu’elle soit la star du show, Bell a eu l’instinct de s’entourer de seconds rôles hilarants, à commencer par Rob Corddry, dans le rôle du beau-frère qui essaie de reconquérir sa femme (Michaela Watkins, du Saturday Night Live) après une légère incartade de cette dernière. La scène où il apprend l’infidélité de son épouse est un modèle de subtilité et de retenue, ainsi qu’un véritable crève-cœur. Lake Bell n’hésite donc pas à dévier sur des sujets plus graves et plus intimes lors de sa croisade contre la mainmise masculine sur le métier qu’elle exerce. Son film est un patchwork de genres et de styles, avec également quelques gags physiques aussi cocasses qu’inattendus comme ce long baiser se voulant sensuel que Ken Marino inflige au nez de l’héroïne dans l’espoir de la séduire. C’est ce mélange original qui fait de In a World… un projet rafraîchissant dans le monde formaté de la comédie américaine.

 

L’autre vraie star du film est l’incroyable Fred Melamed, un monstre gargantuesque à la voix de velours (et apparemment l’homme le plus poilu au monde) qui sous ses dehors d’égoïste patenté et orgueilleux, n’hésitant pas à sacrifier le bonheur de ses filles, cache des fêlures insoupçonnées. Sa performance vocale aurait rendu Don LaFontaine très fier…

 

vlcsnap-2014-10-17-13h43m34s232

 

Encore peu connue par chez nous, Lake Bell, la « femme aux 1000 voix », avait à première vue tout du mannequin tentant vainement de faire l’actrice, sa carrière se résumant jusque là à des emplois alimentaires de petite amie du héros ou de jolies filles superficielles de service, dans des comédies comme Over Her Dead Body (avec Paul Rudd et Eva Longoria), What Happens in Vegas (avec Cameron Diaz et Ashton Kutcher), It’s Complicated (avec Meryl Streep, Alec Baldwin et Steve Martin), No Strings Attached (avec Natalie Portman et Ashton Kutcher), et des apparitions dans diverses séries comme Urgences, The Practice, Boston Legal et New Girl. Son seul rôle principal, elle l’a tenu dans l’efficace thriller Black Rock (2012), face à Kate Bosworth. Elle a depuis donné de la voix dans des films d’animation comme Shrek Forever After et Mr. Peabody & Sherman. Rien de particulièrement brillant, jusqu’à In a World… qui lui vaut l’honneur des critiques et du public.

 

Davantage connue pour sa (brève) carrière de mannequin, la sculpturale actrice qui porte bien son nom prouve ici de la plus belle des manières, après avoir réalisé deux courts métrages (Worst Enemy en 2010 et El Tonto en 2012) qu’elle est un auteur à part entière, mais surtout, une actrice à la vis comica exceptionnelle. Sa performance charismatique ne joue pratiquement jamais sur son physique exceptionnel. Elle ne met que très rarement sa beauté stupéfiante en valeur et passe un grand nombre de ses scènes engoncée dans des survêtements peu élégants. Contrairement à l’actrice, égérie des photographes de mode, Carol est une « girl next door » maladroite qui n’a aucune idée de ce qu’elle doit porter pour séduire. Loin des archétypes hollywoodiens, Carol est paresseuse, geignarde, manque de courage et de détermination… Une recette qui marche puisque la beauté naturelle de l’actrice rend son personnage « ordinaire » très attachant. Ses prouesses comiques rappellent beaucoup la Sandra Bullock des débuts (c’est une bonne chose….)

 

in-a-world-lake-bell11

 

Si l’on pouvait redouter un pamphlet féministe militant pour l’égalité des femmes dans ce monde dominé par les hommes, heureusement, il n’en est rien. Carol gagne le fameux concours, au grand désarroi de son égoïste de père, mais apprend plus tard de la bouche de la productrice en charge (Geena Davis, dans son premier rôle au cinéma depuis des lustres) qu’elle n’a pas gagné parce qu’elle était la meilleure, bien au contraire, mais parce qu’ils cherchaient une femme pour satisfaire à une nouvelle politique du studio imposant des quotas féminins. Une critique à peine déguisée des ravages de la politique d’action affirmative, qui rend cette joyeuse petite comédie à priori inoffensive bien plus profonde et intelligente que la moyenne… Lake Bell prend d’ailleurs les « exigences féministes » à revers puisqu’ici, c’est une femme (la sœur de l’héroïne) qui trompe son mari, un gentil cocu qui finit par lui pardonner sa malheureuse incartade… un détail certes, mais cela n’arrive pratiquement plus jamais dans les comédies américaines contaminées par le politiquement correct. Carol n’exerce pas son métier pour devenir riche et n’est jamais décrite comme « la femme de pouvoir qui va tout dominer » (un pénible cliché hollywoodien), elle est juste une jeune femme passionnée, qui essaie d’exercer son art de manière modeste, pour pouvoir en vivre… Des idées qui vont à l’encontre de tous ces films qui nous expliquent sans cesse qu’il est important d’être « le numéro un » !

 

On pourra certes reprocher à In a World… quelques erreurs inhérentes à l’exercice du premier film : une mise en image trop sage et télévisuelle, quelques sous-intrigues inutiles (notamment une romance qui ne sert pas le scénario) et cette manie de la réalisatrice de caser tous ses amis connus (ou pas) dans des petites apparitions pas franchement essentielles… Rien de bien grave face à cette éclatante réussite qui a le mérite de révéler un talent émergent et les multiples facettes d’une future grande.

 

vlcsnap-2014-10-17-13h32m55s249

 

Après In a World…, on retrouvera prochainement Lake Bell, simple actrice, dans la comédie Million Dollar Arm (avec Jon Hamm) et le film d’action The Coup, aux côtés de Pierce Brosnan et d’Owen Wilson. Plus intéressant, elle entamera bientôt le tournage de son second long métrage en tant que réalisatrice avec The Emperor’s Children, d’après un scénario signé Noah Baumbach, réalisateur de The Squid and the Whale, Frances Ha et prestigieux scénariste de The Life Aquatic With Steve Zissou et Fantastic Mr. Fox, deux excellents films de Wes Anderson.

 

In a World where smart and beautiful women can’t find interesting roles in films anymore, one woman goes on a quest to prove everybody wrong…

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>