Les Chefs d’oeuvre oubliés… Figures in a Landscape (1970)

figuresFIGURES IN A LANDSCAPE

(DEUX HOMMES EN FUITE)

 

1970, de Joseph Losey – UK

Scénario : Robert Shaw, adapté d’un roman de Barry England

Avec Robert Shaw et Malcolm McDowell

Directeurs de la photographie : Henri Alekan, John Kohn et William Pigott-Brown

Musique : Richard Rodney Bennett

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fuite vers nulle part

 

Deux hommes s’évadent d’une prison, les mains attachées dans le dos, et se retrouvent en fuite dans un désert montagneux, poursuivis sans relâche par des geôliers anonymes, représentés par un hélicoptère noir très menaçant qui semble s’amuser à jouer avec eux et les narguer. Ils doivent traverser le pays totalitaire dans lequel ils sont enfermés et trouver refuge à la frontière, vers des contrées plus hospitalières. Les deux hommes ont beau s’être échappés, ils n’en sont pas moins toujours prisonniers de ce pays étrange. Qui sont-ils ? Quels sont leurs crimes ? Sont-ils coupables ou innocents ? Sont-ils fous ? Qui sont leurs geôliers ? Nous ne le saurons jamais, les rares informations données au compte-goutte ne permettent pas de le deviner, même s’il est permis d’émettre quelques hypothèses : le plus vieux, MacConnachie, dit « Mac » (Robert Shaw) est un vétéran bourru, violent, intimidant, fort en gueule, sans cesse au bord de la folie, n’hésitant pas à tuer des innocents de sang froid pour survivre ou pour leur voler de la nourriture. On devine qu’il a peut-être assassiné son épouse, dont il parle avec affection et regrets. Le plus jeune, Ansell, incarné par Malcolm McDowell (qui venait d’être révélé par If… de Lindsay Anderson mais n’avait pas encore tourné Orange Mécanique, de Stanley Kubrick), serait un délinquant sexuel, naïf, fragile, déséquilibré et en manque d’affection. Tout ça n’est que suggéré.

 

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Les deux hommes, qui se détestent au départ et n’hésitent d’ailleurs pas à le montrer, vont devoir faire contre mauvaise fortune bon cœur et s’entraider, chacun ayant besoin de l’autre pour survivre : malgré sa méfiance et la peur que son compagnon lui inspire (va-t-il l’égorger dans son sommeil ?), Ansell a besoin des techniques de survie que lui enseigne Mac. Ce dernier, quant à lui, a besoin de la présence rassurante du jeune homme pour ne pas sombrer complètement dans la folie et pour lui rappeler pourquoi ils fuient. Alors que la confiance entre les deux hommes s’établit tout doucement, sorte de relation père-fils particulièrement bizarre (ils s’insultent et se chamaillent constamment, chacun tentant de démontrer à l’autre sa supériorité physique et son courage), les forces déployées pour les capturer se multiplient et une partie de cache-cache géante s’engage, avec une armée de poursuivants en uniformes au sol, guidés par les indications de l’hélicoptère, que nos deux évadés, armés d’un fusil, tentent d’abattre à plusieurs reprises.

 

Figures in a Landscape était un projet difficile qui, après la parution du roman de Barry England à l’été 68, s’était enlisé dans de coûteuses démarches puisque plusieurs acteurs se décommandèrent en cours de négociations (notamment Peter O’Toole qui devait incarner Mac). L’adaptation nécessita l’intervention d’une dizaine de scénaristes avant que le scénario ne soit réécrit complètement en dernière minute, tandis que les lieux de repérages furent modifiés à plusieurs reprises. Dernier cinéaste arrivé sur le projet, Joseph Losey succédait à Fred Zinnemann, Peter Medak, John Huston et une poignée d’autres, qui furent tous envisagés et impliqués à des degrés divers. Losey n’aimait pas le roman, qui racontait la fuite de deux ressortissants britanniques, tous deux militaires, échappés d’un camp de concentration gardé par des ennemis aux yeux bridés, dans un décor qui évoquait la Corée ou le Vietnam. Jugeant ce récit trop raciste, le réalisateur proposa à sa star, Robert Shaw (Jaws), également romancier et éminent metteur en scène au théâtre, de réécrire le scénario à des fins plus humanistes. Shaw se réserva par la même occasion un rôle en or et quelques jolis monologues où se révèle petit à petit la folie et le côté suicidaire de son personnage ambigu. Le script, pas complet lorsque le tournage commença, fut réécrit au jour le jour par l’acteur.

 

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Prolifique réalisateur hollywoodien connu pour The Boy With Green Hair (1948), jolie fable sur le racisme, pour son remake de M le Maudit (1951) et pour le film noir The Prowler (Le Rôdeur – 1951), Joseph Losey avait été dénoncé par la fameuse « Commission de la Chambre sur les activités antiaméricaines » de Joe McCarthy et avait du s’exiler dès 1952 en Angleterre puis en France, accusé comme tant d’autres à Hollywood (Dalton Trumbo, Edward Dmytryk) de sympathies communistes, une accusation sans réel fondement. Il fut l’un des rares artistes blacklistés à avoir profité de son exil puisque certains de ses films européens lui donneront une grande renommée : The Damned (Les Damnés – 1963), The Servant (1963) Modesty Blaise (1966), Accident (1967), Secret Ceremony (Cérémonie Secrète – 1968), The Assassination Of Trotsky (L’Assassinat de Trotsky – 1972), Monsieur Klein (1976), Don Giovanni (1979) et surtout The Go-Between (Le Messager – 1971) qui remporta la Palme d’Or au Festival de Cannes.

 

Artiste engagé (à gauche), toujours intéressé dans ses films par un soin spécial apporté aux décors, Losey est attiré par le concept d’un film au déroulement et à la narration très simples, mais à la caractérisation et aux messages ambigus. Ici, rien n’est expliqué, seule l’action immédiate compte et les personnages, peu sympathiques au demeurant, ne deviennent attachants que sur le long terme, ce qui ne nous laisse pas le temps de les juger (sont-ils des victimes ou des monstres ?), simplement de trembler pour eux et de les soutenir jusqu’au bout, quelle que soit leur nature. Dans les mains d’un scénariste peu motivé, Figures in a Landscape aurait pu devenir un énième film d’action à suspense, comme on en voit tant. Mais le tandem Shaw-Losey transforme le roman de Barry England en un fantastique thriller cérébral et « existentiel », révolutionnaire dans son utilisation du mystère. Jamais nous ne saurons dans quel pays se déroule l’action (le film fut tourné entre juin et octobre 1969 en Andalousie mais les paysages extraordinaires évoquent tour à tour l’Amérique du Sud et ses paysages montagneux ou l’Asie et ses récoltes…) ni la nature exacte des crimes des deux hommes en fuite, celle du régime totalitaire qui les traque ou encore la manière dont ils se sont échappés. Robert Shaw épure le roman au maximum et Joseph Losey utilise cette épure à son avantage, se concentrant principalement sur la montée graduelle du suspense et sur une étude de caractères de deux personnages mystérieux obligés de s’entendre face à un danger constant et un environnement hostile.

 

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Losey fait une magistrale utilisation de très longs plans, particulièrement ceux du point de vue l’hélicoptère (filmés du cockpit) qui scrute le paysage de fond en comble à la recherche des fugitifs, ce qui revient à tenter de retrouver une aiguille dans une botte de foin. Le paysage, sublime, s’étend à l’infini mais sa nature semble en continuelle évolution : les deux hommes traversent une plage, des récoltes et des champs d’herbes hautes, des montagnes rocheuses, une plaine aride parsemée de nombreux bosquets, puis un vaste désert enneigé. Les saisons semblent changer d’une séquence à l’autre, ce qui confère au film un caractère fantasmagorique, voire onirique.

 

Le titre du roman (et ensuite du film) s’inspire d’une toile du même nom de Francis Bacon, représentant un homme assis sur un banc. Un tableau abstrait que l’on peut également voir comme une énorme tâche noire venant contaminer un paysage désert. Dans le film, la tâche noire est là également : cet énorme hélicoptère dont nous ne verrons jamais les pilotes et qui empêche nos protagonistes d’avancer et de se cacher, qui leur barre la route, comme pour les narguer constamment. Plutôt que des les mitrailler à vue, la machine les torture psychologiquement et les conduit au précipice de la folie. Les deux hommes ne sont plus qu’une abstraction, deux simples « formes » dans un paysage apocalyptique, dont le caractère de fin du monde renforce encore cet aspect fantastique étonnant dans un thriller.

 

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La réalisation des scènes d’action s’avère particulièrement efficace, l’atmosphère lourde de menace est joliment maintenue tout du long, la chorégraphie de la poursuite est impressionnante et le suspense réserve quelques beaux moments d’adrénaline pure, encore renforcés par l’utilisation d’un montage nerveux et du score menaçant de Richard Rodney Bennett, utilisé avec parcimonie (à l’opposé de nos blockbusters modernes, toujours noyés sous une musique orchestrale – toujours la même – omniprésente…)

 

Joseph Losey arrive à nous plonger dans le récit de deux hommes perdus dans un grand « nulle part », aussi bien physiquement que psychologiquement. Prisonniers d’un jeu cruel, leur survie éventuelle n’est jamais une garantie de paix ou de rédemption. A cet égard, la fin du film, parfaite, est très parlante et démontre une fois de plus l’ambiguïté et le nihilisme du personnage principal : (SPOILER) une fois la frontière franchie, ayant compris que sa vie à l’extérieur, sa vie en liberté, n’avait aucune valeur, aucun sens, Mac fait demi-tour, provoque le pilote de l’hélicoptère et, une fois son compagnon à l’abri, se livre à l’ennemi en se suicidant, criblé par les balles. Sa longue fuite en avant n’avait donc pour lui qu’une seule issue possible : la mort. (FIN DU SPOILER).

 

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Gros échec au box-office malgré les éloges critiques, Figures in a Landscape est malheureusement devenu un film très rare, uniquement disponible dans une copie DVD granuleuse et fatiguée qui ne fait pas honneur à la photographie exceptionnelle de l’œuvre. Voilà bien un film qui mérite une exploitation en haute définition ! Les rares fois où Figures in a Landscape fut diffusé à la télévision, il s’agissait d’une copie tronquée d’une bonne vingtaine de minutes, destinée à « augmenter le rythme du récit », preuve s’il en est que les intentions du cinéaste avaient été incomprises. L’influence du film de Joseph Losey, véritable chef d’œuvre oublié du cinéma britannique, fut pourtant indéniable puisqu’on en retrouve des traces dans divers films comme First Blood (Rambo), le récent Essential Killing (avec Vincent Gallo en guerrier taliban lui aussi poursuivi en terrain hostile), dans le cinéma de Michael Mann (l’idée d’être plongé directement dans l’action sans la moindre explication sur les personnages fut reprise dans Collateral, Miami Vice et Public Enemies) et surtout dans le fantastique Runaway Train (1985, de Andrei Konchalovski), sorte de remake ferroviaire dans lequel les personnages incarnés par Jon Voight et Eric Roberts semblent calqués à l’identique sur ceux de Robert Shaw et Malcolm McDowell.

 

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Le film de Losey se présente comme une parabole sur le combat que tout homme (sans distinction de race ou de nationalité) mène pour sa liberté. Toutefois, certaines séquences, notamment l’incendie de la plantation, évoquent des références politiques précises, comme la Guerre du Vietnam. Losey n’a jamais caché ses intentions, en déclarant : « Ces deux hommes fuient Nixon et les nouveaux fascismes, les terreurs du monde moderne symbolisées par cet hélicoptère noir et imposant, dont nous ne voyons jamais les pilotes. » D’ailleurs, les « méchants », dans leur poursuite des « héros » n’hésitent pas à détruire complètement les récoltes des paysans locaux pour arriver à leurs fins, comme si la capture de deux ennemis du régime était plus importante que le bien-être de la population.

 

On retiendra longtemps cette image de Robert Shaw, rampant dans un champ en flammes, qui se saisit à mains nues d’un petit serpent et qui engage la conversation avec ce dernier, en s’esclaffant de plus belle au risque de se faire repérer. Une brillante illustration de la folie et du chaos engendrés par la guerre et les régimes totalitaires, que l’on ne retrouvera à l’écran de manière aussi mémorable que quelques années plus tard, dans Apocalypse Now, de Francis Ford Coppola. Sombre et déconcertant, sorte de long cauchemar éveillé, Figures in a Landscape est définitivement un film difficile d’accès (impossible de s’identifier à ses héros ou à ses « méchants »), mais il n’en reste pas moins une expérience de « pur cinéma » absolument inoubliable.

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

 

 

2 Responses to Les Chefs d’oeuvre oubliés… Figures in a Landscape (1970)

  1. letty says:

    Bonjour
    merci pour votre bel article sur l e film de Losey.
    Je voulais signaler que je l’ai vu vu ce matin en projection de presse car Carlotta, la formidable maison Carlotta le ressort en salles en copie restaurée le 27 septembre prochain.
    Et c’est vrai que ‘est film très étonnant et très riche dans sa réflexion et le traitement de sa thématique avec une telle économie de mots !
    Allez tous et toutes au cinéma le 27 !!!!!
    Letty

    • Letty says:

      Bonjour
      merci pour votre bel article sur l e film de Losey.
      Je voulais signaler que je l’ai vu vu ce matin en projection de presse car Carlotta, la formidable maison Carlotta le ressort en salles en copie restaurée le 27 septembre prochain.
      Et c’est vrai que ‘est film très étonnant et très riche dans sa réflexion et le traitement de sa thématique avec une telle économie de mots !
      Allez tous et toutes au cinéma le 27 !!!!!
      Letty

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