Les Chefs d’oeuvre oubliés… The Naked Prey (La Proie Nue) (1966)

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(LA PROIE NUE)

1966, de Cornel Wilde, USA / Afrique du Sud

Avec Cornel Wilde, Ken Gampu, Patrick Mynhardt, Bella Randels et Gert Van den Bergh

Scénario : Clint Johnson et Don Peters

Directeur de la photographie : H.A.R. Thomson

Musique : Edwin Astley, Andrew Tracey et Cornel Wilde

 

 

 

 

Tout nu et tout bronzé…

 

Pratiquement oublié du grand public et des encyclopédies du cinéma, Cornel Wilde (de son vrai nom Kornel Lajos Weisz), né en Hongrie en 1912, émigre à New York avec sa famille en  1920. Devenu adulte et champion d’escrime, il devient le professeur de Laurence Olivier, une relation qui lui permet d’obtenir ses premiers (seconds) rôles à Broadway, puis au cinéma où, grâce à son physique athlétique et sa grande taille, il entame une prolifique carrière d’acteur.

 

En 1946, Cornel Wilde est nommé à l’Oscar du Meilleur Acteur pour A Song To Remember (La Chanson du Souvenir), de Charles Vidor, dans lequel il incarne Frédéric Chopin. Cette année-là, Ray Milland lui rafle la statue (pour sa performance dans l’inoubliable The Lost Weekend (Le Poison), de Billy Wilder), mais la carrière de Cornel Wilde décolle et connaîtra autant de hauts que de bas, puisque l’acteur accumule dans un premier temps un grand nombre de films d’aventures de série B post-Errol Flynn peu prestigieux mais tourne ensuite également avec de grands réalisateurs tels que Raoul Walsh (High Sierra (La Grande Evasion) – 1941), Douglas Sirk (Shockproof – 1949), Nicholas Ray (Hot Blood (L’Ardente Gitane) – 1956), Cecil B. DeMille (The Greatest Show On Earth (Sous le Plus Grand Chapiteau du Monde) – 1952), John Sturges (The Scarlet Coat (Duel d’Espions) – 1955) ou encore Otto Preminger (Centennial Summer (Quadrille d’Amour) – 1946 et Forever Amber (Ambre) – 1947).

 

Lassé de ces rôles répétitifs et d’une carrière d’acteur qui tourne en rond, Cornel Wilde passe derrière la caméra avec le film noir Storm Fear (Les Visiteurs Maudits – 1955) et réalisera 8 films entre 1955 et 1975. De cette filmographie de seconde partie de carrière, The Naked Prey, dont il interprète également le rôle principal, est la pièce maîtresse.

 

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Dans son programme mensuel « B à Z », la Cinémathèque de Bruxelles organisait en juin une « double bill » consacrée aux deux meilleurs films réalisés par ce réalisateur méconnu, parfois comparé par la critique (pour sa capacité à parler de sujets « choc » avec des petits budgets) à Samuel Fuller. Outre The Naked Prey (1966), on put ainsi redécouvrir No Blade of Grass (1970), un très amusant film de science-fiction écologique post-apocalyptique aussi kitsch que violent et qui partage avec The Naked Prey l’idée que – lorsqu’elle n’est pas respectée – la nature peut s’avérer fatale à l’espèce humaine.

 

Précurseur de tout un pan du cinéma d’exploitation des années 70-80, ancêtre du « survival » moderne, The Naked Prey, étonne aujourd’hui encore par son efficacité brute et un suspense haletant, dérivé d’un concept d’une simplicité astucieuse : une longue course-poursuite d’1h20… A l’origine, le script se basait sur l’histoire vraie d’un trappeur nommé John Colter qui fut poursuivi dans le Wyoming par des indiens Blackfoot dont il avait pénétré le territoire. Mais pour des raisons de coûts et d’allègement fiscal, l’assistance logistique et matérielle offerte par l’Afrique du Sud et le Zimbabwe finit par convaincre Wilde et ses producteurs de retravailler le scénario pour l’adapter à ces nouveaux lieux.

 

Wilde incarne « l’homme » (c’est ainsi qu’il est crédité au générique), un guide qui accompagne un riche chasseur blanc dans les grands espaces de l’Afrique du Sud de l’ère coloniale (le film, pour des raisons pratiques, fut en fait tourné en grande partie dans le pays voisin du Zimbabwe) pour un safari sanglant. Après avoir massacré un troupeau d’éléphants pour le commerce de l’ivoire, la petite troupe de chasseurs croise le chemin d’une tribu africaine à priori pacifique, qui – en guise de bonne entente – leur demande quelques menues babioles pour gagner le droit de traverser leur territoire. Malgré les protestations du héros, déterminé à éviter les ennuis, le riche chasseur raciste et brutal ignore la tribu et ordonne à ses hommes de continuer leur chemin, un geste à priori anodin qui constitue une terrible insulte pour les jeunes guerriers… La nuit suivante, le campement est attaqué et tous les membres du safari sont tués manu militari. Même si la plupart des coups mortels sont donnés hors champ,  la barbarie des meurtres est étonnante pour un film réalisé en 1966, Wilde n’hésitant jamais à montrer les sévices les plus cruels pour mieux capter l’essence d’un pays sauvage resté à l’âge de pierre : un homme est couvert d’argile et embroché sur une immense rôtissoire (le cannibalisme est suggéré), un autre est ligoté, torturé puis lapidé par les femmes du village, tandis que le riche chasseur blanc est enfermé dans un cercle de feu en compagnie d’un serpent venimeux…

 

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Seul notre guide est épargné pour devenir la proie d’une dizaine des meilleurs guerriers de la tribu lors d’une chasse à l’homme sur leur territoire. Il est déshabillé (même si, censure oblige, Cornel Wilde porte un slip couleur chair pour les plans larges), privé de chaussures,  de nourriture et d’eau. Les guerriers lui donnent cinq minutes d’avance et la course effrénée peut commencer !… Se retrouvant seul dans un paysage hostile et grouillant d’une faune souvent mortelle, le guide va devoir user du peu de ressources à sa disposition et de sa seule intelligence pour s’en sortir et éliminer un à un ses poursuivants… Blessé à de nombreuses reprises, épuisé, écrasé par un soleil brûlant, assoiffé et affamé, ses chances – déjà très minces – de gagner ce jeu mortel s’amenuisent au fur et à mesure qu’il avance et qu’il se retrouve confronté à une ennemie bien plus dangereuse que ses poursuivants : la nature !

 

On le sait, ce concept simplissime mais d’une grande efficacité, déjà à l’œuvre dans le classique et fondateur The Most Dangerous Game (La Chasse du Conte Zaroff – 1932) sera repris à de nombreuses reprises dans le futur. Délivrance (1972, de John Boorman), Man in the Wilderness (Le Convoi Sauvage – 1971, Richard C. Sarafian), Southern Comfort (Sans Retour – 1981, de Walter Hill), Apocalypto (2006, de Mel Gibson) et tout particulièrement les deux premiers Rambo (1982-1985) s’inspirent en grande partie du film de Cornel Wilde. Rambo 2 reprendra notamment l’idée de cette scène magnifique où le héros décoche des flèches enflammées dans la forêt, emprisonnant ses poursuivants dans le feu. Un concept universel qui fonctionne dans tous les environnements imaginables puisque la science-fiction s’en emparera elle aussi, avec des œuvres comme Le Prix du Danger (1983, de Yves Boisset), The Running Man (1987, de Paul Michael Glaser) et bien entendu, Predator (1987, de John McTiernan).

 

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Imité, pillé mais jamais égalé, The Naked Prey n’a pas pris une ride et doit le pouvoir de fascination qu’il exerce encore aujourd’hui à sa représentation d’une savane cruelle et particulièrement mortelle… « Moi monsieur j’ai tué des panthères, à Tombouctou sur le Niger et des hippos dans l’Oubangui, au temps béni des colonies » se vantait jadis Michel Sardou !… Mais placez le chanteur (qui n’a sans doute mis les pieds en Afrique qu’en voyage organisé) dans les mêmes situations que Cornel Wilde et il y a de fortes chances que le fils de Jackie se retrouve fissa dans le ventre d’un crocodile ou rapatrié par Europe Assistance en entonnant son « Afrique Adieu » la queue entre les jambes

 

Les paysages déserts du Zimbabwe (plaines arides, rivières sauvages, forêts touffues) sont d’une beauté à couper le souffle mais la faune animale qui les peuple découragerait Tarzan en personne de venir y poser le moindre orteil… Cornel Wilde, lui, n’hésite pas à nous montrer la faune africaine (bien réelle, sans acteurs en costumes de singes) telle qu’on ne la voit pas dans Le Roi Lion : un anaconda engloutit un gros varan, un cobra royal mord le mollet d’un guerrier, un magnifique guépard et un babouin s’entretuent, un petit serpent vert rugueux attrape un oisillon en plein vol, un crocodile maousse surveille un troupeau de zèbres d’un œil affamé et un lion décharné dévore la gazelle (… on me fait signe en régie qu’il s’agirait plutôt d’un impala…) que le héros venait d’abattre pour son goûter. Quant aux girafes… ah non, rien… elles restent zen les girafes, tranquilles… En ce sens, The Naked Prey précède la vague italienne des scènes de tortures animales vues dans Cannibal Holocaust, Cannibal Ferox, et consorts, au détail près qu’ici, le cinéaste n’a rien à se reprocher puisque ce sont les animaux qui s’entretuent et que leurs morts ne sont jamais mises en scène, mais filmées à la manière d’un saisissant documentaire animalier.

 

Cornel Wilde, pratiquement nu pendant plus d’une heure, donne de sa personne et dans ce rôle physique et pratiquement muet (passé le premier quart d’heure, pratiquement plus un mot n’est prononcé, du moins en anglais…), se met constamment en danger, notamment lors d’une scène où son personnage, endormi, reçoit la visite nocturne d’un gigantesque python… qui – et c’est là tout le côté arbitraire des dangers de la savane – le laisse finalement tranquille. A noter que l’acteur était malade durant la majeure partie du tournage mais décida que son état était bénéfique à sa performance. Pour l’anecdote, lors de la scène où un anaconda tue un varan, Wilde intervint pour sauver le gros lézard… mais fut mordu à la jambe par l’animal ingrat et dut être brièvement hospitalisé… un truc qui n’est jamais arrivé à Olivier Assayas sur ses tournages…

 

Admirateur de la belle image autant que d’un naturalisme sauvage, Wilde arrive à nous donner une forte impression de fin du monde et de désespoir total, notamment lors de cette scène magnifique où le héros s’aventure dans une carrière de pierres qui – il le découvre un peu trop tard – est infestées de reptiles venimeux qui s’approchent de lui.

 

Si le danger est de tous les instants, si le rythme est effréné, Wilde n’oublie cependant jamais l’émotion et nous implique véritablement dans le calvaire vécu par cet homme innocent, désespéré et à bout de forces… mais toujours obligé de courir. La seule lueur d’espoir viendra de son amitié naissante avec une petite fille noire qui lui sauve la vie en le sortant de la rivière où il était sur le point se noyer. Une amitié naissante très touchante (ils ne communiquent que par des chansons issues de leurs cultures respectives) qui se termine sur une note d’une douloureuse noirceur puisque l’enfant préfère retourner dans sa tribu… qui vient de se faire massacrer par une autre tribu locale. Une manière pour Cornel Wilde de dire que dans la savane africaine, rien n’est destiné à durer éternellement… chaque pas est susceptible de déboucher sur une morsure de serpent, sur un massacre entre tribus ou sur une flèche décochée dans le dos. Alors qu’ils se séparent, l’homme survivant s’en retourne vers une possible salvation mais Cornel Wilde nous amène à supposer que l’enfant, lui, s’en va vers une mort imminente…

 

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Bien plus que l’ancêtre et le modèle du survival, The Naked Prey est donc également un film d’une humanité sous-jacente très puissante et une réflexion intelligente sur la barbarie… particulièrement quand nous comprenons un peu avant la fin du film que les guerriers poursuivant le héros agissent davantage pour ne pas être humiliés dans leur tribu que par cruauté.

 

Maître d’œuvre d’un film d’action étonnant, cruel et maîtrisé de bout en bout, Cornel Wilde (qui succomba à une leucémie en 1989, à l’âge de 77 ans) est une véritable révélation… tardive, certes, mais un auteur complet, courageux et dont l’œuvre globale semble cohérente par ses thèmes écologiques et humanistes. Acteur davantage physique que réellement charismatique (sa barbichette noire lui donne des airs de Hercule ou de Maciste de péplums, mais son physique un peu trop passe-partout l’empêcha sans doute de devenir une grande star), Cornel Wilde le cinéaste mériterait amplement d’être redécouvert et réhabilité.

 

 

 Remerciements à Dirk Van Extergem, Bruno Forzani et l’équipe de la Cinémathèque de Bruxelles.

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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