Les Chefs d’oeuvre oubliés… La Cage (1975)

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1975, de Pierre Granier-Deferre

Scénario : Pierre Granier-Deferre, Jack Jacquine et Pascal Jardin

Avec Lino Ventura, Ingrid Thulin, William Sabatier et Dominique Zardi

Directeur de la photographie : Walter Wottitz

Musique : Philippe Sarde

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tragédie en Sous-Sol

 

« La vie continue » : cette maxime navrante de banalité a brisé le cœur d’Hélène (Ingrid Thulin), il y a 5 ans déjà, lorsque son mari Julien (Lino Ventura) l’a quittée pour refaire sa vie ailleurs. C’est avec cette phrase qu’il est parti, croyant la rassurer et ainsi justifier son abandon. Depuis, elle se l’entend répéter sans cesse. Ecrivain à succès, Hélène ne manque de rien et a même obtenu lors de leur divorce (à l’amiable) leur superbe et spacieuse maison de campagne. Julien, quant à lui, est devenu par la suite un riche industriel autodidacte, bourreau de travail, fournissant des grues pour les plus gros chantiers du pays. Cela fait presque 2 ans que Julien et Hélène sont sans nouvelles l’un de l’autre, jusqu’au jour où ils se donnent rendez-vous pour envisager la vente de leur maison de campagne. Julien, désormais célibataire et sans attaches, quitte son chantier parisien en imaginant passer un week-end romantique avec son ex-femme. C’était sans compter sur la rancœur de cette dernière, toujours éprise de lui et bien décidée à obtenir des explications sur la fin de leur histoire d’amour. Profitant d’un moment d’inattention, Hélène fait tomber Julien par une trappe et lui fait faire une chute de 3 mètres au sous-sol, aménagé en cage, pour le garder à sa merci et ainsi, espérer le convaincre de reprendre leur vie commune. Un face-à-face surréaliste s’instaure entre le prisonnier, loin de tout et de tous (il n’a prévenu personne de sa destination) et sa geôlière, amoureuse transie mais déterminée.

 

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En 1975, Pierre Granier-Deferre était devenu un habitué des duels verbaux entre grands acteurs. Il renoue donc ici avec la formule qui a fait le succès en 1971 de La Veuve Couderc (avec Simone Signoret et Alain Delon) et surtout, la même année, du Chat (avec Signoret et Jean Gabin), à savoir la lente agonie d’un couple qui se déchire dans un lieu clos. Comme on ne change pas une équipe qui gagne, le réalisateur adapte sa formule gagnante à une trame de thriller psychologique et s’entoure à nouveau de la même équipe : son fidèle coscénariste et dialoguiste Pascal Jardin, le directeur photo Walter Wottitz, ainsi que le célèbre Philippe Sarde à la musique.

 

Comme Le Chat, La Cage s’ouvre (façon de parler) sur un paysage de ville industrielle envahi par ces grues qui éventrent des maisons pour faire place à d’horribles chantiers où pousseront bientôt des gratte-ciels immondes. C’est le monde de Julien, un univers de béton déshumanisé, où tout va vite, où le progrès importe plus que la vie. Mais nous changeons de décor dès la fin du générique puisque Julien se retrouve en pleine campagne, dans la maison qu’il partageait autrefois avec son ex-femme. Pour lui, la vie a continué mais pour Hélène, elle s’est arrêtée tout net, sans qu’elle ait jamais pu comprendre les raisons de cet échec conjugal. Encore très belle et sollicitée par les hommes autant que par les éditeurs, Hélène est pourtant devenue une âme en peine rongée par la solitude. Elle se sent trop jeune pour être seule et a peur de vieillir, de devenir « une de ces vieilles dames qui n’ont plus le courage de marcher ou de manger. » Romantique, pas pragmatique pour un sou, rêveuse, envisageant sa vie comme un conte de fées profondément moral, Hélène refuse de tourner la page et ne peut imaginer refaire sa vie avec un autre homme, une option qui lui semblerait tout à fait déplacée, en violation de ses engagements matrimoniaux. Malgré les 5 ans qui les ont séparés, l’intellectuelle scandinave voit encore Julien comme son mari, dont elle attend le retour en vain.  

 

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Dans ce drame conjugal contenant des éléments de thriller psychologique et de comédie noire, Ingrid Thulin joue une sorte de version jeune de la Clémence qu’incarnait Simone Signoret dans Le Chat : délaissée, frustrée, moins désirable qu’autrefois, elle est celle qui, au bord de la folie, dépasse la limite de la légalité dans l’espoir de récupérer celui qu’elle aime. Dans Le Chat, Signorait tuait l’animal de compagnie de son mari. Ici, Hélène l’emprisonne.

 

Le personnage incarné par Lino Ventura s’appelle Julien, comme celui de Jean Gabin dans Le Chat. Tous deux sont coupables de paresse affective envers leurs épouses respectives, à la différence près que le Julien de La Cage a compris depuis longtemps qu’il devait fuir cette vie de couple malsaine et auto-destructrice. Dans Le Chat, Gabin reportait le peu d’affection dont il était encore capable sur un chat trouvé dans la rue. Dans La Cage, Ventura s’est réfugié dans le travail, au point d’en oublier toute vie sociale et conjugale.

 

Malgré un stratagème bien élaboré, Hélène ne sait pas combien de temps elle va garder Julien et jouer les geôlières, mais dans son esprit, ils ne seront désormais plus jamais séparés. Elle n’a (à priori) aucune intention de l’assassiner puisqu’elle lui cuisine ses plats préférés et lui a aménagé une cellule relativement confortable, avec un coin toilettes, des biscuits (des « Petit Lu ») et des cigarettes à volonté (bien qu’il ait arrêté de fumer depuis des années…) Tout ce qu’elle veut, c’est le garder suffisamment longtemps pour qu’il ne puisse plus se dérober, qu’il lui parle, qu’il lui dise ce qu’elle voudrait entendre. Avec lui, elle veut parler de tout : « De Dieu, de toi, des autres, des fleurs… », annonce-t-elle à son prisonnier décontenancé et taiseux. Seulement voilà, ce qu’elle veut entendre, Julien n’en a pas la moindre idée et ses efforts pour s’excuser d’avoir été un mauvais mari ne la trompent pas. Julien n’a que très peur de remords et Hélène n’est pas dupe.

 

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Dans un premier temps, Julien, furieux et colérique, tente tout pour s’échapper : casser la plaque de métal qui fut autrefois une fenêtre (impossible!), bricoler la serrure de la porte de sa cellule avec les moyens du bord (raté!), faire du bruit pour ameuter les voisins (un échec !)… Il va même jusqu’à se cacher sous son matelas et faire le mort pour attirer Hélène dans la cellule, mais rien n’y fait : sa cage est un tombeau ! Il essaie alors d’amadouer Hélène avec des banalités, en complimentant son café. Mais cette dernière, pourtant douce et charmante, reste intraitable.

 

Le huis-clos vire graduellement à l’affrontement verbal, à une confrontation lourde de malaise entre une femme psychologiquement fragile et un type un peu rustre, décontenancé et totalement impuissant. Dans sa deuxième partie, le film de Granier-Deferre s’impose davantage comme un drame conjugal, mettant de côté l’aspect thriller. Résigné à rester enfermé après maints efforts pour s’échapper, Julien accepte enfin de parler avec Hélène et pour la première fois peut-être, réellement de l’écouter. Hélène se sent usée, elle se considère comme un objet obsolète, remplacée comme une vulgaire voiture dans un jeu cruel inventé par les hommes.

 

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Hélène : « Bien sur, on n’a pas le droit d’enfermer quelqu’un! Mais on a le droit de bousiller la vie des autres, de promettre la lune et les planètes et puis bonsoir !… Le pire ce n’est pas de changer physiquement, mais à l’intérieur. Je n’ai pas changé. Je suis pareille que quand tu m’aimais… Julien, pourquoi on n’a pas eu d’enfants toi et moi ? »

 

Julien : « Je ne sais pas. Peut-être par égoïsme. Au début on avait dit « plus tard » et puis… »

 

Hélène : « Tu n’en voulais plus parce que tu savais que tu partirais. C’est pas vrai ? »

 

Julien : « Peut-être. »

 

Hélène : « Ca n’aurait rien changé pour nous deux ? »

 

Julien : « Je ne sais pas, Hélène… Je ne suis pas un inconscient, tu sais. Je fais semblant de ne pas me rendre compte, c’est pour avancer ! C’est pour ne pas m’arrêter en chemin. Si j’en suis arrivé où j’en suis, c’est pas par hasard, figure-toi ! Et si je suis aveugle, c’est exprès, c’est pour ne pas me perdre !… Bien sur dans ces cas-là, ceux qu’on aime trinquent en premier. Mais ce n’est pas par plaisir, je ne suis pas un salaud ! Je fonce, c’est tout ! C’est vrai, j’ai foncé dans le travail, comme un dingue, sans m’arrêter. J’ai travaillé, MOI ! Travaillé, tu comprends ? Travaillé ! Oui… Sans doute au détriment de l’affection, de l’amour, de la tendresse. Y’a peut-être des hommes qui peuvent faire les deux, des surhommes, eh ben pas moi ! Là ! Alors j’ai peut-être piétiné un petit peu sur nous deux… et je m’en rends compte maintenant. Et je te demande pardon. Voilà…. Hélène, tu m’écoutes ? »

 

Hélène : « Oui oui, ça cuit ! »

 

Julien : « Ca cuit ! Je te demande pardon et tu me dis que ça cuit !… »

 

Hélène : « Tu avais l’air lancé, je ne voulais pas te couper. Mais c’est un peu décousu tout ça. Tu étais parti pour avoir tous les torts et tu es en train de te couvrir de fleurs ! »

 

Julien : « Mais on ne peut pas toupours avoir tous les torts parce qu’on est un homme, Hélène ! Il faut que tu te mettes ça dans le crâne ! »

 

Hélène : « Rien n’est tout blanc ou tout noir. On a tous des bons et des mauvais côtés. Ce discours-là, je le connais ! Il ne me suffit pas. »

 

Julien : « Oh, c’est vrai, j’oubliais ! Tu es plus exigeante que ça, toi ! Tu es d’une autre trempe. Rigoureuse, inflexible, sans concessions ! Mais qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Que t’es une sainte ? Et je suis une crapule ? Bon ben ça va, je te le dis, ça y est ! Ecoute Hélène, tu sais ce que tu vas faire ? Tu vas prendre ta machine et écrire noir sur blanc tout ce que tu veux que je te dise. Après tu me donnes le papier, je l’apprends par cœur et je te le récite, en pesant chaque mot, avec conviction !… Hélène, va chercher la clé avant qu’on se haïsse vraiment… »

 

Hélène : « Non. »

 

Julien : Mais enfin, je ne peux plus rien faire moi ! Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

 

Hélène : « Je ne sais pas. »

 

Julien : « Mais tu comptes me garder jusqu’à quand ? Jusqu’à quand, Hélène ?! »

 

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Hélène ne sait pas. Loin de la réalité, peut-être suicidaire, sa seule ambition est de garder Julien enfermé autant qu’il le faudra, pour peut-être enfin former ce couple fantasmé, une chimère dont elle rêve encore à cause de son incapacité totale à aller de l’avant, à pardonner. Hélène se morfond dans une nostalgie romancée qui la submerge et l’étouffe. Elle se remémore en vain un passé idyllique qui ne l’était sans doute pas tant que ça ! Julien et Hélène sont tous les deux coupables de la mort de leur couple, mais Hélène s’est muée en une victime impuissante et passive du temps qui passe et d’une misère affective dans laquelle est s’est retrouvée prisonnière elle aussi. Elle est persuadée qu’elle ne peut vivre sans Julien mais n’imagine pas l’éventualité que pour lui, cette vie était un enfer. Trop effrayée par la solitude, Hélène préfère vivre en enfer, comme Gabin et Signoret, à jamais prisonniers l’un de l’autre dans Le Chat… Aucun des deux n’a tort, aucun des deux n’a raison. Julien se rassure en se disant, c’est bien pratique, que « la vie continue », en oubliant des responsabilités qu’il considère ne plus être siennes. Hélène dépasse le seuil de la folie mais Julien est coupable de l’avoir abandonnée et poussée à bout.

 

Julien : « Mais qu’est-ce que je te dois ? De la reconnaissance parce que tu m’as aimé ? Mais je t’ai aimée moi aussi ! Mais tu l’as eue ta part. Comme moi, ni plus, ni moins. Et y’a que toi de volée ? Parce que j’ai refait ma vie ? Est-ce que je vis heureux, satisfait ? Est-ce que je t’ai remplacée ? Mais moi aussi je suis resté les mains vides ! Et j’en ai pas voulu au monde entier. Même pas à toi. Parce que j’ai été heureux avec toi, Hélène. Oui heureux. Seulement heureux il ne fallait l’être qu’avec toi. Uniquement avec toi. Quand j’étais gai, tu me soupçonnais tout de suite. Tu avais peur que ma gaieté soit pour d’autres. Ou à cause des autres. Tu avais peur que je respire ailleurs sans toi. Alors moi ta peur j’ai fini par l’attraper comme une maladie. Je n’osais plus être gai et je suis devenu un homme triste. Alors j’ai eu peur moi aussi, Hélène. Peur d’étouffer. Et J’avais envie de vivre, tu comprends ? VIVRE ! C’est pour ça que je suis parti ! Pas à cause d’une autre femme. A cause de toi. »

 

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La vérité est que ces deux-là sont tout simplement incompatibles. La thématique était déjà centrale dans Le Chat, mais ici, seul Julien en est conscient. Hélène, aveuglée par la tristesse, ne veut l’accepter. On le comprend dès le départ, l’histoire de Julien et Hélène n’a aucune issue heureuse possible. Les excuses de Julien semblent forcées et ses explications sonnent faux. De toute façon, Hélène n’est pas prête à les entendre et fait la sourde oreille. Leur échange se transforme très vite en un dialogue de sourds. Julien est davantage préoccupé à l’idée de s’évader que de s’appliquer à régler le problème. Lors des premiers jours de sa captivité, plutôt que d’essayer de dialoguer, il préfère s’inquiéter de la cuisson de son tournedos… Lui, l’homme de la ville vivant à 100 à l’heure, elle, la romantique désespérément seule dans sa grande maison perdue au milieu de nulle part : une opposition ville / campagne souvent présente dans l’œuvre de Granier-Deferre. Le cinéaste a beau regretter la transformation des villes de l’époque en d’horribles métropoles déshumanisées (un monde qui a fait perdre son âme à Julien au profit de son compte en banque), il n’hésite pas non plus à égratigner une campagne morne où le temps semble s’être figé à jamais et qui, plutôt que de permettre à son héroïne de s’épanouir, a eu l’effet inverse et l’a rendue obsessionnelle, prisonnière de ses certitudes et de ses idées fixes, incapable (beau paradoxe pour un écrivain) de s’imaginer un avenir ailleurs.

 

Le choix de Lino Ventura, acteur physique et viril par excellence, est une excellente idée. Privé de ses principaux atouts, l’acteur joue un personnage décontenancé, émasculé, vulnérable, mais malgré tout têtu comme une mule! Avec une conviction désarmante, Lino Ventura fait du Lino, faisant les cent pas dans sa cage et haussant la voix avec des dialogues cinglants. La star porte sur ses larges épaules la totalité du film. Mais la très bergmanienne Ingrid Thulin n’est pas en reste, particulièrement touchante en femme désemparée et pétrie d’amertume, que l’on aimerait pouvoir consoler.

 

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Malgré quelques accès de violence choquants dans le dernier acte, Pierre Granier-Deferre s’éloigne du thriller traditionnel à la Fatal Attraction ou Misery pour mieux se concentrer sur cette histoire d’amour impossible. Les critiques de l’époque ne furent pas particulièrement tendres ou enthousiastes, considérant l’aspect thriller / suspense moins réussi que le drame psychologique, taxant le film d’œuvre mineure dans la carrière de son réalisateur, un film hybride naviguant entre deux eaux. Certes, Granier-Deferre n’atteint pas les sommets atteints par Le Chat (son chef d’œuvre), mais La Cage est sans doute son film le plus sous-estimé, tant la psychologie complexe de ses deux personnages et une bonne dose d’humour noir résonnent longtemps après la vision.

 

Mélancolique, cruel, triste à souhait, mais toujours passionnant, La Cage se termine pourtant par une pirouette inattendue et sur un long rire hystérique qui lui confère une dimension ambiguë bienvenue. Pas si mal pour une œuvre « mineure » !

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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