Les Chefs d’Oeuvre oubliés… I… Comme Icare (1979)

I_comme_IcareI… COMME ICARE

1979, de Henri Verneuil – FRANCE

Scénario : Henri Verneuil et Didier Decoin

Avec Yves Montand, Michel Albertini, Michel Etcheverry, Didier Sauvegrain, Jacques Sereys, Roger Planchon, Pierre Vernier, Jacques Denis, Roland Blanche et Brigitte Lahaie

Directeur de la photographie : Jean-Louis Picavet

Musique : Ennio Morricone

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Y-a-t-il un flic pour sauver le Président ?

 

Le brûlot politique est une denrée rare, un genre populaire dans les années 70, mais auquel peu de réalisateurs français ont réellement osé se frotter. Les deux représentants les plus prestigieux du genre furent Yves Boisset (Un Condé, L’Attentat, R.A.S., Dupont Lajoie, Le Juge Fayard dit « le Shériff ») et bien entendu, Costa-Gavras (L’Aveu, Etat de Siège, Section Spéciale, Missing) dont le chef d’œuvre, Z, Oscar du Meilleur Film Etranger en 1970,  reste le mètre-étalon du genre. Signe des temps, preuve de la mainmise des chaînes de télévision sur le cinéma français, le genre a pratiquement disparu. Malgré quelques valeureux essais de raviver la flamme, notamment avec les récents (et excellents) La Conquête (2011), de Xavier Durringer, sur l’ascension au pouvoir du Président Sarkozy, L’Ordre et la Morale (2012), de Matthieu Kassovitz, sur la prise d’otage de la grotte d’Ouvéa et L’Enquête (2015), de Vincent Garencq, relatant l’Affaire Cleartream, le film politique, considéré comme trop « dangereux » dans une cinématographie produite en masse par de grosses corporations, semble devenu obsolète. Graduellement, le genre est mort de sa belle mort et un cinéaste précieux comme Yves Boisset se voit désormais relégué à la réalisation de téléfilms de luxe pour le petit écran… Racisme, corruption des élites, complots meurtriers, Guerre d’Algérie, portraits peu glorieux de personnages politiques publics… des pans entiers de l’Histoire qui doivent rester cachés!… Des pamphlets désormais impensables pour une diffusion en prime-time sur TF1…

 

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En 1979, après une série de blockbusters divertissants et très populaires (Le Clan des Siciliens, Le Casse, Peur Sur la Ville), Henri Verneuil, sans doute inspiré par la vague de thrillers paranoïaques américains des années 70, décida lui aussi de tenter l’exercice avec deux œuvres on ne peut plus différentes mais tout aussi réussies : I… Comme Icare (1979) et Mille Milliards de Dollars (1982), dans lequel Patrick Dewaere incarnait un journaliste en danger, chargé de démêler les secrets d’une multinationale américaine cherchant à prendre le contrôle d’une société d’électronique française pour distribuer illégalement ses produits à un pays tiers, avec lequel les firmes américaines n’ont pas le droit de traiter. Son enquête l’amène à des révélations peu flatteuses sur le passé des dirigeants de l’entreprise, ayant profité de la Seconde Guerre Mondiale pour s’enrichir. Un film brillant, inspiré par certains méfaits commis par les firmes ITT et IBM.

 

Trois ans plus tôt, le tout aussi ambitieux I… Comme Icare était la première œuvre cinématographique, douze ans avant J.F.K. d’Oliver Stone à aborder (de manière déguisée) les circonstances de l’assassinat du Président Kennedy et la théorie du complot qui entoura cet assassinat politique sur lequel plane aujourd’hui encore beaucoup de zones d’ombre.

 

Si Verneuil, pour des raisons légales mais également de pudeur, déguise les noms des protagonistes, aucun doute sur ses intentions puisque le nom du tueur / bouc-émissaire que l’on trouve dans son film, « Daslow », est un anagramme du nom de l’assassin « officiel » du Président américain, « Oswald ». L’ensemble du film se déroule dans un pays fictif qui évoque cependant fortement les Etats-Unis (la devise du pays est le dollar). L’action se déroule dans un décor volontairement neutre et le scénario recèle un aspect international (les panneaux indicateurs sont écrits dans une multitude de langues), rendant le drame universel et possible dans n’importe quel pays.

 

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À la suite de l’assassinat en place publique du président Marc Jarry récemment réélu, une commission d’enquête dirigée par le président de la Haute Cour de Justice est instituée afin d’élucider les circonstances de l’attentat. Le rapport final de cette commission précise qu’il n’y a eu qu’un seul tireur, Karl-Erich Daslow (Michel Etcheverry), un jeune marginal ayant agi par folie et avec préméditation avant de se suicider. Affaire classée.

 

Ces conclusions hâtives ne satisfont pas le procureur Henri Volney (Yves Montand), membre de la défunte commission, à qui sont remis les pleins pouvoirs afin, deux ans après les faits, de continuer l’enquête, une nomination qui ne manque pas d’offusquer ses collègues. Avec l’aide de ses collaborateurs, le procureur récupère plusieurs films amateurs ayant capturé l’assassinat, ce qui lui permet d’identifier neuf témoins susceptibles d’apporter de plus amples informations (dont une jolie strip-teaseuse incarnée par Brigitte Lahaie !)… En effet, sur l’un de ces films, quelques secondes après les coups de feu mortels, on voit le regard de ces neuf personnes se diriger vers la fenêtre d’un immeuble où l’on distingue nettement la silhouette d’un deuxième tireur. À l’issue d’une longue enquête, il s’avère que huit des neuf témoins sont décédés de causes suspectes (un accident de la route, un assassinat sous couvert de légitime défense, une pendaison, etc.) Le dernier témoin, craignant pour sa vie, est retrouvé et sollicité pour identifier le deuxième tireur. Il passe en revue des photos de divers suspects, et, si aucun d’eux ne correspond à l’homme qu’il a vu, il identifie néanmoins un personnage présent sur la scène du crime, dont il a remarqué qu’il ouvrait son parapluie (en ce jour ensoleillé) pour signaler à l’assassin embusqué le moment précis où il devait tirer : il s’agit de Carlos de Palma, un membre de la pègre, autrefois blanchi par Richard Mallory, directeur des activités secrètes aux services spéciaux et haut placé dans le gouvernement.

 

La présence du deuxième tireur et l’identification de Mallory en tant que suspect principal entérinent la thèse du complot. Encore faut-il maintenant étayer cette thèse. Parallèlement, Volney s’intéresse à l’assassin « officiel », Karl-Erich Daslow, retrouvé « suicidé » quelques minutes après l’attentat. Le procureur recrée les circonstances survenues deux ans plus tôt et découvre que l’assassinat, tel qu’il a été décrit par l’enquête de la Commission, est techniquement impossible à reproduire, à cause de l’emplacement des douilles des munitions qu’aurait utilisées Daslow.

 

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L’équipe du procureur organise le cambriolage de l’appartement de Mallory. Volney découvre une cassette audio codée et comprend que l’enregistrement retranscrit les détails d’une opération d’envergure, consistant à discréditer, déstabiliser, engendrer des révoltes puis assassiner des chefs d’États, afin de les remplacer par des dictateurs à la solde des mystérieux comploteurs. Une nouvelle opération est prévue dans les heures qui viennent et le procureur se retrouve donc engagé dans une véritable course contre la montre pour prévenir un nouvel attentat. Le final décrivant cette opération s’inspire des événements ayant provoqué la chute du Président du Chili Salvador Allende et l’arrivée au pouvoir de la junte militaire dirigée par Augusto Pinochet.

 

D’autre part, Volney apprend que quelques mois avant l’attentat, Daslow avait participé à une expérience scientifique portant sur la soumission à l’autorité, inspirée par les travaux du psychologue américain Stanley Milgram. Volney conclut que Daslow était un être faible d’esprit qui pouvait se soumettre aveuglément à une autorité. Enfin, l’équipe découvre que la photographie montrant le prétendu assassin dans son jardin, le fusil du meurtre à la main, est un photo-montage.

 

Le passage le plus passionnant du film, véritable interlude aux allures de thriller science-fictionnel, recrée la fascinante expérience universitaire de Milgram, conduite au début des années 1960. Celle-ci démontre que deux volontaires sur trois peuvent être amenés, pour une somme dérisoire, à infliger un choc électrique dangereux, voire mortel, à une personne qu’ils ne connaissent pas, qui ne leur a rien fait et dont la seule faute est de s’être trompée dans un test de mémoire. Le cadre sérieux de l’université et l’autorité présumée des organisateurs de l’expérience suffisaient à légitimer, aux yeux des volontaires, une telle barbarie. L’expérience était truquée et aucune décharge électrique n’était réellement infligée. La « victime » était en fait un acteur. Le film entier repose sur cette démonstration scientifique de la capacité chez certains quidams à se soumettre aveuglément à une quelconque autorité, comme si l’obéissance automatique face au port d’un képi légitimait de manière intrinsèque les tortures les plus cruelles. En cela, I…Comme Icare fait froid dans le dos.

 

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Tout événement relatif aux thèses du procureur Jim Garrison, développées lors de sa longue enquête sur l’assassinat de Kennedy (et relatées en 1991 dans le film d’Oliver Stone avec Kevin Costner dans le rôle principal) sont évidemment volontaires. On retrouve dans I… Comme Icare divers éléments semblables à l’attentat de Dallas en 1963, comme la mise en scène possible de l’arme du crime, la photo truquée du bouc-émissaire avec un fusil, la participation possible des services secrets dans le complot, l’utilisation de la mafia comme intermédiaire, un film amateur témoin de l’assassinat, semblable à celui, historique, de Abraham Zapruder, et surtout : le rapport biaisé (volontairement ?) de la Commission Warren fantoche.

 

Le film s’appuie également sur l’allégorie d’Icare : « à trop vouloir s’approcher de la vérité, on se brûle les ailes. » L’Icare du film, c’est le procureur Henri Volney, incarné avec sérieux et détermination par un Yves Montand impérial, particulièrement impliqué dans un rôle de justicier qui lui tenait à coeur. Après avoir joué les élus assassinés dans Z, l’acteur fétiche de Costa-Gavras se retrouve cette fois du côté des enquêteurs.

 

Saluons également la prestation de l’impayable (et regretté) Roland Blanche, hilarant en cambrioleur à la petite semaine, mis en liberté prématurément pour aider l’équipe à cambrioler l’appartement du chef des services secrets. Avec un rôle très limité (quelques minutes de présence à l’écran), Roland Blanche, une vraie « gueule » de cinéma typiquement française, montrait une fois de plus tout son talent et sa truculence.

 

Outre son impressionnant travail de documentation à une époque où l’assassinat de Kennedy semblait être une affaire classée, Henri Verneuil nous livre une œuvre ambitieuse dont le suspense fonctionne à merveille, notamment lors de cette séquence où l’équipe du procureur s’introduit dans l’appartement du suspect pour le fouiller et y placer des micros. Seulement voilà, Mallory rentre plus tôt que prévu et le procureur doit le retenir au pied de son immeuble en lui faisant la conversation, tandis que ses hommes peinent à terminer le boulot. Une autre séquence, l’attente d’un témoin crucial dans une cabine téléphonique, alors qu’il se sait menacé de toutes parts, fait également monter une tension à couper au couteau. Verneuil n’avait pas son pareil pour installer une atmosphère anxiogène et à semer le doute dans la tête des spectateurs, confrontés à un vrai nid de vipères.

 

gr_i_icare-01Dans sa facture formelle, I… Comme Icare est certes un peu « plan-plan », la faute à une structure narrative forcément répétitive : le procureur et ses hommes enquêtent sur les lieux de l’attentat, puis reviennent au bureau pour tirer leurs conclusions et en débattre longuement. Plutôt qu’un manque d’ambition visuelle, nous préférons y voir les capacités d’un réalisateur prodige qui fait des merveilles avec une économie de moyens admirable et des décors réduits. Car malgré cet écueil, le film, qui s’appuie sur une atmosphère terriblement oppressante, reste passionnant de bout en bout. Verneuil retrouve l’atmosphère des meilleurs thrillers politiques américains traitant de la paranoïa, que ce soit The Manchurian Candidate (Un Crime Dans la Tête, 1962, de John Frankenheimer), The Parallax View (A Cause d’un Assassinat, 1974, d’Alan J. Pakula), voire même All the President’s Men (Les Hommes du Président, 1976, également d’Alan J. Pakula), autant que celle des films de son modèle le plus évident, Costa-Gavras. Le score mémorable d’Ennio Morricone, qui retrouvait Verneuil pour la sixième fois, ne gâche rien…

 

Davantage artisan qu’auteur, Verneuil n’est pas un réalisateur de la trempe de Costa-Gavras et son film manque de l’humour satirique qui avait fait de Z le chef d’œuvre que l’on sait. I… Comme Icare n’est peut-être pas aussi radical et maîtrisé que les œuvres de son modèle. On regrette une conclusion un peu trop précipitée, bien que particulièrement choquante. Une fois n’est pas coutume, on regrettera la durée trop courte du film, dont certains aspects passionnants (notamment du côté des comploteurs) auraient mérité d’être approfondis. Peu importe. Car au delà de l’allégorie d’Icare, de la théorie du complot et de l’importance historique de l’œuvre, le film est surtout une critique féroce et fascinante des plus hautes sphères du pouvoir, de l’abus de celui-ci, de la corruption à grande échelle dans nos sociétés modernes, ainsi qu’une réflexion passionnante sur l’obéissance aveugle aux ordres.

 

Au début du film, la télévision rediffuse les images du défunt président Jarry interrogé, au moment de son élection, sur sa politique pour les années à venir. Il déclare : « Voyez vous… Bernard Shaw disait : « Il y a des gens qui voient les choses comme elles sont et qui se demandent pourquoi, et… il y a des gens qui rêvent les choses comme elles n’ont jamais été et qui se demandent… pourquoi pas ? J’essaierai d’appartenir à cette deuxième catégorie. » »

 

I… Comme Icare célèbre les rêveurs et les idéalistes qui n’hésitent pas à braver le danger au risque de se brûler les ailes. Il dénonce par la même occasion le manque de courage et les crimes des partisans du status quo, les réactionnaires rétifs à toute forme de progrès, seulement intéressés par leur profit et leur enrichissement personnel, convaincus que toute forme de changement viendra ébranler leur petit monde bien établi, leur ordre et leur « morale ».

 

Oliver Stone prendra note et 12 ans plus tard, abordera à nouveau tous ces thèmes, cette fois sans changer les noms et les circonstances, pour raconter sa version de l’histoire officielle. Son chef d’œuvre, J.F.K. (1991) peut en effet se lire comme un brillant remake du film de Verneuil, dans lequel Kevin Costner, en martyr idéaliste, en justicier seul contre tous, déterminé à faire triompher la vérité, livrait une performance très proche, jusque dans les vêtements, la sobriété et la dignité, de celle d’Yves Montand. Un bien bel hommage à l’un des meilleurs films de Verneuil !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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