Les Chefs d’oeuvre oubliés… Open Range (2003)

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2003, de Kevin Costner – USA

Avec Robert Duvall, Kevin Costner, Annette Bening, Michael Gambon, Michael Jeter, Diego Luna, Abraham Benrubi, Kim Coates et James Russo

Scénario : Craig Storper, d’après le roman de Lauran Paine

Directeur de la photographie : Jim Muro

Musique : Michael Kamen

 

 

 

 

 

 

 

Costner à vif

 

Kevin Costner est du genre vieux jeu, une star à l’ancienne, né à la mauvaise époque, 40 ans trop tard. Une denrée rare, l’acteur / réalisateur voue une admiration sans borne aux cinéastes classiques qui nous ont offert les meilleurs westerns de l’Age d’Or d’Hollywood. John Ford, Howard Hawks, Fred Zinnemann… Ces pionniers qui ont donné ses lettres de noblesse au western, LE genre hollywoodien par excellence, Costner les vénère et, aussi bien par les thèmes qu’il aborde que par son style empreint d’une classicisme forcené et d’une élégante sobriété, il se revendique ouvertement de leur héritage. Tout au long de sa brillante carrière, la star n’a jamais hésité à prendre de nombreux risques, souvent payants (un western de 3 heures en langage sioux sous-titré, couronné d’Oscars), parfois pas (un film de science-fiction au budget astronomique entièrement tourné en mer…), au risque de tester la patience et de s’aliéner les grands studios qui préfèrent les formules de blockbusters modernes au « style » Costner.

 

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Mais comment définir ce style exactement ? Universel et hors des modes, n’hésitant jamais à prendre tout son temps pour raconter une histoire (plusieurs de ses films approchent les 3 heures de projection), abordant des thèmes comme l’honneur, la rédemption, la bravoure, l’héroïsme, la dignité, le respect des aînés… des valeurs désuètes au cinéma. Il ressort souvent des meilleurs projets et des personnages de Kevin Costner une humanité qui fait chaud au cœur. C’est pourquoi, avant un long passage à vide suite à la catastrophe industrielle Waterworld et les échecs successifs de quelques films moins réussis (Message In a Bottle, For Love of the Game, Dragonfly, Rumor Has It, The New Daughter…) ou beaucoup plus modestes (l’émouvant The War (A Chacun Sa Guerre), le très amusant 3000 Miles To Graceland (Destination Graceland)), Costner était surnommé à Hollywood « le nouveau Henry Fonda ». Etiquette réductrice, certes, mais ô combien flatteuse.

 

Ce classicisme se remarque dans l’évolution de sa carrière au cinéma, plus particulièrement dans ses choix de réalisateur et de producteur. Avec seulement trois films à ce jour derrière la caméra, dont le triomphal Dances With Wolves (Danse Avec les Loups), couronné de 7 Oscars (dont ceux du Meilleur Film et du Meilleur Réalisateur), Kevin Costner s’est pourtant imposé comme l’un des plus solides narrateurs de notre temps, à l’instar de deux autres grands acteurs devenus de grands réalisateurs : Clint Eastwood (plus prolifique) et Mel Gibson (plus… torturé – pour rester poli…)

 

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Un rapide coup d’œil à la carrière d’acteur de Kevin Costner donne le tournis grâce au nombre de véritables chefs d’œuvre et autres petits classiques populaires que l’on y retrouve : Silverado (1985, de Lawrence Kasdan) , No Way Out (Sans Issue, 1987, de Roger Donaldson), The Untouchables (Les Incorruptibles, 1987, de Brian De Palma), Bull Durham (Duo à Trois, 1988, de Ron Shelton), Field of Dreams (Jusqu’au Bout du Rêve, 1989,de Phil Alden Robinson), Dances With Wolves (Danse Avec les Loups, 1990), J.F.K. (1991, de Oliver Stone), A Perfect World (Un Monde Parfait, 1993, de Clint Eastwood), Wyatt Earp (1994, de Lawrence Kasdan), Tin Cup (1996, Ron Shelton), Thirteen Days (13 Jours, 2000, de Roger Donaldson)… Pas mal pour un seul homme !

 

On le voit dans les différents making-of de ses films, Costner est un cinéaste extrêmement exigeant, précis, orgueilleux, un emmerdeur diront certains. Sa réputation d’acteur « difficile » vient de là : Costner est un homme de convictions qui n’hésite jamais à s’empoigner avec ses collègues, mais toujours pour la bonne cause, pour le bien du film. Ses conflits répétés avec son « meilleur ennemi » Kevin Reynolds, réalisateur de Robin Hood, Prince of Thieves et Waterworld sont rentrés dans la légende. Mais il est assez parlant de constater qu’après avoir été viré par sa star (également producteur, donc seul maître à bord) de la réalisation, puis de la salle de montage de Waterworld, Kevin Reynolds est malgré tout revenu travailler avec Costner pour la superbe mini-série Hatfields & McCoys (2012), dont il a dirigé tous les épisodes… C’est là un hommage à la « cause » Kevin Costner, un artiste intègre, dont les échecs financiers qui l’ont détrôné du sommet du box office en disent bien plus sur l’état dans lequel se trouve Hollywood que sur l’homme. Après tout, le superbe et mélancolique Wyatt Earp fut un échec financier, mais uniquement pour de mauvaises raisons… Voilà un grand film, exemple parmi d’autres dans la filmographie de Costner, qui mériterait une réhabilitation critique et publique. Wyatt Earp est symptomatique du fonctionnement actuel d’Hollywood : seuls les chiffres au box-office du premier weekend de sortie comptent et trop de films de qualité n’ont plus l’opportunité de gagner en réputation sur la durée…

 

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En 1995, Waterworld et sa production cauchemardesque entachent l’image de l’acteur. Et puis, comme aurait dit le regretté Manu Thoreau : « bardaf, c’est l’embardée ! » Son deuxième film, très attendu (au tournant ?), un ambitieux western post-apocalyptique de 3 heures, devient la risée des critiques (sans doute heureux de pouvoir enfin s’offrir la tête de la star sur un plateau) et indiffère le public… The Postman (1997) récolte les Razzie Awards du Pire film, du Pire Réalisateur et du Pire Acteur… Plus dure est la chute… la star, cible facile du moment, ne se remettra jamais vraiment de cet échec cuisant et ne retrouvera plus les sommets du box-office, du moins dans un rôle principal.

 

Mais comme toujours avec les nauséabonds Razzie Awards, davantage portés sur la moquerie facile et les phénomènes de mode que motivés par un véritable sens critique, la vérité est toute autre. Certes, The Postman (que les mauvaises langues surnomment « Kevin’s Gate », en référence au plus grand flop de l’histoire du cinéma, Heaven’s Gate, de Michael Cimino) souffre de plusieurs gros problèmes : un abus de naïveté, d’envolées lyriques pompeuses qui frôlent parfois le ridicule et une performance d’acteur avec laquelle Costner donne la corde pour se faire pendre. De tous les plans, le réalisateur / scénariste / producteur / acteur s’imagine tout simplement en dernier espoir de l’humanité, ou de ce qu’il en reste. Et ça, personne ne semble vouloir lui pardonner. Les critiques lui reprochent d’avoir chopé la grosse tête, d’autres parlent de « vanity project », ceux qui ne savent que dire parlent beaucoup de sa moumoute, une coutume depuis Robin Hood et Waterworld... Et ce n’est pas la présence au casting de Tom Petty dans son propre rôle qui y change quoi que ce soit… The Postman est un flop retentissant qui perd énormément d’argent et Costner devient pendant tout un temps, le pestiféré d’Hollywood. Ce serait oublier un peu vite que hormis ses défauts indéniables, The Postman, avec le recul, se revoit comme un grand film épique, romantique en diable, généreux, poétique, dont la naïveté et la simplicité font finalement tout le charme désuet. 40 ans plus tôt, The Postman aurait été accueilli à bras ouverts…

 

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C’est pourquoi nous nous penchons aujourd’hui sur le troisième film du réalisateur, conséquence directe de ses réussites, de ses échecs et de sa réputation… un film couronné d’un beau succès critique et public, mais malheureusement un peu trop vite oublié par l’Histoire du Cinéma tant il s’impose d’emblée comme un véritable classique…

 

Lorsque Costner entreprend Open Range, 6 ans après The Postman, personne ne l’attend plus. Coincé dans sa filmographie entre deux oeuvres modestes, le drame fantastique Dragonfly (2002, de Tom Shadyac) et l’excellente comédie The Upside of Anger (Les Bienfaits de la Colère, 2005, de Mike Binder), deux films qui ne font pas de vagues, Open Range, pour lequel le réalisateur a déboursé de sa poche la moitié du budget, arrive sans prévenir et va mettre tout le monde d’accord. Relativement plus modeste que Danse Avec les Loups (pas de bisons à l’horizon), plus humble que The Postman, Open Range va enfin venir confirmer ce que tout le monde savait déjà : qu’à défaut d’être la plus grande star au monde, Kevin Costner est l’un des réalisateurs les plus brillants de sa génération et que son œuvre entière s’avère d’une cohérence rare dans un paysage hollywoodien qui n’a que faire des auteurs.

 

De prime abord, l’influence d’Unforgiven (Impitoyable, 1992), le chef d’œuvre de Clint Eastwood, se fait sentir sur le scénario d’Open Range. Costner incarne Charley Waite, un cowboy qui pratique la « vaine pâture » (free grazing), c’est-à-dire, le transport de bétail. Le terme « Open Range » fait référence aux paysages naturels de l’Ouest des Etats-Unis et du Canada où le bétail était autorisé à paître gratuitement sur les terres des fermiers, sans payer de droit de passage. Avec son associé et mentor, « Boss » Spearman (Robert Duvall) et un duo attachant de jeunes apprentis, la naïf Button (Diego Luna) et le géant Mose (Abraham Benrubi), ils voyagent de fermes en fermes, d’état en état, pour acheminer le bétail. Ce n’est suggéré qu’à demi-mot mais on devine chez Charley un passé violent, lors de la Guerre Civile, puis au service de patrons peu fréquentables pour lesquels il a autrefois œuvré à de basses besognes. La nouvelle vie rude mais paisible qu’il a trouvée en s’associant avec Boss depuis déjà dix ans, lui a offert une nouvelle sérénité, une occasion de soigner ses blessures et d’oublier le passé…

 

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C’était sans compter sur l’intervention de Denton Baxter (Michael Gambon), un richissime propriétaire irlandais militant contre la « vaine pâture » et bien décidé à voler le troupeau de nos amis. Pour Charley et Boss, s’entendre dire qu’ils n’ont plus le droit de traverser la prairie équivaut à signer leur arrêt de mort, à les priver de la seule chose qui leur est essentielle : leur liberté. Le drame arrive : Mose est enlevé, battu, puis finalement assassiné. Button est grièvement blessé et le troupeau éparpillé aux quatre vents. Bien décidés à ce que justice soit faite, Charley et Boss débarquent dans la petite bourgade de Harmonville mais découvrent que le shérif (James Russo) et ses hommes de main sont sous la coupe de Baxter, un homme qui, comme dans tout bon western qui se respecte, fait régner sa loi sur la populace effrayée. Pour le duo, une seule solution s’impose : la vengeance. Le duel est annoncé. Chacun va se préparer de son côté. Pour Charley, c’est une plongée inévitable dans un engrenage de violence qu’il a essayé d’éviter depuis très longtemps. Ses anciennes blessures à nouveau ouvertes, son instinct de tueur réveillé, il va devoir à nouveau se montrer… impitoyable !

 

Des voleurs de bétail, un shérif corrompu, un héros au passé trouble, un cruel propriétaire sous le joug duquel vit une population apeurée… Pas de doute, nous sommes bien dans une structure très classique de western. Avec son magnifique Danse Avec les Loups, Costner revisitait de manière épique le film A Man Called Horse (Un Homme Nommé Cheval, 1970, de Elliott Silverstein.) Cette fois, il emprunte volontiers des éléments au célèbre film de Clint Eastwood mais aussi à High Noon (Le Train Sifflera Trois Fois, 1952, de Fred Zinnemann) et surtout à My Darling Clementine (La Poursuite Infernale, 1946, de John Ford), dont Wyatt Earp était déjà une relecture et auquel il va rendre un hommage appuyé en revisitant ses thèmes et son style visuel (les deux films se déroulent par exemple en grande partie sous une pluie battante…)

 

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Avec ces écrasantes influences et une structure narrative aussi classique, comment Open Range accomplit-il l’exploit de se démarquer du lot ? La personnalité de son réalisateur, la qualité de l’écriture, une beauté visuelle de chaque instant et l’efficacité incroyable de la réalisation font toute la différence et transcendent des éléments familiers pour transformer l’ensemble en un nouveau sommet du genre… le dernier grand western « classique » américain.

 

D’une durée de 2h20 (le plus court des trois films réalisés par Costner), Open Range peut être considéré comme un film lent, qui prend son temps pour installer un univers. Ainsi, les 45 premières minutes détaillent avec une précision quasi-documentaire la vie au grand air des quatre éleveurs de bétail dans la prairie, avec des paysages d’une beauté exceptionnelle.  Même lorsque l’accent est mis sur les personnages, l’arrière-plan, avec ses décors naturels, est épique. Costner a l’intelligence de ne pas répliquer les décors à la Monument Valley, baignés dans une poussière rouge, que l’on voit traditionnellement dans les films de John Ford et de Howard Hawks. Ils sont remplacés ici par l’immensité d’une prairie fleurie, d’un vert éclatant, puis par ce décor oppressant d’une ville inondée par la pluie et la boue. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Open Range est fait pour être vu sur un grand écran.

 

Costner est aidé dans sa tâche par un directeur de la photographie novice (c’est son premier film à ce poste), mais à la carrière antérieure pourtant très impressionnante : Jim Muro, déjà à l’œuvre sur The Abyss, Danse Avec les Loups, Terminator 2, True Lies, Heat et Titanic en tant qu’opérateur Steadycam, un système révolutionnaire de caméra portée dont il est par ailleurs l’inventeur… A noter pour les amateurs de films d’horreur cultes que Jim Muro n’est autre que le réalisateur du mémorable, subversif et sanglant Street Trash (1987), fleuron de l’horreur underground new-yorkaise des années 80, conçu avant tout pour tester les limites et applications de la Steadycam. Un film qu’il renie malheureusement aujourd’hui à cause de ses nouvelles convictions religieuses et qui reste son seul film de réalisateur.

 

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Le duo irrésistible formé par Costner et Robert Duvall fait tout le sel d’un œuvre qui, malgré ses conventions de western violent, recourt à de nombreuses et subtiles petites touches humoristiques (comme Danse Avec les Loups) pour nous familiariser avec ses héros. Boss (Duvall) est un vieux ronchon, avare en paroles, mais d’une bonté à toute épreuve. Un homme paisible et pacifique, obligé, à contre-coeur, de prendre la terrible décision de venger ses camarades, non par goût de la violence, qu’il abhorre, mais par un respect quasi-religieux de la notion de justice. Charley et Boss entretiennent une relation père-fils décrite avec légèreté, dont les petits détails les plus insignifiants solidifient les fondations. Habitués à la routine de leur dur labeur, les deux hommes se parlent très peu mais chacun trouve satisfaction dans cette relation faite de respect et de silences… Un simple regard entre les deux hommes suffit à évoquer et à rendre crédible une amitié vieille de dix ans, au point que lorsqu’ils sont en danger, ce respect mutuel rend l’action et le suspense encore plus trépidants. Les circonstances violentes qui touchent leur petit groupe vont cependant les forcer à faire réellement connaissance, avec certaines surprises à la clé. Après dix ans de vie commune, c’est l’apparition d’une femme, Sue Barlow (Annette Bening) qui va délier les langues des deux amis. Charley apprend ainsi pour la première fois que Boss fut marié et eut un enfant… Avant l’inévitable fusillade qui conclut le film, « Boss » lui révèle également son vrai prénom (Bluebonnet !), provoquant l’hilarité de Charley…

 

Dans Open Range, toute la subtilité des rapports humains (amicaux ou romantiques) se retrouve donc dans ces petits détails et dans un grand nombre de petites scènes à priori insignifiantes ou peu utiles au déroulement de l’intrigue principale… Charley, pour qui la justice est la seule religion, pousse violemment le jeune Button dans la rivière pour avoir triché aux cartes… Les quatre hommes dialoguent davantage avec leur fidèle chien, Tig, qu’entre eux… Charley improvise un discours maladroit mais poignant lors de l’enterrement de Mose… Boss reste digne en toute circonstance, mais retient difficilement ses larmes devant le corps meurtri de Button… Victime d’un violent cauchemar, Charley brise par mégarde le précieux service de vaisselle de Sue et se rend au magasin pour en sélectionner un nouveau dans un catalogue, un peu gêné devant la curiosité du commerçant… Charley et Boss dégustent avec un enthousiasme d’enfants une barre chocolatée (un luxe pour eux !) et un bon cigare avant de se rendre sur le champ de bataille, un dernier petit plaisir tout simple au cas où ils trouveraient la mort… Des petits détails touchants, disséminés sur toute la longueur du film, qui prennent une importance essentielle quand Charley et Boss se retrouvent face au danger et qui provoquent une émotion rare dans un western…

 

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La romance naissante entre Charley et Sue, vieille fille et sœur célibataire du docteur de la ville, est également faite de non-dits, de regards, de sourires fugaces. Une approche romantique et émotionnelle crédible, sans overdose de sentimentalisme hollywoodien. Charley a beau être un homme rude, il devient un petit garçon timide face à Sue. Chez Costner, les silences valent plus que bien des discours et les discours n’existent que pour définir les personnages dans leurs valeurs ou leurs maladresses.

 

Les trois acteurs principaux sont d’une justesse exceptionnelle : Duvall est (comme toujours) impérial, drôle, tendre, sarcastique… le grand-père rêvé de n’importe quel petit garçon et un père de substitution pour Charley, Button et Mose. Bening, malgré les rides de ses 45 ans est plus séduisante que jamais, sévère quand il le faut mais dont la douceur innée va bénéficier aux deux cowboys et influencer leurs décisions… Costner, qui semble avoir retenu les leçons de The Postman, s’avère d’une sobriété exemplaire. L’acteur a d’ailleurs insisté pour que son nom figure en deuxième place au générique, derrière celui de Duvall. Malgré ses traumas personnels et une violence réfrénée qui menace d’exploser à tout instant, on ne doute pas un seul instant des bonnes intentions de Charley. On comprend dès le départ qu’il restera sur « le bon chemin », sans vraiment savoir si il s’en sortira. Un procédé narratif qui différencie Charley du personnage de Clint Eastwood dans Unforgiven, qui redevenait un vrai monstre par nécessité. Ici, les efforts déployés par Charley pour conserver son humanité durement acquise, malgré ses actes violents, font tout l’intérêt du récit.

 

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Les sentiments, la romance, la subtilité… tout ça c’est bien gentil mais les vrais hommes dans la salle sont quand même venus voir un western ! Et dans son dernier acte, lorsque Boss et Charley sont inexorablement poussés à revenir vers les deux choses qu’ils avaient abandonnées, la violence et la civilisation, Open Range ne déçoit pas. Costner filme la violence avec une efficacité exceptionnelle et nous offre une véritable masterclass de cacophonie et de chorégraphie des combats au fusil. L’affrontement de 3 hommes (Duvall, Costner et leur complice joué par Michael Jeter) contre 15 donne au film une cadence de combat de boxe : chaque coup de feu se ressent comme un véritable uppercut. Charley (et sa Winchester 1873) et Boss (Remington, modèle 1875) se battent pour sauver leur vie et leur métier dans une longue et excitante scène de siège où les coups peuvent venir de n’importe quel coin de cette petite ville tranquille, transformée en champ de bataille sanglant et boueux. Costner fait preuve d’un sens exceptionnel du montage et de la géographie des lieux, puisque jamais – comme c’est trop souvent le cas de nos jours – le spectateur ne se perd dans l’action. Une sensation d’urgence et de danger envahit cette longue séquence, une des meilleures du genre de ces 20 dernières années, avec la fusillade finale de L.A. Confidential. Jamais nous ne sommes assurés que les héros finiront vainqueurs, chaque camp ayant ses atouts et ses désavantages. Aucun tueur parfait, aucun surhomme dans ce règlement de comptes à Harmonville, juste des hommes qui luttent pour leur survie. C’est lors de ce climax passionnant que la vraie nature de Charley se dévoile… le personnage entre (momentanément) dans les ténèbres et Costner révèle une autre facette, inédite de son jeu. La dynamique entre Boss et Charley s’inverse : ce dernier, plus habitué à gérer la violence, prend les choses en main et devient le boss… au risque de se perdre !…

 

Rares sont les westerns récents qui ont fait preuve d’un tel amour pour le genre et pour ses personnages, seconds rôles compris, notamment avec l’intervention sublime de Michael Jeter en vieux ferrailleur « badass » et épris de justice, qui va prêter main forte à nos héros. Ce sera malheureusement le dernier rôle de ce second couteau à la carrière exceptionnelle, vu notamment dans The Fisher King (1991, de Terry Gilliam) et The Green Mile (La Ligne Verte, 1999, de Frank Darabont), décédé du SIDA en 2003, quelques mois après le tournage d’Open Range, à seulement 50 ans. Le film lui est dédié…

 

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Open Range est un retour au western traditionnel tel que l’aime Costner, on ne peut plus éloigné des westerns italiens stylisés et baroques à la Sergio Leone, des opéras de la violence de Sam Peckinpah ou des réécritures ironiques d’un Quentin Tarantino. (Ironiquement, Costner a abandonné un rôle important dans le premier volume de Kill Bill pour pouvoir tourner Open Range…) C’est la familiarité des éléments traditionnels du genre, le charme fou des personnages et la sincérité de l’exécution qui font d’Open Range, avec Unforgiven, le meilleur western de ces 25 dernières années, une formidable lettre d’amour à un genre moribond et mal-aimé. Un régal incontournable pour les amateurs de cinéma à l’ancienne dans sa forme la plus pure, c’est-à-dire dépouillé de ses oripeaux post-modernes, de son cynisme et de son sensationnalisme à tout prix.

 

On ne peut certes pas dire qu’Open Range a ressuscité le genre, mais son influence se remarque néanmoins dans deux œuvres très intéressantes : Broken Trail (2006, de Walter Hill), une mini-série pour la télévision dans laquelle Robert Duvall, accompagné de Thomas Haden Church (dans un rôle proche de celui de Costner), incarnait un personnage très similaire à celui de Boss, même si cette fois, à la place de bétail, il transportait des chevaux sauvages et de jeunes chinoises sauvées de l’enfer de la prostitution. Sans l’absence de Costner, Broken Trail aurait très bien pu s’intutiler « Open Range 2 »… Dans un genre très proche, l’excellent (mais inférieur) Appaloosa (2008, de Ed Harris) tentait lui aussi d’explorer avec humour et tendresse l’amitié virile entre deux cowboys (Ed Harris et Viggo Mortensen) pris dans la tourmente de la violence et leur drôle de relation avec une femme volage (Renee Zellweger)… Deux films de qualité qui doivent énormément à celui de Kevin Costner, sans pour autant lui arriver à la cheville.

 

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Ayant retrouvé un certain succès avec son rôle de père adoptif de Superman dans Man of Steel (2013) et quelques seconds rôles solides dans des films de qualité (The Company Men en 2010, Jack Ryan : Shadow Recruit en 2014), après avoir reçu un César d’Honneur pour l’ensemble de sa carrière et collectionné quelques projets prometteurs prévus pour 2015 (Black and White, un drame sur le racisme signé Mike Binder, Criminal, un polar d’Ariel Vromen dans lequel il partage l’affiche avec ses deux partenaires de J.F.K., Gary Oldman et Tommy Lee Jones), Kevin Costner est enfin redevenu « bankable »… L’occasion rêvée, on l’espère, de passer la quatrième vitesse et de revenir danser avec les loups d’Hollywood, derrière la caméra…

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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