Les Chefs d’oeuvre oubliés… Long Weekend (1978)

9tAjaxi1Jpfe62bRNiWSKKPJkvfLONG WEEKEND

 

1978, de Colin Eggleston – Australie

Avec John Hargreaves et Briony Behets

Scénario : Everett De Roche

Directeur de la photographie : Vincent Monton

Musique : Michael Carlos

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Cri d’un Corps Mourant, le Soir au-dessus des Jonques…

 

Sortir fébrile, sous le choc, le cœur encore battant mais HEUREUX de la projection de Long Weekend (découvert, puis redécouvert par l’auteur de ces lignes il y a quelques années dans deux de ses festivals préférés : « Off Screen », à Bruxelles et « Cinematik », à Piestany en Slovaquie), avoir l’intime conviction d’avoir découvert une œuvre unique en son genre et totalement inoubliable… et lire ensuite les commentaires des internautes sur les forums du site imdb est une expérience frustrante, désarçonnante, qui démontre, une fois de plus, le fossé générationnel entre les spectateurs de films de genre des glorieuses années 70 et ceux d’aujourd’hui.

 

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« Rien compris ! », « Quelqu’un peut m’expliquer ce qui s’est passé ? », « Finalement c’est quoi le message du film ? », « Ah bon, y’a un message ? », « Y’a pas de scénario », « Y’a aucune logique », « Une perte de temps, on ne sait même pas qui est le méchant »…

 

Ce besoin fondamental de rationalisation à tout prix, de logique et de compréhension de la moindre image d’un film, démontre malheureusement à quel point le cinéma fantastique de ces 20 dernières années et les mœurs des spectateurs ont été contaminés par le formatage, les formules toutes faites, le besoin de se positionner pour plaire à un public majoritairement adolescent et des gimmicks malhonnêtes comme la mode du found-footage, au détriment de l’ambiance, de l’originalité et de la véritable création d’univers personnels et singuliersIl y a fort à parier qu’un grand studio ne produirait jamais plus une œuvre aussi singulière, poétique, étrange et mystérieuse que Picnic At Hanging Rock (1975), le chef d’œuvre de Peter Weir, avec lequel Long Weekend, grand film culte de l’ « Ozploitation » (la vague des films de genre australiens des années 70-80), partage bien des points communs. Long Weekend lui-même est un film très difficile à marketer tant il ne rentre dans aucune case bien précise, comme l’ont d’ailleurs prouvé son échec en salles, mais également celui de son remake de 2008. Film fantastique ? Survival à la Délivrance ? Conte de fée moderne particulièrement pervers? Thriller écologique ? Drame conjugal ? Documentaire animalier ?… Un peu tout ça à la fois, mais bien plus encore.

 

Même les différents posters du film, parfois complètement loufoques et sans le moindre rapport avec ce dernier, semblent bien incapables de se mettre d’accord sur la nature de Long Weekend et sur le moyen de le vendre, le faisant passer à l’occasion pour un vulgaire série Z. Résultat, malgré de bonnes critiques, un prix d’interprétation pour John Hargreaves et un certain succès à l’étranger, le film fut un retentissant flop financier dans son pays d’origine. Nul n’est prophète en son pays…

 

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Pour apprécier Long Weekend à sa juste valeur, il ne faut donc surtout pas tenter de rationaliser son scénario, mais se laisser emporter dans l’enfer de ce récit simple mais déchirant de la Nature meurtrie qui prend sa revanche sur l’Homme.

 

Long Weekend est l’histoire d’un couple de trentenaires momentanément séparés, Peter (John Heargraves) et Marcia (Briony Behets, épouse à la ville du réalisateur) qui, pour recoller les morceaux d’un mariage qui va à vau-l’eau, décident de s’offrir un weekend de camping sauvage de 4 jours sur une plage isolée du nord de l’Australie. Ils embarquent leur chien, leur équipement… et au grand désarroi de Madame, Monsieur emmène également sa carabine et son harpon. Après avoir fait des centaines de kilomètres, traversé une forêt touffue, s’être perdus dans l’obscurité sur le très long sentier qui les mène à la plage et passé la nuit dans leur voiture, le couple de citadins découvre au petit matin un endroit à première vue paradisiaque, ensoleillé et grouillant d’une faune sauvage et exotique… Cet endroit, Peter et Marcia vont très vite s’empresser (sans même s’en rendre compte) de le désacraliser et de le polluer dès leur arrivée.

 

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Peter, sous ses dehors charmants et romantiques, dévoile très vite sa vraie nature : il est le genre de beauf pitoyable qui se saoule sur la plage, puis jette ses ordures dans la mer ou dans les bois. Déjà en chemin, non content d’avoir heurté et tué un kangourou avec son pick-up, Peter avait jeté sa cigarette par la fenêtre, provoquant (sans le savoir) un feu de forêt. Dès la scène d’ouverture, à la ville, nous le voyons draguer une jeune minette et rouler des mécaniques avec ses lunettes de soleil dans sa luxueuse voiture de sport. Lorsqu’il passe chercher son épouse pour entreprendre le voyage, il sort sa carabine (son objet fétiche) et à l’insu de Marcia, la regarde dans son viseur avant de faire semblant de l’abattre, comme un enfant jouant avec son pistolet. Rien ne semble amuser Peter davantage que de faire un carton à la carabine sur de pauvres canards sauvages, afin de montrer sa prétendue supériorité en se défoulant gratuitement sur l’écosystème. Macho en diable, ce personnage peu reluisant est bien déterminé à reconquérir sa femme en lui montrant qu’il est un vrai « homme des bois ». La nature n’est donc pas pour lui une entité à respecter, mais une ennemie à dompter. C’est « Elle » qui devra se plier à ses exigences. Lors de leur première matinée sur leur lieu de villégiature, Marcia est réveillée par des coups de hache. « Pourquoi abats-tu cet arbre ? », lui demande-t-elle. « Pourquoi pas ? » lui répond Peter…

 

De son côté, la nature, Marcia l’a en horreur ! La jeune femme passe son temps à se plaindre et à s’ennuyer ferme, toujours avec sa bombe d’insecticide dans les mains. Sa première question, une fois le camping installé dans les bois, à une centaine de mètres de la mer, c’est « Comment on se débrouille pour aller aux toilettes ? »…

 

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Cette agressivité envers la nature cache chez Peter et Marcia une longue accumulation de frustrations diverses, notamment d’ordre sexuel et psychologique. On devine aisément que tous les deux ont fait preuve d’infidélité. Marcia, qui a subi un avortement il y a plusieurs mois, refuse de se donner à son mari, qui comptait pourtant sur ce weekend pour ranimer la flamme. Or, dès que Peter la quitte pour aller s’adonner au surf, Marcia se masturbe frénétiquement. Plus tard, la queue entre les jambes, Peter en est réduit à lire un vieux numéro de Playboy (celui de mars 1973, pour être précis) alors que sa femme roupille.

 

Mais ce que Peter et Marcia ne savent pas, c’est que Mère Nature a son propre système immunitaire et qu’Elle va se charger de prendre sa revanche (ou tout simplement de se défendre) contre cette invasion et, petit à petit, d’ « engloutir » ce cancer qui l’agresse sans scrupules. Dès lors commence une série d’évènements bizarres et inquiétants qui mettent le couple, coupé de toute autre forme de civilisation, à rude épreuve. Attaque d’animaux (un aigle dont Marcia a brisé l’œuf, des serpents, un opossum aux dents pointues, toute une faune exotique diverse et bigarrée : koalas, diable de Tasmanie, insectes, etc.), une mystérieuse ombre sous-marine qui suit Peter dans la mer, un harpon à la pointe acérée qui se déclenche tout seul, des réserves de provisions pourrissant à vue d’œil, et surtout… un mystérieux cri déchirant, strident et horrifique semblant venir de la plage…

 

Peter et Marcia trouvent échoué sur le littoral un drôle d’animal mort et dont le corps est en charpie (sans doute touché quelques heures plus tôt par un coup de fusil de Peter) : une femelle dugong (ou vache marine), mammifère marin proche du lamantin… Peter explique que les cris mystérieux qu’ils entendent depuis leur arrivée, entre la supplication d’un animal agonisant et les pleurs d’un enfant, sont certainement ceux du bébé de l’animal, sorti de la mer pour venir secourir son enfant d’un danger inconnu. Une légende raconte que les pleurs des dugongs ressemblent en tous points à ceux des bébés humains. Peter enterre l’animal, mais celui-ci, pourtant désespérément immobile, réapparaît plus tard mystérieusement.

 

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Au lieu d’unir le couple, ces évènements mystérieux et violents, les séparent encore davantage, au point où Peter et Marcia en viennent aux mains et que la jeune femme vole leur voiture pour s’enfuir, laissant Peter seul et apeuré, sa sacro-sainte virilité ridiculisée à tout jamais.

 

La terreur dans Long Weekend est (sur)naturelle et insidieuse car elle prend mille visages. Comme dans The Birds (Les Oiseaux) d’Alfred Hitchcock, aucune explication rationnelle n’est donnée sur la nature de la menace. Le film entre donc dans une dimension fantastique fascinante, avec un adversaire invisible. Mise en garde contre la stupidité karmique de se montrer irrespectueux envers la Nature, le film de Colin Eggleston est avant tout un film anxiogène qui fait monter la terreur en crescendo, avec une redoutable efficacité et des séquences qui font froid dans le dos, qui prennent à la gorge, rendant l’expérience du film souvent très inconfortable. Que ce soit lors de cette terrifiante et réaliste attaque animale venue du ciel, que l’on croirait sortie tout droit du chef d’œuvre d’Hitchcock ou encore lors de cette course désespérée de Peter dans un bois touffu aux branches brûlées et pourries, qui rappelle le périple de Blanche Neige dans la forêt noire, dans le merveilleux film de Walt Disney, Long Weekend ne laisse pas une minute de répit à ses protagonistes ou ses spectateurs, qui sortent de la projection complètement lessivés. Les 20 dernières minutes, quasi-muettes, sont un modèle de terreur auxquelles Colin Eggleston confère un aspect de conte de fée particulièrement tordu.

 

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Le film est évidemment bien aidé par des décors naturels dont l’exceptionnelle beauté cache habilement tous les dangers. Mais à cet aspect semi-documentaire, Colin Eggleston ajoute encore au récit une qualité onirique… Il est d’ailleurs possible d’interpréter tout le film comme un long cauchemar éveillé. La qualité de la photographie, tour à tour hypnotique et brutale, captant les centaines de détails de la Nature sauvage, joue évidemment un grand rôle dans la réussite du film.

 

L’effet le plus effrayant et mémorable de Long Weekend est le cri déchirant du mystérieux bébé dugong (que nous ne verrons jamais.) Ce cri reste en tête longtemps après la découverte du film. A noter également que le score de Michael Carlos, empreint d’une forte sensation de menace, est l’une des musiques de films d’horreur les plus mémorables des années 70.

 

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L’atmosphère claustrophobe et déroutante, jouant sans cesse avec l’esprit et les nerfs du spectateur. Elle résulte presque exclusivement d’un environnement dangereux (le film fut tourné sur une plage et diverses forêts de Phillip Island, à 50 km au sud de Melbourne, mais aussi à Bega, New South Wales), un procédé que l’on ne retrouve pas si souvent dans le cinéma d’horreur ou alors uniquement dans une poignée de chefs d’œuvre : Répulsion (1965, de Roman Polanski), Wake in Fright (1971, de Ted Kotcheff), Deliverance (Délivrance, 1972, de John Boorman), The Wicker Man (1973, de Robin Hardy), The Last Wave (La Dernière Vague, 1977, de Peter Weir), et Southern Comfort (Sans Retour, 1981, de Walter Hill) viennent à l’esprit…

 

Dans le cinéma horrifique plus traditionnel, la menace provient souvent de boogeymen divers, masqués et armés d’objets pointus. Les effets gore pallient trop souvent le manque de suspense… Dans le scénario particulièrement habile imaginé par Everett De Roche (scénariste des excellents Patrick (1978) et Razorback (1984)), allant à l’encontre de toutes ces facilités c’est la psychologie tordue des deux personnages principaux qui les condamne à souffrir et à vivre un véritable calvaire. Et puisque l’on parle de « calvaire », on devine d’ailleurs aisément que le cinéaste belge Fabrice Du Welz connaît Long Weekend sur le bout des doigts, tant l’influence du film se sent dans Calvaire (2004), où les Ardennes belges devenaient un terrain de chasse particulièrement âpre et surtout dans son sous-estimé Vinyan (2008), plongée dans la folie au fin fonds de la jungle thaïlandaise.

 

M. Night Shyamalan a sans doute vu Long Weekend lui aussi. Mais plutôt que d’en tirer un film de qualité comme son Sixième Sens, il cite cette influence dans son nanar cosmique The Happening (Phénomènes, 2008), où la Nature et la végétation se rebellent cette fois contre l’Humanité toute entière, notamment lors de cette scène mémorable, modèle de comique involontaire, où « Marky Mark Wahlberg » dialogue avec une plante en plastique. On en rit encore…

 

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En 2008, contre toute attente (puisque le film ne connut jamais un véritable succès, malgré sa réputation de film culte), Long Weekend eut droit à un remake très (trop ?) fidèle mais étonnamment réussi, signé par le solide artisan Jamie Blanks (Urban Legend), mettant en scène James Caviezel (le « Jesus H. Christ » de La Passion du Christ) et la belle Claudia Karvan (bien meilleure actrice que Briony Behets, maillon faible du film d’Eggleston), recyclant le scénario original d’Everett De Roche, qu’il suit à la lettre, avec pour résultat un manque cruel de surprises… En plus d’une photographie en tous points magnifique, ce remake qui ne s’imposait pourtant pas, très loin des formules du film d’horreur de son époque (les années 2000), réussit à conserver les frissons provoqués par un écosystème tout aussi fascinant, dangereux et anxiogène qu’en 1978. Long Weekend 2008 n’arrive cependant pas à la cheville de son aîné, la faute à des effets sonores trop chargés qui semblent sortir « d’outre-tombe » (notamment le cri déchirant de l’animal, grande réussite du film orignal, ici complètement raté) et de légers détails cherchant ci et là à rationaliser toute l’aventure, à la rendre plus concrète et moins mystérieuse, notamment en dévoilant à plusieurs reprises en gros plan le dugong échoué sur la plage et en dévoilant le cadavre de son bébé, alors qu’en 1978, ceux-ci restaient plus fantomatiques et donc, plus tragiques. Les quelques ajouts dans ce ramake sont en général maladroits et n’apportent rien de plus à un récit toujours aussi efficace…

 

Long Weekend Remake 2008James Caviezel et Claudia Karvan dans le remake de 2008…

 

Malgré sa totale inutilité, le film de Jamie Blanks est un bel effort, un exercice de recopiage appliqué, surtout au vu de la réussite exceptionnelle du film de Colin Eggleston. A noter que le directeur de la photographie du remake, Vincent Monton, était déjà réalisateur de seconde équipe sur le film original… un gage de qualité et de respect de l’œuvre !… Il n’est pas étonnant cependant de constater qu’en 2008, le public est une fois de plus resté circonspect face à un objet aussi étrange. Echec financier, ce nouveau film est sorti directement en dvd dans de nombreux territoires, parfois même retitré pour l’occasion d’un plus explicite « Nature’s Grave »…

 

Long Weekend, l’original, est un film épidermique qui, à l’instar d’un Massacre à la Tronçonneuse (dans un genre très différent) « salit » et agresse le spectateur. Il reste en tête très longtemps après sa projection et marque durablement une mémoire de cinéphile, de ses premiers plans sur une plage paradisiaque jusqu’au dernier, celui d’un harpon envahi par la végétation.

 

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Sans faire appel à des effets gore faciles, Colin Eggleston (1941-2002), modeste cinéaste dont Long Weekend, son deuxième long métrage après la comédie érotique Fantasm Comes Again (1977), restera malheureusement le seul titre de gloire, réussit à créer un sommet de l’angoisse et l’un des films phare d’une période très riche pour le cinéma de genre australien, jouant à part égale qualitative avec les classiques (mais beaucoup plus connus) Picnic At Hanging Rock (de Peter Weir), Mad Max et Mad Max 2 (de George Miller).

 

Un véritable chef d’œuvre sensoriel totalement méconnu, mais également l’un des films les plus étranges, cruels et formidablement beaux de l’histoire du cinéma.

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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