Les Chefs d’oeuvre oubliés… Seance on a Wet Afternoon (1964)

Seance on a Wet AfternoonSÉANCE ON A WET AFTERNOON

(LE RIDEAU DE BRUME)

 

1964, de Bryan Forbes – UK

Scénario : Bryan Forbes, d’après le roman de Mark McShane

Avec Kim Stanley, Richard Attenborough, Nanette Newman, Mark Eden, Judith Donner Patrick Magee, Gerald Sim et Godfrey James

Directeur de la photographie : Gerry Turpin

Musique : John Barry

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voyance et manigances

 

Cet article contient des SPOILERS !

 

Myra (Kim Stanley), une médium londonienne, organise des séances de spiritisme hebdomadaires pour un groupe de clients réguliers, avec l’approbation passive de son mari Billy (Richard Attenborough), qui ne travaille pas en raison de son asthme. Démunis et brisés par la mort lointaine d’Arthur, leur unique enfant, mort-né, Myra et Billy mènent une existence triste, tels deux fantômes qui n’attendent plus rien de la vie. Myra, qui souffre de troubles mentaux, se montre terriblement sévère et dominatrice envers cet époux veule, qui exauce tous ses souhaits sans broncher. Après la perte de leur enfant et à cause de la faible condition physique de Billy, Myra est devenue médium afin de subvenir à leurs besoins… au point de sombrer dans la folie et de s’imaginer être en contact permanent avec le défunt Arthur, qui joue le rôle d’intermédiaire, de guide spirituel entre Myra et l’au-delà. Dans le but d’acquérir la célébrité grâce à ses « dons », Myra échafaude un plan sordide : elle convainc Billy de kidnapper Amanda Clayton, 8 ans, la fillette d’un couple très aisé. Le couple demandera une rançon, après quoi, Myra se rendra chez les parents en prétendant recevoir des messages extra-sensoriels qui permettront à la police de retrouver la victime (bien vivante) et ainsi de passer aux yeux du monde pour une authentique médium héroïque. Billy, récalcitrant à l’idée de kidnapper une fillette mais résigné à jouer les larbins, s’exécute. Le plan se déroule à merveille et la fillette est enfermée dans la chambre de Billy, qui lui explique qu’elle est à l’hôpital et que ses parents ne peuvent pas la visiter parce qu’elle est contagieuse. Une explication qui permet à Myra et Billy de communiquer avec la fillette masqués, afin qu’elle ne puisse les identifier par la suite. Peu à peu, Billy se prend d’affection pour la petite et les plans de Myra changent du tout au tout…

 

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Seance on a Wet Afternoon est le troisième film du duo Bryan Forbes (réalisateur) / Richard Attenborough (producteur) dans le cadre de leur société de production commune Beaver Films. Après les drames Whistle Down the Wind (Le Vent garde son Secret – 1961) et The L-Shaped Room (La Chambre Indiscrète – 1962), Forbes s’essaie cette fois au thriller atmosphérique et psychologique, avec une œuvre aussi originale que déroutante, mélange étonnant de noirceur et de tendresse. Attenborough, quant à lui, joue pour la première fois sous la direction de son partenaire.

 

Durant les 30 premières minutes du film, Forbes prend le temps de décrire l’intimité du couple criminel : un rapport dominant/dominé malsain mais presque banal, qui n’exclut cependant pas l’affection. Kim Stanley, exceptionnelle, toujours sur le fil entre fragilité mentale et détermination, alterne douceur et humiliation pour plier la volonté d’un Richard Attenborough, plus lucide et « humain », mais également beaucoup plus lâche. Billy aime Myra autant qu’il la redoute. Tous ses gestes, aussi maléfiques soient-ils, ont pour seul objectif de ne pas décevoir cette femme brisée par la tragédie de leur enfant. Malgré les basses besognes dont elle le charge, il ne peut s’empêcher d’éprouver de la pitié pour elle.

 

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Forbes crée une atmosphère pesante faisant ressortir la banalité et l’ennui du quotidien du couple (ce que saisit parfaitement John Barry avec son excellente partition) avant de faire surgir subitement la folie des personnages, notamment lors des séances de spiritismes, du rapt (une folle cavalcade en voiture avec une fillette absolument terrifiée) et de la remise de rançon (un sommet de suspense dans le métro londonien !) Lors des séances, scènes appartenant au registre du cinéma fantastique pur, le réalisateur enchaîne avec virtuosité des mouvements de caméra troublants, dissimule les visages dans l’ombre et s’attarde longuement sur les réactions et le trouble des participants face aux stupéfiantes crises de folie de Myra, « possédée » par on ne sait quels poltergeists.

 

Le réalisateur manie avec sobriété et beaucoup d’audace un sujet sulfureux (aux yeux du reste du monde, Myra et Billy ne seraient que de vulgaires kidnappeurs d’enfants à la Marc Dutroux / Michelle Martin…) puisque le film n’est vu que du point de vue des kidnappeurs, particulièrement de Billy, personnage très humain et paradoxalement dénué de mauvaises intentions. Tout kidnappeur d’enfant qu’il est, Billy n’est en fin de compte qu’un mari bienveillant qui commet l’inexcusable pour apaiser son épouse malade. Billy envisage leur crime comme un acte sans victime puisqu’ils ne comptent pas malmener la fillette et que celle-ci sera restituée très vite à ses parents. Dans cette optique, la scène d’enlèvement (presque muette) joue davantage sur l’anxiété et les remords de Billy, toujours conscient qu’il est en train de commettre un acte impardonnable. Billy a beau acculer sa victime à l’arrière de la voiture volée et l’endormir à l’aide d’un chiffon imbibé d’éther, il n’agit pas par perversion, mais par obéissance et par amour. Une fois la fillette captive dans leur maison, Billy la rassure sans cesse, se montre doux et protecteur envers elle, bien plus que Myra, qui reste très froide. Pour Billy, la fillette représente un substitut à leur enfant disparu et sa présence lui permet, sans doute pour la première fois, de défier sa femme. De son côté, Myra n’agit pas non plus par perversion mais par la folie du désespoir : dans son esprit malade, le fantasme de son fils mort lui raconte sa solitude dans l’au-delà. Et la seule solution d’y remédier est de lui envoyer une amie… Billy comprend petit à petit que Myra n’a jamais envisagé rendre la fillette à ses parents, mais bien de la sacrifier afin d’offrir une « compagne » à Arthur.

 

Richard Attenborough Seance on a Wet Afternoon

 

Seance on a Wet Afternoon est un pur film d’ambiance où se révèlent progressivement les raisons du trouble mental de Myra (un deuil qui n’a jamais été fait) et des agissements du couple. Toute la partie concernant la rançon, récoltée à ses risques et périls par Billy, s’avère n’être qu’un leurre lorsque nous comprenons que l’objectif final de Myra est ailleurs. Les éléments du puzzle sont savamment mis en place et l’origine de la folie de Myra nous la rendrait presque attachante. C’est d’ailleurs là que réside la grande force du film : arriver à humaniser deux monstres, au point où l’on se surprend à espérer qu’ils s’en sortent, particulièrement dans les quelques scènes à suspense où ils sont à deux doigts de se faire coincer par la police…

 

Dans le rôle de Myra (refusé pour diverses raisons par Deborah Kerr et Simone Signoret), Kim Stanley, alors beaucoup plus connue pour ses performances théâtrales et télévisées, s’avère stupéfiante, son calme glacial et son visage austère dissimulant une pure démence. Nous en arrivons à envisager que Myra est réellement possédée par des esprits d’un autre monde ! Sa santé mentale s’effrite peu à peu, avec en point d’orgue un final astucieux et cruellement ironique où ses propres démons viennent contrecarrer ses plans. En effet, lors d’une séance, la criminelle en transe avoue – malgré elle – toute l’histoire devant des policiers venus chercher de l’aide et devant Billy, impuissant.

 

Kim Stanley Seance on a Wet Afternoon-1964-05-gA plusieurs reprises, Bryan Forbes arrive à créer un suspense tout hitchcockien, notamment lors de cette scène insoutenable où la mère de la fillette kidnappée débarque à l’improviste chez Myra (stoïque) et Billy (complètement paniqué) pour participer à une des séances de spiritisme, dans la pièce située à côté de celle où dort sa fille, fiévreuse et qui l’appelle à l’aide dans son sommeil. Le réalisateur a beau tourner un drame intimiste, il n’en oublie pas les morceaux de bravoure virtuoses, comme cette haletante course poursuite urbaine lorsque Billy, grimé, est chargé de récupérer la rançon des mains du père de la fillette, ce dernier étant surveillé de près par des policiers en civil… Le suspense est à son comble lorsque, ayant entendu une terrible dispute entre Myra et Billy, la fillette se réveille et sort de sa chambre, que Billy a oublié de fermer à clef. Nous comprenons à cet instant précis, alors que Billy la ramène gentiment dans son lit, que, ayant vu les visages de ses ravisseurs à découvert, la fillette n’a plus aucune chance de s’en sortir vivante !…

 

Les plus observateurs noteront que, lors de la scène de la remise de la rançon, à Piccadilly Circus, nous voyons Richard Attenborough patienter sous l’affiche de « Oh ! What a Lovely War », triomphe de la scène londonienne, qu’il adaptera pour l’écran cinq ans plus tard…

 

Œuvre exceptionnelle sur la difficulté du deuil et sur la banalité du Mal et de ses origines, Seance On a Wet Afternoon reçut un bel accueil critique mais fut un échec financier, qui mit fin à la collaboration entre les deux producteurs. Bryan Forbes continuera sa carrière de réalisateur, acteur et scénariste (notamment pour le Chaplin d’Attenborough) mais ne réalisera plus jamais de film aussi puissant que ce véritable coup de maître, inoubliable et poignant. Seance On a Wet Afternoon connaîtra bien plus tard un remake japonais avec le Seance de Kyoshi Kurosawa (2006), ainsi qu’une transposition en opéra à Broadway. (Sir) Richard Attenborough reçut pour ses services le BAFTA du Meilleur Acteur en 1965 et continuera la brillante carrière d’acteur et de réalisateur que l’on sait. Kim Stanley pour sa part, ne tournera que 6 films dans sa carrière ! Pour le rôle de Myra, cette grande artiste rare et discrète fut nommée à l’Oscar de la Meilleure Actrice… mais la statuette atterrit dans les mains d’une nouvelle venue nommée Julie Andrews, pour sa performance dans le rôle d’une autre grande folle complètement siphonnée du ciboulot… Mary Poppins ! Une erreur d’appréciation supercalifragilisticexpialidocieuse…

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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