Les Chefs d’oeuvre oubliés… Mademoiselle (1966)

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1966, de Tony Richardson – France / UK

Scénario : Jean Genet et Marguerite Duras

Avec Jeanne Moreau, Ettore Manni, Keith Skinner, Umberto Orsini, Georges Aubert et Gérard Darrieu

Directeur de la photographie : David Watkin

Musique : Antoine Duhamel

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pas de Printemps pour Manou

 

Le « Free Cinema » anglais (représenté par des cinéastes jeunes et « en colère » tels Tony Richardson, Lindsay Anderson et Karel Weisz), mouvement cinématographique de la fin des années 50, a produit un nombre considérable de films d’auteurs hors normes. Tony Richardson est le seul réalisateur de ce mouvement à avoir fait le pont avec la concurrente Nouvelle Vague française, grâce à Mademoiselle, production anglaise tournée en France, en langue française. Le cinéaste collaborait pour la première fois avec Jeanne Moreau et la romancière Marguerite Duras (qui réécrit en dernière minute le scénario de Jean Genet à la demande l’actrice) avant The Sailor From Gibraltar (1967), adaptation d’un roman de cette dernière.

 

A l’origine de Mademoiselle, il y a un scénario intitulé « Les Rêves interdits / L’Autre versant du Rêve » rédigé en 1951 par le romancier Jean Genet pour l’actrice Anouk Aimée, en cadeau de fiançailles. Leur union étant tombée à l’eau, le scénario finit dans un tiroir et il faudra attendre une quinzaine d’années pour que le projet se concrétise enfin. C’est Jeanne Moreau, amie de Genet, qui propose le scénario à Tony Richardson, qui désirait ardemment travailler avec elle.

 

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L’actrice incarne une sévère institutrice, vieille fille vivant dans un petit village de campagne au fin fond de la Corrèze, avec ses paysans, son maire, son brigadier de gendarmerie… Rongée par la frustration sexuelle (les mâles de la région ne sont pour la plupart que des rustres paysans), Mademoiselle (nous ne connaîtrons jamais son nom – influence du style « nouveau roman » de Duras) trouve un exutoire dans des actes de violence aléatoires, notamment la pyromanie. En effet, Mademoiselle sort la nuit pour aller incendier les fermes environnantes ou empoisonner les abreuvoirs du bétail. La scène d’ouverture, très impressionnante, nous la montre en train d’ouvrir les vannes d’un barrage pour inonder une ferme située quelques centaines de mètres plus bas. Les récoltes sont ruinées, le bétail noyé, brûlé vif, ou empoisonné… Et la police est sur les dents ! Pour les villageois, le coupable est tout désigné : il ne peut s’agir que de Manou (Ettore Manni), un bûcheron saisonnier italien, véritable séducteur, devant qui toutes les femmes de la région tombent en pâmoison. Alors que tout le désigne et que les villageois s’apprêtent à le pendre haut et court, Mademoiselle s’offre à l’innocent avant de l’accuser de viol. Le seul à deviner la culpabilité de Mademoiselle est Bruno, le jeune fils de Manou, tête de turc de l’institutrice avec qui elle entretient une relation vicieuse : elle l’humilie régulièrement en classe, notamment en racontant l’histoire de Gilles de Rais en commettant un parallélisme malvenu avec son père. Le jeune garçon désire secrètement Mademoiselle et, dans l’espoir de la séduire, porte les vêtements de son père. En vain ! La vieille fille préfère la virilité sauvage de Manou à la touchante maladresse de Bruno.

 

Malin, le scénario quitte les sentiers battus sur lesquels il s’engage (on pense d’abord avoir affaire à un récit érotique traditionnel, variation du roman Lady Chatterley), avec en point d’orgue une scène sexuelle fougueuse, sensuelle et animale en pleine nature, durant une nuit d’orage, entre la jeune femme et son « homme des bois. » Mais Mademoiselle est loin d’être une héroïne romantique. Le personnage s’apparente davantage à une psychopathe schizophrène digne de Marnie, une grande malade mise en scène deux ans plus tôt par Alfred Hitchcock. Comme chez Hitchcock, avec qui il partage un goût certain pour l’érotisme et la perversité, Tony Richardson multiplie les symboles freudiens, le plus évident étant ce petit serpent que Manou garde autour de la taille et qu’il demande à Mademoiselle de toucher lors de leur première rencontre ! La forte dimension sexuelle et voyeuriste du film se reflète dans la tenue que Mademoiselle revêt la nuit pour commettre ses crimes : rouge à lèvres, bas résilles, chaussures à talons, chapeau noir…

 

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Surprenante autopsie du désir fou qui détruit tout sur son passage, Mademoiselle (qui influença fortement Michael Haneke lorsqu’il tourna La Pianiste) aborde sans fard le thème des pulsions primitives (et non pas de l’amour, totalement absent du récit). Tour à tour hideuse et attirante, Mademoiselle méprise les hommes mais l’arrivée dans son monde de l’italien lui rappelle son besoin d’abandon charnel. Son désir, longtemps enfoui ou refoulé, se réveille subitement. En observant, cachée derrière un arbre, le corps de Manou au travail, Mademoiselle brûle à nouveau. Trop fort… Plus que de lui faire l’amour, Mademoiselle se livre pratiquement en esclave à Manou. Durant leur étreinte autour d’un lac et dans les champs, les amants se pourchassent sans prononcer un seul mot. Ils se séduisent en imitant des cris d’animaux : lui des oiseaux, elle, une chienne. Leurs gestes n’ont plus grand chose d’humain. Leur violence est primale.

 

Mademoiselle ne semble pouvoir trouver le plaisir que par un sentiment d’attraction / répulsion : elle désire Manou et le hait en même temps. Elle déteste les habitants de son village mais prend du plaisir en semant la désolation et le désarroi d’une bande de naïfs qui jamais ne la suspectent, elle, la gentille institutrice… Elle rêve de s’en aller, loin de cette petite vie trop tranquille, qui l’étouffe. Le crime est son seul échappatoire à la médiocrité de son existence. Remplaçons « Madame » par « Mademoiselle » dans la chanson d’Alain Bashung et nous ne sommes pas loin de la description du personnage : « Mademoiselle rêve d’artifices / De formes oblongues / Et de totems qui la punissent / Rêve d’archipels / De vagues perpétuelles / Sismiques et sensuelles / D’un amour qui la flingue / D’une fusée qui l’épingle / Au ciel… »

 

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En s’offrant à Manou puis en l’accusant de viol, Mademoiselle, telle une mante religieuse, le condamne à sa perte puisqu’il sera ensuite battu à mort par la populace. Mademoiselle, quant à elle, quittera les lieux du crime sans avoir été punie. Ce récit très noir se finit donc de façon très abrupte et amorale, comme tout bon film issu du « Free Cinema ». A l’aide d’une imagerie perverse et malsaine et de son style cruel et sarcastique, Tony Richardson, critique (déjà!) les relents xénophobes de la France profonde (nous comprenons dès le départ que le bellâtre italien n’a aucune chance de s’en sortir), comme le fera quelques années plus tard Yves Boisset avec son électrochoc Dupont Lajoie. Cet élément précis du scénario confère à Mademoiselle une dimension tristement moderne…

 

L’érotisme de Mademoiselle, innovateur et choquant pour l’époque, doit beaucoup à l’univers de Luis Buñuel (avec qui Jeanne Moreau venait de tourner Le Journal d’une Femme de Chambre, qui se déroulait lui aussi dans un village français en proie à la médiocrité), car les scènes à caractère sexuel sont assorties d’un caractère sadomasochiste très prononcé. Les lois du désir décortiquées par Genet et Duras n’obéissent pas aux lieux communs des scènes d’amour de l’époque : la mise en scène traduit subtilement les névroses profondes et les perversions impensables de l’héroïne et transfigure le bellâtre, extrêmement viril et musclé, pour rester fidèle à l’érotisation du corps masculin décrite par les deux romanciers. Tony Richardson avait réservé le rôle de Manou à Marlon Brando, qui l’a refusé et qui fut remplacé – seul réel reproche à adresser au film – par le trop fade Ettore Manni, acteur de seconde zone qui ne fait pas le poids face à Jeanne Moreau…

 

Comme Buñuel, Richardson s’amuse à tourner l’Église en dérision avec une scène un peu ridicule de procession, montrée en parallèle avec l’inondation provoquée par Mademoiselle. La dimension religieuse est néanmoins présente puisque l’on peut envisager Mademoiselle comme l’incarnation d’un démon envoyé sur Terre pour faire subir à un village plongé dans la xénophobie une punition divine. Un thème qui sera repris brillamment quatre ans plus tard par l’iconoclaste Joël Séria dans son provocant Mais ne nous Délivrez pas du Mal, avec ses deux gamines apôtres de Satan qui sèment la désolation dans un village de campagne où l’on retrouve Gérard Darrieu dans un rôle très proche de celui qu’il joue ici : un paysan franchouillard idiot.

 

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Visuellement, Mademoiselle dresse une peinture naturaliste d’une douce France rurale. La campagne est baignée dans un soleil permanent (la majorité de l’action se déroule en été), menacée par l’approche palpable d’un orage (et donc du chaos). La photographie en noir et blanc de David Watkins se montre ténébreuse (beaucoup de scènes se déroulent de nuit) et les plans statiques (aucune mouvement de caméra) ajoutent encore à l’ambiance mortifère. Aussi attirante que dangereuse, la campagne est perpétuellement bercée par les bruits de la nature et les cris des animaux (notamment lors de la scène de l’évacuation de l’étable inondée) qui ne sont guère épargnés puisque Mademoiselle passe ses terribles colères en les torturant : outre l’inondation d’une grange (qui noie l’enclos des chevaux, des vaches et des cochons), elle tue un lapin dans un geste de colère, fracassant son corps contre un mur, ou détruit les œufs d’un nid d’alouette. Cette cruauté envers tous les êtres qu’elle peut écraser fait de Mademoiselle un personnage maléfique inoubliable.

 

Projeté au Festival de Cannes, Mademoiselle a été reçu sous les huées des spectateurs et fut même à sa sortie taxé de film pornographique, de film « grotesque », d’une « parodie de drame paysan ». Une polémique qui semble aujourd’hui bien ridicule ! Trop en avance sur son temps, le film de Tony Richardson a depuis gagné en charme, en poésie, en érotisme et n’a rien perdu de son pouvoir de fascination. A la confluence de genres et d’inspirations, Mademoiselle apparaît même véritablement comme un film neuf, moderne, qui se sert du contexte hexagonal et d’une grande figure maléfique pour dépeindre la complexité des rapports humains, surtout lorsqu’ils sont liés par une haine tenace. Mademoiselle est surtout un triomphe personnel pour Tony Richardson, cinéaste sous-estimé dont l’œuvre entière serait à redécouvrir et pour Jeanne Moreau, qui démontre une fois de plus avec ce rôle complexe et risqué, son courage et son immense talent.

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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