Les Chefs d’oeuvre oubliés… Le Septième Juré (1962)

le-septieme-jure-19028-1825827809LE SEPTIEME JURE

1962, de Georges Lautner  – FRANCE

Avec Bernard Blier, Maurice Biraud, Francis Blanche, Danièle Delorme, Jacques Riberolles, Yves Barsacq, Robert Dalban, Albert Rémy et Françoise Giret

Scénario : Pierre Laroche et Jacques Robert, d’après le roman de Francis Didelot

Directeur de la photographie : Maurice Fellous

Musique : Jean Yatove

 

 

 

 

 

 

Le lâche se rebiffe

 

Principalement connu comme un des champions de la comédie populaire et du polar français, affichant à son impressionnant palmarès des succès historiques comme Les Tontons Fligueurs, Les Barbouzes, Ne Nous Fâchons Pas, Mort d’un Pourri, Le Professionnel ou encore Flic ou Voyou, Georges Lautner (1926-2013), à qui la Cinémathèque de Bruxelles rend hommage cet été, s’est quelque fois aventuré hors de sa zone de confort avec une poignée d’œuvres aussi atypiques qu’étonnantes, mais toujours très réussies.

 

Les Bons Vivants (1965), film à sketches co-réalisé avec Gilles Grangier cachait, sous ses dehors de farce nostalgique, un réquisitoire pour la réouverture des maisons closes et une peinture très féroce de la petite bourgeoisie de province. En 1967, il réalisait La Grande Sauterelle, une étrange histoire d’amour érotique située au Liban, à l’esprit très « peace and love » et au scénario volontairement décousu.  En 1970, l’échec public et financier de The Road To Salina, un drame « hippie » en langue anglaise avec Mimsy Farmer et Rita Hayworth qui lui tenait beaucoup à cœur, poussa sans doute le réalisateur à reprendre ses activités d’amuseur dans les années 70 et 80 avec des films plus grand public. Dès lors, tout en restant un cinéaste de grande valeur, Lautner s’éloignera beaucoup moins des formules qui ont fait son succès.

 

Au sein de sa longue filmographie (42 longs métrages), Le Septième Juré s’avère lui aussi complètement à part. Si le style Lautner, « pop », jeune, dynamique et révolutionnaire (du moins en France) est facilement identifiable depuis le succès du Monocle Noir (1961), le cinéaste signe pourtant l’année suivante un drame exceptionnel, très éloigné du ton et des thèmes auxquels il nous a habitués. Son sixième film, Le Septième Juré, sans jamais se départir d’un goût prononcé pour l’humour et les dialogues savoureux, est un drame satyrique d’une noirceur étonnante, qui prend un virage inattendu dans son troisième acte.

 

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Lors d’une promenade dominicale, Grégoire Duval (Bernard Blier), un pharmacien sans histoire de Pontarlier, bon père de famille et influent notable du village, tombe sur une jeune femme dévêtue (Françoise Giret) qui prend un bain de soleil dans un coin isolé au bord du lac. Succombant à une pulsion soudaine, il se rue sur elle, tente de la violer et finit par l’étrangler pour étouffer ses cris… avant de fuir, répulsé par son crime. Le jeune Sylvain Sautral (Jacques Riberolles), un des nombreux amants de la jeune femme, (connue dans la région pour sa réputation de « scandaleuse »), est accusé du meurtre après une courte enquête particulièrement bâclée et un évident manque de preuves. Comble de l’ironie, voilà bientôt que l’assassin se retrouve juré aux assises qui doivent juger le jeune homme. Pris de remords et de plus en plus révulsé par les notables de la ville, ses amis, qui font tout pour expédier l’affaire et ainsi, condamner ce jeune libertin aux mœurs « peu convenables », Duval intervient à de nombreuses reprises durant le procès afin d’éclaircir les circonstances de l’assassinat, sans pour autant se compromettre. Ce faisant, il démolit petit à petit le dossier de l’accusation, au risque de se mettre ses amis à dos. Duval permet au jeune homme innocent d’être acquitté mais ce dernier se voit persécuté par les habitants du village, des braves gens qui, comme dans la chanson de Brassens, « n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux »… Duval, qui commence à éprouver une certaine sympathie, voire de l’admiration, envers le jeune homme, décide finalement de se livrer. C’est à partir de là que le pharmacien va tomber de haut… puisque malgré ses aveux… tout le monde refuse de le croire !…

 

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Comme il le fera trois ans plus tard dans sa comédie Les Bons Vivants, Georges Lautner nous livre ici une satire impitoyable de l’esprit étriqué des petites villes de provinces et de leurs notables, ces « bons vivants » qui refusent de voir la vérité en face et de condamner l’un des leurs, qu’ils savent coupable, par simple peur du scandale, du qu’en dira-t-on, au détriment de toute notion de justice… La seule chose importante est de sauvegarder les apparences vertueuses d’une petite ville convenable qui souffrirait d’un tel scandale. Mais le pire est peut-être encore cette insidieuse lâcheté qui permet à ces gens convenables de se persuader du bien-fondé de leur acte… « Finalement, en éliminant les éléments subversifs, nous rendons service à la communauté… » semblent se dire ces vieux messieurs investis de la justice divine.

 

Cette lâcheté dont fait preuve Duval lorsqu’il succombe à ses pulsions animales semble se transmettre comme un virus, comme dans un film de David Cronenberg. (Il serait d’ailleurs intéressant, improbable fantasme de cinéphile, de voir le cinéaste canadien s’attaquer à une nouvelle version du roman de Francis Didelot…) Ainsi, outre les notables de Pontarlier, même l’épouse de l’assassin fera tout pour sauvegarder les apparences et garder le secret de son mari. Sans la moindre hésitation ni même des scrupules à l’idée de partager la couche d’un tueur, la bonne bourgeoise pardonne son meurtre crapuleux à celui qui lui apporte confort, stabilité, ainsi qu’une réputation flatteuse dans toute la région.

 

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Bernard Blier livre une fois de plus une performance exceptionnelle, entre lâcheté, humanité perdue, bonhomie et une cruelle prise de conscience envers la communauté de faux jetons qui l’entoure lorsqu’il se rend compte de la gravité de son crime. Blier est un immense acteur aussi à l’aise dans le drame que dans la comédie et ses nombreuses cogitations en voix off sur sa condition d’assassin (même dans cette période pré-Michel Audiard, les dialogues sont fabuleux) font à elles seules tout le sel du film. Essayant dans un premier temps de relativiser l’importance de son crime, Duval trouve peu à peu son humanité et son courage, au point d’être rongé par les remords, une fois confronté à l’idée, au tribunal, de devoir condamner à mort une deuxième personne. Personnage sobre de père de famille lambda, faisant parfois preuve d’une certaine tendresse envers ses propres enfants, Duval déverse pourtant tout son sens de l’ironie lors des scènes du procès où il est confronté à un ridicule magistrat de l’accusation (Francis Blanche) bien décidé à requérir la peine de mort contre le jeune accusé.

 

Une seule scène, muette, suffit à résumer le personnage de Duval : seul, se promenant un soir dans les ruelles tristes de son petit village, il s’arrête pour observer deux amoureux qui s’embrassent contre un mur. Le regard de Bernard Blier, partagé entre jalousie et compassion est bouleversant.

 

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Lors du procès, le film de Lautner prend une dimension tragi-comique assez fascinante, quand il ne tombe pas dans la franche rigolade (Francis Blanche et une vieille dame bigleuse, témoin du meurtre, s’en chargent…) Mais ce n’est encore rien par rapport à un troisième acte qui tombe dans l’absurde le plus complet : confessant son crime à son épouse, à l’accusé remis en liberté, puis au commissaire de police, Duval se voit confronté à un mur : parce que c’est bien plus commode, personne n’accepte de le croire. Personne ne veut le condamner!… Refusant le scandale, le commissaire et la femme de Duval le font enfermer dans un asile afin « qu’il se remette de ses émotions »… Duval se retrouve confronté à un véritable enfer : coupable, prêt à payer sa dette envers la société… alors que celle-ci refuse de le punir!… En quelques scènes, Lautner arrive à créer une rêverie éveillée avec un sens de l’absurde digne d’un roman de Kafka.

 

Puisque l’on parle de « Blier », Le Septième Juré se rapproche dans ce troisième acte inoubliable de l’esprit absurde et tragi-comique de certaines œuvres de Blier Fils, Bertrand pour ne pas le nommer… un univers où des commissaires avinés déjeunent avec des assassins, où les crapules sympathiques s’avèrent souvent moins pathétiques que le monde qui les entoure et où des notables tristes récitent des monologues commentant leurs pires travers, avec une nostalgie mêlée de poésie, d’humour et de défaitisme à la française… Nous sommes bien là en plein « Buffet Froid » et il n’est pas inconcevable de penser que Bertrand, sans rien enlever à son propre talent, immense, a du admirer le film de Lautner et la performance de son père avant de passer à la réalisation et de nous offrir une poignée de chefs d’œuvres !

 

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Le Septième Juré s’impose également comme le digne prédécesseur du chef d’œuvre de Jean-Jacques Annaud, Coup de Tête (1979), dans lequel un footballeur (Patrick Dewaere) accusé – à tort – de viol, voyait son crime effacé par les notables du village après avoir marqué le but décisif qui porta leur petite ville en finale de la coupe.

 

On aurait bien vu Claude Chabrol s’emparer du roman de Francis Didelot pour en faire une de ces féroces charges anti-bourgeoisie dont il avait le secret, mais contre toute attente, Georges Lautner, qui démontre une fois de plus la diversité de son talent, s’en sort à merveille, conférant même à son œuvre de belles allures de film noir… On regrettera tout juste le manque de crédibilité du procès envers ce jeune homme innocent (absolument aucune preuve ne l’accable réellement), susceptible de faire dérailler le scénario. Mais l’âge du film aide à faire passer la pilule et cette « erreur » ajoute encore à l’absurdité de la situation et à ce profond sentiment d’injustice voulus par Lautner.

 

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Magnifié par un superbe noir et blanc, par les jolis décors montagnards baignés dans le brouillard de la région de la Franche-Comté, par une galerie de seconds rôles savoureux (Maurice Biraud, Robert Dalban…), par le talent immense d’un acteur au sommet de son art, par le style et la classe de sa réalisation et enfin, par son esprit contestataire conspuant la lâcheté ordinaire et pointant du doigt les dangers du communautarisme, Le Septième Juré (qui eut droit à un remake télévisé en 2008 avec Jean-Pierre Darroussin), est un de ces chefs d’œuvre discrets du cinéma français, témoin d’une époque où celui-ci faisait preuve d’une vitalité apparemment inépuisable.

 

Que le film n’ait jamais été édité en DVD ou en BluRay est une absurdité en soi, ainsi qu’une injustice à réparer d’urgence…

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’UPCB (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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