Les Chefs d’oeuvre oubliés… Marche ou Crève (1960)

cover_vm2374_scale_250x750MARCHE OU CREVE

1960, de Georges Lautner – FRANCE

Avec Juliette Mayniel, Bernard Blier, Jacques Riberolles, Daniel Sorano, Gisèle Sandré, Monique Delannoy et Jacques Chabassol

Scénario : Pierre Laroche et Georges Lautner, d’après le roman « Otages », de Jack Murray

Directeurs de la photographie : René Collas et Roger Fellous

Musique : Georges Delerue

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Espion qui m’aimait

 

Pour démarrer en fanfare son cycle / hommage à Georges Lautner (1926-2013), qui se déroulera durant tout le mois d’août, la Cinémathèque de Bruxelles nous a déniché une véritable rareté : le deuxième film du réalisateur des mythiques Tontons Flingueurs, le trop  méconnu Marche ou Crève (1960), une petite merveille de film d’espionnage français situé au temps de la Guerre Froide et qui fleure bon l’esprit franchouillard des romans de gare des fifties.

 

Après La Môme aux Boutons, un premier film réalisé en 1958 que personne (ou presque) n’avait vu et qu’il renia d’ailleurs par la suite, Georges Lautner, ancien assistant-réalisateur et fils de l’actrice Renée Saint-Cyr acquiert les droits du roman Otages (1957), de Jack Murray (pseudonyme du duo Jean Libert et Gaston Van den Panhuyse) et l’adapte à l’aide du scénariste Pierre Laroche, qu’il retrouvera par la suite sur Le Monocle Noir (1961), Arrêtez les Tambours ! (1961), En Plein Cirage (1962) et Le Septième Juré (1962.)

 

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Stefan (Jacques Riberolles) est un ancien agent des services secrets français qui aspire à une vie tranquille à l’ombre des corons, dans le Limbourg belge. Marié et heureux avec sa ravissante épouse (Gisèle Sandré), il travaille dur dans les mines de charbon pour un maigre salaire, heureux d’avoir pu laisser le stress et les dangers de sa vie d’espion derrière lui. Stefan se contente de vivre d’amour et d’eau fraîche. Un beau jour, il voit réapparaître le ténébreux Milan (Daniel Sorano), un ancien collègue et ami qui le contraint à accepter une dernière mission, une mystérieuse affaire de documents et de microfilms d’importance internationale à récupérer contre une importante somme. Des documents qui intéressent également Lenzi (Bernard Blier), ancien chef de Stefan et de Milan, travaillant maintenant à son compte. Edith (la sublime Juliette Mayniel), la maîtresse de Lenzi, véritable femme fatale au regard troublant est chargée de séduire Stefan et de le pousser à s’allier à eux. Quand Stefan, définitivement rangé des voitures, refuse l’offre de Milan, ce dernier, qu’il considérait comme un frère et un mentor, kidnappe son épouse pour le contraindre à accepter l’affaire… Stefan a deux solutions : marcher dans la combine ou crever !… Stefan, motivé uniquement par l’amour inconditionnel qu’il voue à sa femme, va devoir la jouer fine et monter les deux camps adverses l’un contre l’autre. Il se rend à Amsterdam pour récupérer les documents (dont nous n’apprendrons jamais la véritable nature), séduit Edith et se lance à corps perdu dans une aventure bourrée de retournements de situations inattendus, de coups bas, d’amusantes bagarres à mains nues et de fusillades pétaradantes…

 

Marche ou Crève est le premier film caractéristique du style « moderne » de Lautner, à savoir un montage rapide, musical et énergique, accompagné de partitions jazzy omniprésentes, sans oublier des dialogues drôles mais fins, maîtrisés de main de maîtres par des acteurs de grand talent. Un style innovateur et nouveau pour l’époque qui rebuta certains acteurs et la critique de l’époque, peu habitués à la cadence et à l’énergie inédite « de bande dessinée » de ce cinéma d’action de pur divertissement. Ainsi, même Jean Gabin en personne refusa longtemps de jouer sous la direction du réalisateur dans Le Pacha (1968), le trouvant trop « jeune » et trop libre dans son esprit. C’est seulement après avoir été rassuré par Lino Ventura qu’il accepta finalement de tourner le film, trouvant par la même occasion l’un des plus gros succès publics de sa fin de carrière…

 

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Retour en 1960… La seule star au générique de Marche ou Crève, c’est Bernard Blier, qui ne manque pas d’éclipser tous ses partenaires par son humour, son visage rondouillard capable d’exprimer tous les registres avec le même bonheur… et bien entendu, une poignée de dialogues mitonnés aux petits oignons, non pas par Michel Audiard – comme on pourrait le croire !- mais par Pierre Laroche et Georges Lautner lui-même.

 

« Elle est sentimentale comme une machine à sous. Avec des fleurs bleues, elle vous fait du bouillon de légume », déclare Lenzi à son assemblée pour bien faire comprendre que sa compagne, Edith, n’est pas une sentimentale, mais une femme calculatrice et dangereuse.

 

« Faire un coup pareil à un mec si proche de la retraite ! Faut vraiment être fumier… », déclare-t-il après avoir essayé (sans succès) d’amadouer Stefan et d’implorer son aide face à la perspective de sa mort imminente.

 

« C’est du pur porc, ça ! », semble-t-il improviser lors d’une conversation très animée avec Stefan, après s’être emparé inopinément d’un appétissant saucisson qui traînait sur la table de la cuisine.

 

« Je te rappelle que nous nous aimons ! », hurle-t-il en giflant sa souris qui envisage de prendre la clé des champs et le laisser Gros-Jean comme devant.

 

Ce n’est pas encore du Audiard, mais dans la bouche de Blier Père, c’est tout comme. Inimitable, Bernard Blier apporte à son rôle d’ancien barbouze bien décidé à faire fortune sur le dos de ses ex-collègues, des touches inattendues d’émotion. Tour à tour hilarant (sa manière de commenter chaque situation à grand renfort de mots d’esprits et de monologues est irrésistible), amoureux, jaloux et touchant comme un petit garçon peureux à l’idée de mourir, Bernard Blier trouvait là un rôle complet pour cette première collaboration fructueuse avec Lautner, qu’il retrouvera à 7 autres reprises dans Arrêtez les Tambours ! (1961), Le Monocle Noir (1961), Le Septième Juré (1962), En Plein Cirage (1962), Les Tontons Flingueurs (1963), Les Barbouzes (1964) et Les Bons Vivants (1965).

 

Mais ce qui surprend particulièrement dans Marche ou Crève, c’est sa maîtrise technique et sa beauté plastique de tous les instants. Les deux directeurs de la photos (bien aidés par le légendaire caméraman belge Willy Kurant) font des merveilles, notamment lors des séquences nocturnes sur les ports d’Amsterdam, privilégiant les clairs-obscurs qui rapprochent régulièrement Marche ou Crève du film noir. Etonnant de voir autant de scènes nocturnes aussi bien éclairées… comme cette longue échauffourée au fond d’une mine de charbon ou encore une course-poursuite en voiture bourrée de suspense, se concluant avec une bombe magnétique posée sur la route et venant s’aimanter sous la voiture des poursuivants,  qui périssent de manière très spectaculaire, en explosant puis en finissant au fond d’un ravin, brûlés vifs.

 

Marche ou Crève

 

Le Limbourg rural et bucolique est filmé avec amour et une certaine nostalgie, tandis qu’une scène située au Cinquantenaire de Bruxelles donne carrément lieu à des images à la limite du fantastique et du surréalisme… Une mémorable scène de poursuite à pieds dans les rues d’Amsterdam s’avère terriblement bien rythmée, avec le personnage principal (Stefan) accompagné dans ses mouvements par le score jazzy et entêtant du légendaire et prolifique Georges Delerue.

 

Des espions à gogo, une femme fatale froide et manipulatrice à la beauté troublante, des coups bas, des coups de couteaux dans le dos, des retournements de situation, des microfilms d’importance internationale à retrouver et de l’action en pagaille, des répliques cultes, de l’humour… Tous les ingrédients étaient réunis pour faire de Marche ou Crève un modèle du film d’espionnage typique des années 60. Ajoutez–y le grand Daniel Sorano (le Cyrano de Bergerac télévisuel de 1960), sorte de Humphrey Bogart à la française dans le rôle d’un espion / traître aux allures d’anti-héros melvillien (avec stetson, imperméable gris et cigarette au coin des lèvres), et Marche ou Crève relève vite du film indispensable et irrésistible, notamment parce qu’il a le mérite de poser certaines bases de la filmographie comique à venir du réalisateur. On peut en effet considérer Les Barbouzes (1964) comme une variation burlesque sur le même sujet…

 

Seul léger regret, le relatif manque de charisme du héros principal, Jacques Riberolles, dans un rôle qui nécessitait un acteur de la trempe de Lino Ventura. Lautner en tiendra compte puisque 3 ans plus tard, les compères entamaient une longue collaboration avec les mythiques Tontons Fligueurs.

 

Il est donc permis de douter que sans l’apport du soin et des techniques apprises sur ce Marche ou Crève honteusement oublié, la filmographie comique de Lautner qui s’ensuivit n’aurait pas eu la même saveur, la même originalité. Toute série B d’espionnage et œuvre de jeunesse soit-il, Marche ou Crève a le mérite de divertir avec classe et par la même occasion de révéler la singularité et le talent en germes d’un réalisateur précieux qui signe dès sa seconde tentative (il réalisera 42 longs métrages au cours de sa carrière), l’un de ses tous meilleurs films.

 

A redécouvrir de toute urgence… ou crever !

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’UPCB (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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