Les Chefs d’oeuvre oubliés… One Hour Photo (2002)

one_hour_photoONE HOUR PHOTO

(PHOTO OBSESSION)

 

2002, de Mark Romanek – USA

Avec Robin Williams, Connie Nielsen, Michael Vartan, Eriq LaSalle, Gary Cole, Clark Gregg, Erin Daniels et Dylan Smith

Scénario : Mark Romanek

Directeur de la photographie : Jeff Cronenweth

Musique : Reinhold Heil et Johnny Klimek

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Requiem pour Nikon

 

Bob Hoskins, Eli Wallach, James Garner, Lauren Bacall, Richard Attenborough… Pierre Vassiliu… Trop de grandes stars hollywoodiennes ont tiré leur révérence ces derniers mois mais aucune de ces disparitions ne fut plus douloureuse que celle, tragique et inattendue, de Robin Williams, qui s’est donné la mort le 11  août dernier.

 

Robin Williams possédait sans le moindre doute l’esprit le plus vif du monde de la comédie, une sorte de diable de Tasmanie à l’énergie apparemment inépuisable, qui définissait son style inédit par le terme « legalised insanity ». Sa capacité unique à s’emparer en moins d’une seconde d’une pensée abstraite et d’improviser brillamment sur celle-ci (en restant toujours hilarant) était phénoménale. Son talent comique recelait un côté politiquement incorrect particulièrement excitant, mais le comédien possédait également, sans doute par ses nombreuses fêlures, un côté « dangereux », imprévisible, une fragilité à fleur de peau qui donnait parfois l’image d’un homme au bord du gouffre, d’une bombe à retardement. Cette énergie aura subsisté jusqu’à sa mort dans ses nombreux films, séries (Mork & Mindy), pièces de théâtre (Waiting For Godot), one-man shows (Weapons of Self-Destruction, une diatribe anti-Bush), spectacles caritatifs (la série des Comic Relief, créée avec ses amis de toujours, Billy Crystal et Whoopi Goldberg) et apparitions télévisées. Robin Williams était une rock star. Un acteur d’exception et un génie comique unique en son genre, doté d’un gros grain de folie pure, qui ne sera jamais remplacé.

 

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Pour se rendre compte de l’ampleur de son génie comique, il faut absolument revoir l’épisode de l’émission Inside the Actors Studio qui lui fut consacré en 2001, dans lequel il annihile systématiquement tous les efforts du présentateur James Lipton à conduire une interview conventionnelle. 1h30 de folie pure, à visionner sur YouTube…

 

http://www.youtube.com/watch?v=0IDy5GlUuf8

 

Certes, la carrière au cinéma en dents de scie de Robin Williams a trop souvent réfréné son énergie. Sa filmographie contient, ne le nions pas, une poignée de films embarrassants, indignes de son talent. La comédie sur grand écran se marie souvent mal avec l’exercice de l’improvisation, même si des pionniers comme Christopher Guest et Will Ferrell ont souvent démontré le contraire… des rendez-vous ratés pour Robin, qui admirait leurs œuvres mais ne fut jamais sollicité pour les rejoindre. Les quelques films prestigieux ayant néanmoins réussi à capter cette énergie (Popeye, Moscow On the Hudson, Good Morning Vietnam, The Fisher King, Aladdin, Mrs. Doubtfire, The Birdcage, Death To Smoochy, voire même le très sous-estimé Jack, de Francis Ford Coppola) font aujourd’hui office de précieux testament pour la folie totale d’un acteur qui, plus encore que Jim Carrey, était un cartoon vivant.

 

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Paradoxalement, c’est dans ses performances dramatiques, souvent toutes en retenue que le comédien aura marqué les esprits et gagné les faveurs de la critique, preuve que son style comique était sans doute trop dangereux, trop osé pour le grand écran. L’écrivain de The World According To Garp, le Professeur Keating de Dead Poets Society, le timide neurologue d’Awakenings, l’homme de l’ombre maléfique de The Secret Agent, le psy de Good Will Hunting (une performance qui lui valut l’Oscar du Meilleur Second Rôle), le serial killer d’Insomnia, le collecteur de souvenirs de The Final Cut (autre pépite méconnue de sa filmographie), l’écrivain raté de World’s Greatest Dad… un florilège de rôles subtils, sombres, transcendés par sa fragilité, sa sensibilité à fleur de peau (qui venait sans doute de ses profonds problèmes personnels) et son éternel sourire délicat. Grâce à son physique si particulier et la nostalgie qui émanait de ses traits, Williams se montrait aussi à l’aise dans des rôles de grands enfants que de personnages troubles et malsains.

 

Est-ce un hasard ? C’est en 2002 que le comédien trouve coup sur coup trois de ses meilleurs rôles, les trois plus sombres de sa carrière : la mascotte d’un programme pour enfants qui pète complètement les plombs (Death To Smoochy, de Danny De Vito), le tueur en série pervers et manipulateur qui fait tourner Al Pacino en bourrique (Insomnia, de Christopher Nolan)… Et pour rendre l’hommage qu’il mérite à cet homme d’exception, Action-Cut revient plus longuement sur ce que nous considérons comme sa performance dramatique la plus exceptionnelle dans un film qui ne l’est pas moins mais qui est indéniablement resté trop méconnu : One Hour Photo, de Mark Romanek.

 

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Robin Williams y incarne Seymour Parrish, surnommé « Sy », la cinquantaine, modeste employé dans un laboratoire de développement de photos d’un grand centre commercial. Sy a l’habitude de voir défiler clients et photos de familles ; de la vieille fille qui photographie uniquement ses chats à l’assureur qui prend des clichés de tôles froissées en passant par l’inévitable obsédé sexuel qui dépose ses rouleaux classés X en douce… La vie privée de ses clients s’étale au grand jour sur sa visionneuse. Le travail de Sy est, du moins en apparence, méticuleux et exempt de reproches. A cette époque où la technologie numérique est sur le point de le priver de son boulot, Sy met un point d’honneur à soigner les clichés de ses clients, mettant un soin maniaque à régler la colorimétrie et la luminosité de leurs photos, tout en narrant (en voix off) avec un émouvant lyrisme son amour fétichiste pour ces clichés qui sont là pour « stopper le temps ». Sy considère une photo comme un témoin historique irremplaçable, un objet qui permet au sujet représenté de dire « J’étais là. J’étais jeune. J’étais heureux. Et quelqu’un se souciait suffisamment de moi pour me prendre en photo. » Quand une maison brûle, après les êtres humains et (éventuellement) le chat, la première chose que l’on cherche à sauver, ce sont les albums de photos…

 

Sy, timide et introverti, se trouve trop vertueux par rapport à ce monde corrompu qui l’entoure. Alors que personne ne semble lui prêter attention, il s’imagine au contraire comme investi d’une mission importante : il est le gardien de la mémoire collective, le dernier défenseur d’un art en voie de disparition. Sy est un homme poli, taiseux, propre sur lui, consciencieux, animé des meilleures intentions. Une bonne âme qui souffre de la solitude en silence, mais également une machine obsolète qui – hors de son laboratoire, sa « zone de confort » – ne s’intègre absolument pas dans le monde moderne. Son imagination et sa poésie intérieure compensent la médiocrité de son physique et de son morne quotidien. Malgré son professionnalisme à toute épreuve et ce goût sacré du travail bien fait, Sy est peu apprécié de ses collègues. Il méprise les médiocres qui font mal leur travail, qui ne mettent aucun cœur à l’ouvrage, un trait de personnalité qui crée des tensions avec le technicien qui vient régler ses machines mais surtout, avec Bill (l’excellent Gary Cole), son patron, qu’il voit comme un simple fonctionnaire, symbole de la médiocrité ambiante au sein d’une société de consommation où la quantité importe plus que la qualité. Bill, de son côté, trouve suspecte la maniaquerie de son employé et méprise son côté rigide particulièrement aliénant et ses cheveux d’un blond peroxydé ridicule. Sous ses dehors affables et inoffensifs, Sy aurait-il des secrets cachés ?…

 

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Comme nous sommes dans un thriller et pas dans un film français, la réponse ne fait aucun doute ! Parmi les familles qui viennent déposer leurs rouleaux de photos dans son laboratoire, l’une d’elle intéresse Sy jusqu’à l’obsession : les Yorkin : Nina et Will (Connie Nielsen et Michael Vartan), un couple de jeunes parents sans histoire, et Jakob, leur fils de 9 ans (Dylan Smith), qui s’intéresse depuis peu à la photographie. Les Yorkin sont – du moins en apparence – la famille américaine typique, heureuse, vivant dans une superbe maison.

 

Sy risque la faute professionnelle en faisant tirer pour lui-même des doubles de chacun des clichés des Yorkin et passe des heures, dans son appartement, à contempler un mur gigantesque, véritable fresque relatant la vie de la famille depuis neuf ans. En contemplant son « œuvre », il fantasme, il s’imagine en gentil « Oncle Sy », échangeant des cadeaux au pied de l’arbre de Noël avec cette famille de substitution, qui en réalité, ignore bien évidemment tout de cet homme bizarre et triste… C’est grâce à ce fantasme inoffensif que Sy surmonte sa solitude jusqu’au jour où une certaine Maya, la jeune maîtresse de Will Yorkin vient faire développer des photos les montrant dans leurs ébats. Pour Sy, c’est le déclic : choqué jusqu’au plus profond de ses entrailles, il ne peut tolérer cette trahison. Il va perdre peu à peu la raison et ainsi, tenter de protéger le reste de sa « famille » de ce mari négligeant, de ce père indigne.

 

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Gilbert Bécaud chantait à tue-tête que « la solitude, ça n’existe pas »… Il n’avait de toute évidence pas rencontré Sy Parrish. Aucun doute là-dessus, ce dernier est le personnage le plus misérable, le plus profondément malheureux, pathétique et glauque que l’on ait vu sur un écran de cinéma… sans doute depuis que Peter Lorre fut M le Maudit. Son impressionnant mur tapissé de photos laisse à penser que personne n’a mis les pieds dans l’appartement de Sy depuis au moins neuf ans. Malgré sa passion professionnele, sa vie n’inspire que l’ennui. Les femmes ne le regardent pas et, même si ce n’est pas dit clairement, on l’imagine peut-être puceau. Même dans son petit appartement, Sy porte son sempiternel uniforme bleu et blanc… Il y a quelque chose de profondément triste à l’observer, seul, en train de regarder Les Simpsons à la télévision ou arpenter les marchés aux puces à la recherche de photos anciennes, qu’il met en avant dans son portefeuille pour se constituer une famille. Une séquence joliment poétique, notamment par le choix judicieux de portraits photographiques superbes…

 

Prisonnier de cette isolation pathologique qui le ronge, Sy est un pervers narcissique dont les pulsions psychopathes vont bientôt se réveiller. Apparemment inoffensif, Sy est un volcan sur le point d’entrer en éruption. Dès lors, c’est un nouveau personnage qui naît devant nos yeux : un homme dangereux, malade, vicieux (mais toujours très crédible), armé d’un terrifiant couteau à cran d’arrêt, déterminé à « venger » Nina et son fils. Le suspense qui s’ensuit va s’avérer insoutenable pour deux raisons : car le réalisateur maîtrise à merveille la grammaire cinématographique et l’art du suspense chers à Hitchcock ou De Palma (le réalisateur de Dressed To Kill et de Blow Out est une influence indéniable sur ce film), mais également parce que, malgré son côté asocial, imprévisible et ses terribles accès de colère, on ne peut que ressentir une certaine empathie pour le personnage. Sur le papier, Sy Parrish aurait très bien pu n’être qu’un énième psychopathe de bas étage mais la qualité de l’écriture et de l’interprétation rend cohérent ce mélange d’influences cinématographiques diverses : Sy a la folie de Norman Bates (Anthony Perkins dans Psycho), un sens aigu de la justice comme Travis Bickle (Robert De Niro dans Taxi Driver), la retenue, la politesse et, enfouie, la haine de soi de James Stevens (Anthony Hopkins dans The Remains of the Day) et enfin… la compassion et la profonde solitude d’une certaine Amélie Poulain (Audrey Tautou)… Avec un autre acteur dans le rôle, Sy aurait certainement été un affreux psychopathe parmi tant d’autres. Avec son éternel sourire de façade, Robin Williams, privé de son exubérance et de sa jovialité légendaires, rend le personnage terriblement dangereux et inoubliable, jusqu’à une scène finale dont nous ne dévoilerons pas la teneur, mais où nous comprenons que Sy, complètement désemparé, ne comprend pas la gravité de ses actes…

 

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Si le film est le deuxième long métrage de Mark Romanek (après l’obscur et très bizarre Static, datant de 1985), le réalisateur était loin – en 2002 – d’être un novice, puisqu’il est connu et respecté depuis la fin des années 80 comme l’un des meilleurs clippeurs de sa génération, à part égale avec les Michel Gondry, Spike Jonze, David Fincher et consorts, qui ont d’ailleurs tous percé au cinéma quelques années avant lui. Réalisateur d’une cinquantaine de clips pour Madonna, David Bowie, Red Hot Chili Peppers, Johnny Cash, Lenny Kravitz, Iggy Pop, Sonic Youth, Beck, Nine Inch Nails, R.E.M., Macy Gray, Linkin Park, Michael et Janet Jackson, Romanek s’est taillé une belle réputation d’esthète, d’exigence et d’originalité visuelles. Impossible par exemple, de ne pas verser une larme à la simple évocation de son liturgique « Hurt », l’ultime clip de Johnny Cash, réalisé quelques semaines avant le décès du chanteur, un petit film aussi bouleversant que magnifiquement beau. Une carrière au cinéma s’imposait donc, mais comme le démontrera la suite de sa carrière, celle-ci se fera uniquement sous SES conditions.

 

Les nombreux moments de tension que crée le réalisateur sont d’une efficacité exceptionnelle. Que ce soit au cours de simples conversations entre Sy et Bill, au cours desquelles le malaise s’installe insidieusement entre ces deux hommes qui se méprisent violemment sans pouvoir le dire tout haut, ou encore lorsque Sy s’introduit illégalement en plein jour dans la maison des Yorkin, qu’il utilise leur salle de bain et qu’il s’installe dans leur salon pour regarder un match de football… avant d’entendre tourner la clé dans la serrure… le spectateur est réellement mis à rude épreuve. Mais ce n’est encore rien par rapport à cette scène au cours de laquelle Sy, surveillant Jakob sur les gradins du stade, s’approche du jeune garçon à la sortie de son match de foot, pour lui offrir un cadeau. Sans le dire clairement, Mark Romanek laisse entrevoir chez Sy la possibilité de tendances pédophiles, une piste qui se confirme plus tard lorsque notre homme laisse sous-entendre à un inspecteur de police qu’il aurait été victime d’abus sexuels dans son enfance… Une tentative maladroite et inutile d’un point de vue narratif de justifier ses actes, certes, mais qui a le mérite de créer un éprouvant sentiment de malaise, notamment lorsque Sy se penche pour attacher le lacet défait du jeune garçon.

 

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Outre la justesse admirable de la performance de Robin Williams (sans oublier celles de Connie Nielsen, Michael Vartan, Gary Cole et Eriq LaSalle, tous excellents), ce qui marque durablement dans One Hour Photo, c’est la précision quasi-« kubrickienne » des images, une direction artistique somptueuse,  impressionnante de méticulosité. Avec ses plans fixes ou en caméra portée, qui donnent une impression constante de flottement, le film baigne dans un univers clinique aux teintes bleues pâles et blanches qui font penser à un mauvais rêve. Le décor de la grande surface où travaille Sy n’a rien de réaliste, il s’agit plutôt d’une extension physique de l’univers mental de Sy : l’ordre règne, rien ne dépasse dans les rayons du supermarché, mais les lumières fluorescentes donnent mal à la tête. Pour Sy, cette grande surface est pourtant un havre, le domaine dont il est le roi. Une opinion qui n’est partagée ni par son patron, ni par ses collègues… Ainsi, lorsque Sy est renvoyé pour faute professionnelle grave, c’est comme si il était chassé du paradis. Le rictus de douleur de Robin Williams lorsqu’il apprend son licenciement est absolument bouleversant.

 

C’est assez rare pour le signaler, Mark Romanek fait même une utilisation intelligente d’un effet gore outrancier, lors d’une scène onirique à glacer le sang. Sy rêve que sa tête se transforme subitement, pendant une brève seconde, en un amas de chair sanglante dont giclent des litres d’hémoglobine. L’effet, absolument inattendu et quasi-subliminal, est saisissant, rappelant la célèbre explosion de la tête de Scanners, mais en totale adéquation avec le sujet du film. Dans One Hour Photo, il n’y a d’ailleurs pas un plan, pas un geste, pas un dialogue de gratuit. Le film mérite plusieurs visions tant il fourmille de détails, tel le porte-clé de Sy brièvement entrevu, à l’effigie de sa famille de substitution ou encore au soin apporté à la centaine de clichés que l’on aperçoit dans le film. Du travail d’orfèvre dont Sy lui-même se serait montré très fier… Dans le genre difficile de l’horreur psychologique, on a rarement fait mieux ces dernières années, même si Mientras Duermes / Sleep Tight (2011), de l’espagnol Jaume Balaguero, était un bel effort, aux thèmes similaires, mais au traitement artistique on ne peut plus différent…

 

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One Hour Photo n’a certes connu qu’un succès modeste en salles, mais depuis sa parution en dvd, sa réputation flatteuse va grandissante. En France et en Belgique, le distributeur avait cru bon d’affubler le chef d’œuvre de Romanek d’un titre « français » absolument ridicule : « Photo Obsession »… C’était la grande époque où les distributeurs français étaient persuadés qu’accoler deux mots à consonance anglaise l’un à côté de l’autre, au mépris de la syntaxe, de la langue et du bon sens suffirait à donner un bon titre et à attirer le chaland. Comme l’ont prouvé « Sex Crimes » (en réalité Wild Things), « Sexe Intentions » (titre français de Cruel Intentions), « Sex Friends » (No Strings Attached) ou encore « College Attitude » (Never Been Kissed), c’est là une mode particulièrement stupide qui, non contente de prendre les spectateurs pour des gogos, ne donne pas particulièrement envie de se déplacer. Une méthode malheureuse dont One Hour Photo fut la victime la plus prestigieuse.

 

Après le succès d’estime de ce deuxième film, Romanek est – pour le pire et pour le meilleur –  devenu synonyme du réalisateur « difficile », celui qui quitte avec pertes et fracas les projets prestigieux pour différends artistiques et incompatibilités d’humeurs. Colérique et intraitable, le réalisateur fut ainsi remplacé en dernière minute par Joe Johnston sur la branlante relecture de The Wolf Man (2010) et, alors qu’il devait réaliser le troisième épisode des aventures de Robert Langdon / Tom Hanks (DaVinci Code), il fut finalement évincé et c’est Ron Howard, réalisateur docile des deux premiers volets de la saga, qui s’y collera pour une sortie en 2016. Sans parler de l’arlésienne A Cold Case, un thriller (également avec Tom Hanks en vedette), qui fut en pré-production pendant des années avant de disparaître dans les limbes du « development hell ». Romanek ne fait pas de concessions et exige être le seul maître à bord de ses films. Une position courageuse au sein d’une industrie hollywoodienne où les « yes-men » serviles se retrouvent à la merci de producteurs peu scrupuleux…

 

Seul l’intéressant Never Let Me Go, histoire de science-fiction à la Orwell avec Keira Knightley et Carey Mulligan vit le jour en 2010, mais malgré ses nombreuses qualités intrinsèques, la réussite de ce troisième long métrage était plus modeste, la faute à un scénario qui ne tenait pas toutes ses promesses. Gageons néanmoins que Romanek ne restera pas l’homme d’un seul film culte, puisque ses deux projets les plus immédiats sont une relecture de The Boston Strangler, déjà adapté avec brio en 1968 par Richard Fleischer et le très attendu Overlook Hotel, une préquelle du célèbre Shining de Stanley Kubrick…

 

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Quelle que soit la suite de sa carrière, le réalisateur prodigue peut se targuer d’avoir su dompter le talent sauvage et canaliser l’énergie inépuisable de Robin Williams pour créer un personnage de « creep » glaçant, dangereux et tellement misérable qu’il en devient émouvant. Tout au long du film, la complexité psychologique de Sy et la mise en scène anxiogène provoquent chez les spectateurs une multitude de sentiments contradictoires, de la peur à la compassion en passant par la pitié et le dégoût. La solitude humaine n’aura jamais été illustrée de manière aussi choquante et frontale à l’écran.

 

En guise de conclusion, laissons la parole à Terry Gilliam. Le réalisateur de Monty Python & the Holy Grail, Brazil et Twelve Monkeys, qui avait dirigé Robin Williams dans The Adventures of Baron Munchausen et dans le bouleversant The Fisher King, a réagi à la disparition de son ami avec un message qui résume bien le désarroi et la tristesse de tous ceux qui l’ont côtoyé.

 

« Robin Williams, the most astonishingly funny, brilliant, profound and silly miracle of mind and spirit, has left the planet. He was a giant heart, a fireball friend, a wondrous gift from the gods. Now the selfish bastards have taken him back. Fuck ‘em! »

 

Amen to that. Repose en paix, Génie.

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

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