Les Films Cultes… Eggshells (1969)

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1969, de Tobe Hooper – USA

Scénario : Tobe Hooper

Avec Ron Barnhart, Pamela Craig, Allen Danziger, Sharon Danziger, Mahlon Foreman et Kim Henkel

Directeur de la photographie : Tobe Hooper

Musique : Tobe Hooper

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le groupe hippie de Tobe Hooper

 

De l’invité prestigieux du Festival OffScreen, Tobe Hooper, on a souvent dit qu’il était l’homme d’un seul film, en l’occurrence, The Texas Chainsaw Massacre (Massacre à la Tronçonneuse, 1974), sans doute le meilleur film d’horreur de tous les temps, combinant une structure de rêve éveillé, un suspense insoutenable et la meilleure représentation à l’écran des notions de chaos, de folie et d’hystérie. Aussi politique que commercial (sous son titre « grindhouse », se cachait un film d’une très grande ambition thématique et formelle), The Texas Chainsaw Massacre est le film à la mesure duquel les oeuvres suivantes de Tobe Hooper, pour le pire et le meilleur, seront toujours évaluées.

 

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Né en 1943, fils d’un propriétaire de salle de cinéma, Hooper a littéralement grandi en regardant des films. Dès les années 60, il produit et réalise des documentaires, des publicités, des courts métrages, ainsi qu’un film-concert consacré au groupe rock / folk Peter, Paul & Mary. La qualité de la production en dents de scie du réalisateur au cours d’une carrière ponctuée de quelque belles réussites (Eaten Alive, Salem’s Lot, The Funhouse, Poltergeist et dans une moindre mesure, Lifeforce) mais aussi de sombres navets tournés pour de mauvaises raisons et qu’il regrette aujourd’hui amèrement (Night Terrors, Crocodile, le récent Djinn) a toujours fluctué en fonction de son entourage et de son humeur du moment (Hooper a souffert de dépression et de problèmes de drogue et d’alcool à diverses périodes de sa vie). Aidé par un producteur comme Steven Spielberg, l’homme est capable de nous livrer le superbe Poltergeist, même si la parenté de l’œuvre est aujourd’hui encore mise en doute, le film ressemblant davantage à une œuvre du papa d’Indiana Jones que de celui de Leatherface. Avec les mains libres et de gros moyens mis à sa disposition, Tobe Hooper devient un grand enfant dans un magasin de jouets : ainsi, son expérience avec la Cannon, sous la houlette des producteurs fous Menahem Golan et Yoram Globus reste, selon ses dires, la période la plus heureuse de sa vie professionnelle. Réalisant trois films en deux ans pour le studio (Lifeforce et Invaders From Mars en 1985 et The Texas Chainsaw Massacre 2 en 1986), Hooper livrait un trio de films certes bancals, maladroits et complètement fous, mais dont la générosité et le plaisir de filmer sont indéniables. Quitter la Cannon, sur les conseils de son agent de l’époque fut la pire décision de la carrière du réalisateur, qui depuis, entre films indépendants fauchés et quelques tentatives de créer d’autres franchises horrifiques (The Mangler, The Toolbox Murders), ne s’en remettra jamais vraiment. Les derniers films du maître sont ceux d’un vieil homme fatigué, vidé de sa substance et de son talent inouï. Malédiction d’un artiste arrivé trop tôt au sommet ?

 

C’est en examinant la malheureuse carrière post-Cannon de Tobe Hooper, devenu un réalisateur-mercenaire à la merci de producteurs et de scénarios qu’il n’écrivait pas lui-même, qu’il est fascinant de découvrir Eggshells, son tout premier long métrage, issu de la contre-culture psychédélique d’Austin et de constater qu’il fut une époque où le réalisateur était à 100 % libre.

 

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Peu de gens savent que The Texas Chainsaw Massacre n’était pas le premier film de Tobe Hooper. On ne peut guère leur en vouloir, puisque le mystérieux Eggshells, tourné en 1969, long trip expérimental sans réel argument narratif, a tout de la curiosité cinématographique. Tourné dans la région d’Austin au Texas, Eggshells connut quelques projections entre 1969 et 1971, principalement dans divers collèges et universités, avant de disparaître de la circulation, au point que l’on croyait le film et ses éléments sonores définitivement perdus. A l’occasion des 40 ans de The Texas Chainsaw Massacre, de sa restauration et ressortie sur les écrans en version 4K en 2014, Tobe Hooper décide de s’atteler à la restauration parallèle de son premier film, à partir d’une copie 35 mm provenant de sa collection personnelle.

 

Les secrets de ce film mystérieux allaient enfin être révélés au grand jour pour la première fois depuis 1971, notamment par l’équipe du Festival OffScreen qui consacra un cycle au réalisateur venu passer 2 semaines de vacances en Belgique. Pourtant, ses secrets, le film ne les livre pas facilement puisque le réalisateur lui-même a bien du mal à nous en résumer l’histoire :

 

« C’était un film sur une maison communautaire, un vrai film de hippie, du temps des hippies. Dans la cave se situe l’anti-chambre. Quelque chose avait été construit dans la maison et il y a cette présence embryonique, kryptonique et hyper électrique qui commence à influencer les gens qui vivent là. Ce film était marqué par la métaphysique. Il se situe pendant la guerre du Vietnam. Je ne crois pas qu’il existe d’autres films comme celui-là. »

 

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Pas faux ! Le film mêle deux intrigues qui, sans jamais se regarder, interagissent l’une sur l’autre. D’un côté nous avons un petit groupe de hippies, qui passe l’essentiel de son temps dans une maison à fumer des joints, à pratiquer l’amour libre, à discuter de politique et de la fin du flower power, un mouvement à bout de course et mis à mal par la Guerre du Vietnam. De l’autre côté, nous suivons un jeune homme mystérieux et mutique que personne ne semble remarquer (est-il un fantôme du passé ou du futur ?) qui, dans le sous-sol de la maison, se prête à des expériences électrochimiques étranges et construit une machine qui évoque une batterie de séchoirs à cheveux reliés entre eux… aux allures de coquilles d’œufs (« eggshells » en anglais). A la fin du film, les deux histoires se rejoignent sans qu’ait été élucidée la nature exacte de leurs rapports : les quatre hippies prennent place dans la machine loufoque que l’inconnu a déposée dans un parc public et s’évaporent joyeusement dans un nuage de vapeur.

 

FIN.

 

Métaphore des effets de la Guerre du Vietnam ? Image mentale et cryptée produite par les personnages eux-mêmes sous l’influence de la drogue ? Pied de nez absurde à l’obligation de conclure ? Sans doute tout ça à la fois. A dire vrai, il est inutile de chercher à trouver un sens à cet Eggshells improvisé au jour le jour, davantage réalisé comme un exercice par Tobe Hooper afin de voir si il pouvait livrer un long métrage d’une durée normale. L’intérêt principal du film aujourd’hui est dans son aspect documentaire, puisqu’il est une véritable relique relatant le mouvement hippie au Texas.

 

C’est surtout l’occasion pour le cinéaste de faire preuve d’une liberté et d’une maestria technique assez bluffantes pour un premier film, même si deux de ses courts-métrages, le loufoque The Heisters (1964) et l’engagé Down Friday Street (1966) laissaient déjà présager d’un style unique et très particulier. Au diable la narration, place à de longs plans-séquences sur les routes du Texas, à des accélérations subites, à des expérimentations musicales, à des gros plans sur des visages crasseux, au goût de la mise en scène du sordide et à d’autres éléments formels divers fort excitants que l’on retrouvera disséminés de parts et d’autres dans la filmographie du réalisateur, à commencer par The Texas Chainsaw Massacre.

 

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Document inestimable davantage qu’un vrai plaisir de cinéma (peut-être faut-il allumer quelques cigarettes qui font rire pour pouvoir l’apprécier réellement), Eggshells, à l’instar du drôlissime et expérimental Murder à la Mod (1968) de Brian De Palma (qui contenait déjà en embryons tous les éléments déterminants de la carrière du réalisateur de Blow Out), contient dans ses images sans queue ni tête toute la substance et la rage de filmer d’un réalisateur sur le point de signer son chef d’œuvre.

 

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

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