Les chefs d’œuvre oubliés… Man in the Wilderness (Le Convoi Sauvage) (1971)

man-in-the-wilderness-movie-poster-1971-1020509236MAN IN THE WILDERNESS

(LE CONVOI SAUVAGE)

 

1971, de Richard C. Sarafian – USA

Scénario : Jack De Witt

Avec Richard Harris, John Huston, Henry Wilcoxon, James Doohan, Dennis Waterman, Prunella Ransone, Sheila Raynor et Norman Rossington

Directeur de la photographie : Gerry Fisher

Musique : Johnny Harris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grizzly Man

 

Le succès mondial, public et critique, du Revenant d’Alejandro Gonzalez Iñarritu en 2016, récipient des Oscars du Meilleur Réalisateur et du Meilleur Acteur (attribué à Leonardo DiCaprio), s’est fait pratiquement sans la moindre mention dans la presse ou de la part de ses auteurs d’un illustre prédécesseur pourtant bien connu des cinéphiles pointus. Réalisé en 1971 en Espagne par le regretté Richard C. Sarafian (disparu en 2013), Man in the Wilderness (Le Convoi Sauvage) est un véritable chef d’œuvre oublié de l’histoire du cinéma, racontant exactement la même histoire, celle du personnage historique Hugh Glass, ici rebaptisé « Zachary Bass », interprété par le viril et intense Richard Harris dans un rôle assez proche de celui qu’il tenait déjà dans A Man Called Horse (Un Homme Nommé Cheval). Par ses thèmes et sa construction, The Revenant en est un remake « officieux ». La différence, c’est que là où Iñarritu signait un grand film d’auteur calibré pour les Oscars, Man in the Wilderness ne fut considéré à l’époque de sa sortie que comme un petit western de série B parmi d’autres. Une réhabilitation s’impose d’urgence !

 

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Sorti quelques mois seulement après le film d’action automobile culte Vanishing Point (inspiration principale du Death Proof de Quentin Tarantino), premier volet de la trilogie de chefs d’œuvre de Sarafian, qui se clôturera avec le très beau western romantique The Man Who Loved Cat Dancing (Le Fantôme de Cat Dancing - 1973), Man In the Wilderness est un superbe survival en pleine nature, un « faux western » librement inspiré des mémoires de Hugh Glass.

 

En 1823, le chasseur Zachary Bass est laissé pour mort lors d’une expédition dans les montagnes Rocheuses, après être tombé nez à nez avec un grizzly qui l’a grièvement blessé. Pensant qu’il finira par succomber à ses blessures, ses compagnons l’abandonnent, le laissant à l’agonie sans le soigner, considérant qu’il serait trop difficile à transporter. Deux hommes sont postés à ses côtés avec pour consigne de l’abattre lorsque son agonie touche à sa fin et de lui offrir une digne sépulture. Mais effrayés par la proximité des indiens qui les traquent, les deux hommes laissent leur camarade à l’abandon, sans armes ou provisions, sans même une prière. Ils lui volent son fusil et fuient comme des lâches pour rejoindre le convoi mené par le lunatique Capitaine Henry, père spirituel de Zachary n’ayant pourtant pas hésité à abandonner son « fils ». Le convoi est traqué par une dangereuse tribu d’indiens sanguinaires, les rickarees, qui veulent s’emparer de leurs marchandises… Contre toute attente, Bass, donc le corps n’est qu’une plaie béante, survit à ses blessures. S’accrochant à la vie et récupérant petit à petit, il va péniblement se remettre en route, dans un premier temps en vue de se venger, animé de sa seule colère. Mais il va ensuite s’humaniser au cours d’une odyssée épique, traversant 450 km à pieds pour rattraper le convoi, remontant le fleuve Missouri et la rivière Yellowstone, faisant la connaissance de sauvages pacifiques, communiant pour la première fois de sa vie avec la nature et s’accrochant à quelques souvenirs heureux de son passé, lorsqu’il était encore un père et un mari.

 

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Sublime illustration du thème de l’homme confronté à une nature sauvage encore pratiquement vierge, dans les Rocheuses, mais aussi de sa transformation de brute sanguinaire en sage apprenant les vertus du pardon, Man In the Wilderness provoque l’émerveillement dès ses premières images (les décors naturel, magnifiés par la photo de Gerry Fisher, sont splendides) autant que l’effroi (l’attaque de Richard Harris par un ours, évidemment bien plus « artisanale » que celle de Di Caprio, vaut néanmoins son pesant de cacahuètes !) Sarafian est certes un réalisateur plus classique qu’Iñarritu et sa mise en scène n’a pas besoin de longs plans-séquences s’attardant sur le regard halluciné de son héros pour nous faire partager son calvaire. Le réalisateur compose des tableaux qui font de la nature (tour à tour sublime et dangereuse) un théâtre de la souffrance mais aussi de la vie dans ce qu’elle a de plus précieux.

 

Malgré son appartenance à des « genres » bien balisés dans la série B (le film d’action, le polar, la science-fiction, le western), le cinéma de Sarafian se distinguait toujours par sa générosité, une passion pour les tournages en extérieurs (le réalisateur avait horreur de tourner en studio) et un goût prononcé de l’image poétique et insolite. Ainsi, pour justifier dans Man In the Wilderness l’apparition cocasse d’un bateau sur la terre ferme, derrière un talus, traîné sur roues par des hommes et 20 mulets, le réalisateur disait : « Un canard qui tombe du ciel, c’est de la chasse. Quand c’est une vache, THAT’S ENTERTAINMENT ! » Dès les premières images, le ton est donné : des mules tractent le bateau des trappeurs en territoire indien afin de rejoindre au plus vite la rivière Missouri. A la tête de l’expédition, on trouve le Capitaine Henry, incarné par le légendaire cinéaste John Huston, qui recrute les trappeurs pour le commerce lucratif des peaux de castor, pour la fabrication du feutre et des chapeaux. Henry est un personnage grandiloquent qui se comporte (clin d’œil à l’adaptation cinématographique de Moby Dick réalisée en 1956 par Huston) comme s’il était en mer, faisant cracher ses canons sur les sauvages hostiles qui tentent de stopper le convoi. Cette image du bateau évoluant sur la terre ferme a, sans le moindre doute, inspiré Werner Herzog lorsqu’il eut l’idée de Fitzcarraldo, dans lequel son aventurier fou, incarné par Klaus Kinski, avait pour obsession de hisser un bateau à vapeur au sommet d’une colline…

 

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Quand Sarafian a dévoilé son film à John Calley, alors patron de la Warner, ce dernier s’attendant à un western traditionnel, lui a demandé « C’est tout ce que vous avez ? Il y a d’autres scènes ? »… Sacrifié par un studio ingrat qui l’a balancé en salles de manière confidentielle sans vraiment y croire (préférant faire la promotion des Cowboys, de Mark Rydell, avec John Wayne), Man In the Wilderness est pourtant un de ces chefs d’œuvre inoubliables, un western atypique et dans l’air du temps (le message s’apparente à celui prôné par la génération hippie) dans lequel Richard Harris trouve l’un de ses meilleurs rôles, celui d’un homme violent ayant été obligé d’abandonner sa famille et qui, par la force des choses, doit renaître de ses cendres et effectuer un long parcours de rédemption spirituelle et de guérison physique. Luttant contre la faim, le froid et la peur, Harris campe un personnage bien plus humain que la version « animale » et vengeresse incarnée par Di Caprio. Ici, Sarafian humanise le personnage en décrivant, via de nombreux flashbacks, son passé auprès de son épouse (morte en couches) et de son jeune fils (mort à la guerre), mais aussi en l’absence de sa mère, morte du choléra lorsqu’il était enfant.

 

C’est dans ces scènes que se dessine le thème principal du film : le refus de Bass de croire en un Dieu qui l’a tant fait souffrir et sa rancœur envers une figure paternelle (le Capitaine Henry) qui, lui aussi, l’a abandonné. Ces flashbacks magnifiques sont l’occasion de montrer le père et l’époux attentionné que Zachary aurait pu être, à Boston, notamment lorsqu’il pose sa joue sur le ventre de sa femme enceinte, expliquant à son fils que « son père est un grand aventurier qui sera souvent absent, mais qu’un jour, il reviendra le voir. » Zachary est donc décrit dès le début comme un homme en colère contre ce Dieu qui l’a privé des siens, mais avec lequel on lui rabâche les oreilles depuis la petite école, notamment ce professeur qui lui frappait les doigts avec une latte lorsqu’il avouait ses doutes envers Son existence. « Le royaume des cieux est partout en vous, dans les feuilles, le vent, les champs, c’est un cadeau de Dieu ! » ânonnait le sévère professeur devant le gamin incrédule. Zachary, devenu athée, vit dans un renoncement total de la foi et a cessé de chercher Dieu après la mort de sa famille : « Je l’ai cherché sur les mers et tout ce que j’ai trouvé c’était le sang du massacre des baleines. Je l’ai cherché dans la nature mais il n’existe nulle part. Dieu n’existe pas ! »

 

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Avant l’attaque de l’ours, l’existence de Zachary, qui a « combattu la vie durant toute sa vie », n’était qu’un enfer. Plus qu’un homme sans religion (ce qui n’est en somme, pas grave du tout), Zachary était un homme sans spiritualité, déjà mort à l’intérieur. C’est seulement après sa « résurrection » et après avoir visité l’enfer et ses mille souffrances que Zachary apprend réellement à apprécier la vie et ses bienfaits, notamment lorsqu’il est témoin de la naissance d’un bébé indien au bord d’un ruisseau, miracle de beauté au sein d’un monde violent. La nature le transforme petit à petit en homme reconnaissant. Alors qu’il meurt de faim,  plutôt que de tuer un lapin blessé, Zachary (dont l’apparence christique n’est pas un hasard) le prend en pitié et le soigne, puis en fait son compagnon, un geste anodin, précurseur d’une humanité retrouvée. Son histoire est donc celle d’un apprentissage plutôt que d’une vengeance. C’est cette communion profonde avec la nature (et non avec Dieu, nuance importante, sa quête étant mystique et non religieuse) qui le sauve. Il est d’ailleurs épargné par les indiens qui partagent son nouveau style de vie et respectent son endurance. Le scénario de Jack DeWitt (complètement réécrit par Sarafian, qui le trouvait trop sentimental) développe ainsi des concepts très chrétiens et accumule les références bibliques : souffrir pour être sauvé et se rapprocher de Dieu. On peut également supposer que Zachary ne meurt pas parce qu’il n’a pas eu de sépulture chrétienne.

 

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Le film se termine donc sur un renoncement de la violence. Le final, très différent du film d’Inarritu, supérieur par son message humaniste, nous montre Richard Harris marchant nonchalamment vers John Huston alors que ce dernier s’apprête à mourir. Mais Bass se contente de toiser son ancien « père » et de récupérer son fusil volé. Henry, seul avec sa folie meurtrière, ruiné et cerné par les indiens, contemple une dernière fois son grand projet d’empire en ruine. La puissante figure paternelle du début ne se révèle qu’un lâche, un hypocrite ridicule… Toute cette dimension a complètement disparu dans The Revenant, qui simplifie son récit pour n’en faire qu’une histoire de vengeance, certes brillamment illustrée mais plus simpliste. Le final, aux antipodes, voit Di Caprio combattre son ennemi, le blesser mortellement, puis l’offrir en pâture aux indiens, un geste cruel qui contredit ses efforts de rédemption… Subtile mais puissante, la fin anti-spectaculaire de Man in the Wilderness résume bien toute la démarche humaniste de Richard C. Sarafian,

 

Dans The Revenant, l’ennemi principal de Leonardo Di Caprio est l’assassin de son fils adulte, incarné par Tom Hardy, un homme tellement brisé par la vie qu’il était devenu une créature monstrueuse, incapable de bonheur ou de compassion. Dans Man in the Wilderness, l’antagoniste est le capitaine Henry (très en retrait chez Iñarritu), incarné avec toute la grandiloquence de John Huston. Intimidant par sa taille et sa prestance, le sévère et lunatique capitaine à l’attitude amorale et irraisonnable est rongé par les remords. Même quand tous ses hommes sont persuadés que Glass est mort, Henry continue à frémir à l’idée de le voir revenir d’outre-tombe. Du point de vue d’Henry, Glass est un mort-vivant renvoyé de l’enfer pour le punir : « Ce n’est pas naturel la manière dont il s’accroche à la vie. » dit-il à ses hommes. Depuis qu’il a abandonné Zachary, sacrifiable pour la survie du reste du convoi et de sa fortune personnelle, Henry erre comme une âme en peine, attendent que le fantôme de Bass vienne l’emporter. Devenu presque fou, le capitaine ira même jusqu’à ordonner à ses hommes de tirer des coups de canon dans le vide afin « de toucher le fantôme de Zachary », une idée qui finit mal puisqu’il tue ainsi un de ses propres hommes ! Sarafian renforce encore la folie du personnage dans les scènes finales, en montrant Zachary comme une apparition fantomatique à l’allure de zombie !

 

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Man In the Wilderness est également notable pour sa représentation d’un peuple indien auquel Sarafian restitue son humanité et son humour si particulier, loin des sauvages traditionnels du western, mais dépourvus aussi de la noblesse un peu raide que les films des années 50 leur conférait. Un point commun avec le plus connu Little Big Man, d’Arthur Penn, sorti quelques mois auparavant. Les indiens (qui parlent sans sous-titres mais que l’on comprend aisément) ont fière allure. Ils sont traités avec retenue et un maximum de véracité (ils attaquent à pied et non pas à cheval, un cliché erroné typiquement hollywoodien !) et Sarafian leur insuffle une aura de mystère. Sarafian déclarait : « Les indiens ne sont pas ici pour fournir une menace physique. Ils symbolisent le moment où les primitifs reprendront le dessus après que l’homme « civilisé » se sera civilisé jusqu’à l’extinction dans sa lutte continuelle contre les forces éternelles de la Nature. L’Homme se bat contre son environnement et tente de le conquérir. Le primitif, lui, vit en harmonie avec toutes les forces de la Nature. »

 

D’une beauté plastique à couper le souffle, Man in the Wilderness baigne dans une atmosphère à la lisière du cinéma fantastique. Contemplatif et poétique, le film est parcouru de nombreux moments de pure grâce, notamment lorsque Zachary, prostré et à demi-mort, est entièrement recouvert par les feuilles mortes qui tombent sur lui et finissent par le recouvrir et le réchauffer. La lumière est due à Gerry Fisher qui, 45 ans avant Emmanuel Lubezki, filmait lui aussi en lumière naturelle et en extérieurs, magnifiant la beauté et les dangers de l’Ouest de cette Amérique révolue. Le film décrit de manière méticuleuse et didactique la miraculeuse convalescence de son héros et, s’inspirant des écrits de Jack London ou du roman Robinson Crusoé, nous livre une véritable leçon de survie, nous montrant notamment les mille usages d’un lapin : de la viande pour manger, de la cervelle pour tanner la peau, des tendons pour coudre, des boyaux servant de fil pour la pèche. Nous apprenons également au passage comment chasser, assaisonner un cœur de bison, suivre une piste, reconnaître les herbes et les plantes médicinales…

 

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En fin de compte, Man in the Wilderness n’est ni un western au sens classique du terme, ni un « Moby Dick », ni un film héroïque, mais, pour citer Philippe Garnier, auteur de l’essai « L’Ame de l’Ouest », disponible avec le dvd du film, « un film sur la chair, la viande, le danger et la douleur qui débouche sur un humanisme dénué de niaiserie, sur le triomphe de l’esprit sur l’adversité et sur la vengeance, sur ce monde darwiniste (faim, froid, terreur) que le film nous fait pourtant si bien ressentir, un monde où tout se mange et se fait manger, on l’on tue et se fait tuer pour des raisons similaires. » L’influence du roman-fleuve de Melville est néanmoins évidente dans la destinée du personnage. Richard Harris, dont le visage s’apparente ici à une cartographie de la douleur, trouvera un rôle très similaire en 1977 dans le très beau film de Michael Anderson, Orca.

 

Espérons que le succès du Revenant remette en lumière le film tristement méconnu et incontestablement supérieur de Richard C. Sarafian.

 

Retrouvez notre critique de The Revenant.

 

                                                                                                                      Grégory Cavinato

Membre de l’UPCB (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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