Les Chefs d’oeuvre oubliés… Des Gens Sans Importance (1956)

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1956, de Henri Verneuil – FRANCE

Scénario : François Boyer et Henri Verneuil, d’après le roman de Serge Groussard

Avec Jean Gabin, Françoise Arnoul, Pierre Mondy, Yvette Etiévant, Dany Carrel, Lila Kedrova, Robert Dalban et Paul Frankeur.

Directeur de la photographie : Louis Page

Musique : Joseph Kosma

 

 

 

 

 

 

 

Nuit et brouillard

 

En janvier et février, la Cinémathèque de Bruxelles met à l’honneur Henri Verneuil (1920-2002), cinéaste populaire par excellence de l’époque la plus riche du cinéma français. Originaire de Turquie et débarqué à Marseille à l’âge de 4 ans, Verneuil est connu pour ses énormes succès mettant en scène Fernandel (8 films en commun, dont La Table aux Crevés, Le Mouton à Cinq Pattes et La Vache et le Prisonnier), Jean Gabin (5 collaborations dont Le Président, Un Singe en Hiver, Mélodie en Sous-Sol et Le Clan des Siciliens) et Jean-Paul Belmondo (8 films dont Cent Mille Dollars au Soleil, Le Casse et Peur Sur la Ville), au cours d’une carrière parsemée de 35 longs métrages durant laquelle il trouva davantage le succès public que critique.

 

Après quelques années passées à mettre en valeur Fernandel, qui lui donne sa chance dans le métier et dont il enrichit la longue carrière avec quelques uns de ses meilleurs films, Verneuil s’affranchit et quitte (momentanément) la registre de la comédie pour signer avec son (déjà) dixième film un des mélodrames les plus méconnus de sa carrière, mais aussi de celle de Jean Gabin : Des Gens Sans Importance, adaptation d’un roman de Serge Groussard.

 

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Des Gens Sans Importance est le pendant désespéré, tragique et pessimiste des Amants du Tage, que le cinéaste avait réalisé l’année précédente, une œuvre romanesque et passionnée qui relatait l’une des plus flamboyantes histoires d’amour du cinéma français des années 50, entre Daniel Gélin et (déjà) Françoise Arnoul. Pas d’envolées romantiques dans Des Gens Sans Importance, dont le titre, fataliste, résume bien la condition de son couple de personnages principaux, deux êtres tristement ordinaires, au quotidien morose, épuisés par des métiers abrutissants, condamnés à rester éloignés à jamais de ce genre d’émois que le personnage de Gabin qualifierait d’ailleurs sans doute de « farfelus ».

 

Jean Viard (Gabin) est un routier bourru qui ne trouve pas le réconfort et la chaleur dont il a besoin auprès de sa famille, avec laquelle il ne s’entend plus guère. Sa femme (Yvette Etiévant) et sa fille aînée (Dany Carrel) lui reprochent ses longues absences et le peu de temps à séjourner à la maison. Elles ne semblent pas comprendre le caractère ingrat et éreintant de son métier. De son côté, Jean reproche à sa fille sa folie des grandeurs et ridiculise ses envies de devenir actrice pour le cinéma. Seuls ses deux très jeunes fils, encore écoliers, semblent lui apporter un peu de joie. Avec son fidèle ami et coéquipier Berty (Pierre Mondy), Jean fait régulièrement la route Paris-Bordeaux. Les deux compères s’arrêtent souvent au relais « La Caravane », où Jean rencontre la jeune Clothilde (Françoise Arnoul), une bonne d’une vingtaine d’années, qui trime dans cet environnement masculin où des routiers mal élevés ont pour habitude de lui toucher les fesses. Jean et Clothilde, malgré leur différence d’âge, partagent une profonde solitude, un côté désabusé et un regard désespéré envers l’humanité et leur avenir respectif. Tout ça, paradoxalement, va les rapprocher. Voilà deux êtres qui ont le plus grand mal à croire au bonheur et qui ne connaissent plus le plaisir, des notions qui semblent leur être devenues complètement étrangères. Pourtant, un amour solide (bien qu’évanescent) naît entre eux, au point que Jean prévoit de quitter sa femme et ses enfants pour rejoindre sa belle. Mais suite à une violente altercation avec un contremaître zélé (Robert Dalban), Jean perd son boulot et se retrouve au chômage, un contretemps qui va empêcher les amants de former un couple durable et d’envisager un quelconque avenir. Clothilde, enceinte, n’ose lui avouer son état et se fait avorter dans la clandestinité. Elle quitte son boulot et s’installe dans une maison de passe où elle travaille comme bonne. Les amants se retrouvent enfin, au terme d’un éreintant jeu du chat et de la souris, mais Clothilde décède d’une septicémie dans le camion de Jean, sur la route, alors qu’ils avaient enfin décidé de s’enfuir ensemble. Jean, plus désabusé que jamais, s’en retourne chez sa femme.

 

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Ce n’est pas exactement un « spoiler » que de dévoiler cette tragédie finale, puisque les deux « héros » nous sont présentés dès le départ avec un passif qui leur pèse comme une chape de plomb. Ce sentiment de détresse affective et de malheur permanent ne leur accorde aucune échappatoire possible. Jean et Clothilde sont deux personnages usés, perpétuellement en manque de sommeil. La preuve, c’est que Jean Gabin nous narre le film en voix off, relatant d’une voix lasse cette histoire d’amour qui aurait pu changer sa vie, nous la présentant comme une simple anecdote.

 

Le monde qui entoure Jean et Clothilde est à l’avenant. Dès le premier plan, le camion de Jean se gare sur une route désertique et poussiéreuse. La majorité des trajets effectués par Jean et Berty se fait sous une pluie battante et dans un froid glacial. Le monde de Des Gens Sans Importance est fait de boue, de pluie, de bitume humide et de brouillard… Nous sommes loin des images d’Epinal de la « douce France » d’après-Guerre, celle que regrette amèrement Eric Zemmour. Cette France de 1956 s’avère malheureusement d’une triste modernité. Françoise Arnoul, qui était filmée comme une grande star de cinéma, sensuelle en diable, dans Les Amants du Tage a désormais les traits tirés et le pas lourd. Gabin, tout en gardant sa gouaille et son charme inimitables, traverse le film comme un fantôme, une âme en peine. Jean n’est plus que l’ombre de l’homme qu’il fut (peut-être) autrefois. Cette impression est encore renforcée par le contraste avec son ami Berty, qui fait le même travail éreintant que lui, mais qui est plus jeune, plus enjoué… et que l’espoir n’a pas encore quitté.

 

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Jean est pourtant empreint d’une grande fierté : même au chômage, il se permet de refuser un job lucratif qui ne lui convient pas. Il choisit ses propres itinéraires pour faciliter son histoire d’amour. Il se dispute sans cesse avec sa fille dont il ne comprend pas les choix et l’attirance infantile envers « tout ce qui brille ». Le titre reflète ce besoin impérieux qu’a la classe ouvrière d’acquérir cette importance, ce besoin qui la pousse à s’habiller correctement le dimanche. Vieux-jeu comme Gabin, comme nos grands-pères, Jean ne comprend pas les changements qui s’opèrent dans la société. Résolu, il accepte son sort peu enviable, sans rechigner à la besogne. En ce sens, il est un héros, un martyr qui sait rester digne en toutes circonstances mais pour qui la vie « est ce qu’elle est ».

 

La France décrite par Verneuil est celle de la misère affective et financière. Un constat qui ne fait que rendre l’histoire d’amour qu’il dépeint encore plus belle, plus inattendue, plus émouvante et bizarrement poétique. Un petit miracle inespéré. Ces deux-là n’ont aucune raison de s’aimer et ce bonheur (contrarié), qui ne sera évidemment que de très courte durée, leur tombe dessus sans prévenir. La beauté qui surgit là où personne ne l’attend est souvent la plus belle, semble nous dire Verneuil.

 

L’imagerie sordide du film trouve son point culminant dans un dernier acte en forme de cauchemar éveillé : le long trajet en camion qu’effectuent les deux amants alors que Clothilde, mourante, est prise d’une terrible fièvre et qu’à l’arrière du camion, le bétail ne cesse de brailler, signe annonciateur de la tragédie à venir. Un effet sonore qui marque profondément. Cette longue séquence est entièrement plongée dans un épais brouillard, métaphore de la suite de cette relation amoureuse tragique. Selon les interprétations, le brouillard prend une véritable dimension onirique. Dans un film fantastique ou romantique, Jean et Clothilde seraient morts ensemble, main dans la main et le camion se serait enfoncé dans la brume. Ici, la perte de l’être cher, inévitable, se vit par une ellipse cruelle en forme de retour à la dure réalité. Revenu au présent, Jean, seul rescapé de cette histoire d’amour trop belle pour être vraie, retourne à son triste quotidien. Il ne vivra plus jamais d’histoire d’amour.

 

des-gens-sans-importance_328824_4557Verneuil refuse l’emphase mélodramatique et les émotions faciles. Des Gens Sans Importance est donc un film « difficile » à regarder, qui se reçoit comme un coup de poing. Pour mieux représenter la frustration des deux personnages, le réalisateur fait appel à différentes ellipses qui empêchent leur histoire d’amour de s’épanouir aux yeux du spectateur. Les moments partagés par les amants, entre deux arrêts à « La Caravane » sont bien trop courts et trop peu nombreux pour que l’on puisse croire à une longue vie à deux. Leur première vraie scène d’amour naît par hasard, d’un bref moment d’intimité inattendu, sans lequel rien ne se serait passé. L’attirance commune entre Jean et Clothilde, malgré leur différence d’âge (il est en quelque sorte un père de substitution pour elle et elle est la fille dont il a toujours rêvé), naît par bribes et leurs métiers respectifs, qui leur prennent trop de temps, sont un frein inéluctable à leurs désirs. Lors de leur première rencontre, dans la chambre de Jean, la discussion s’engage, plaisante, touchante même… mais Clothilde se rend vite compte que Jean, repu, ne l’écoute plus : il s’est endormi.

 

Beaucoup de films des années 50 et 60 prenaient la classe ouvrière comme protagoniste : On the Waterfront (Sur les Quais), Le Salaire de la Peur, This Sporting Life… A cette vague de « cinéma prolétaire », Verneuil décide d’ajouter son hommage personnel au grand cinéma réaliste français des années 30, celui de Jean Renoir et de Marcel Carné. Ainsi, outre la présence de Gabin dans le rôle principal, Des Gens Sans Importance partage avec Le Jour se Lève (1939), le chef d’œuvre de Carné, son histoire d’amour impossible, sa narration en flashbacks qui augure d’une tragédie inévitable, ses décors chargés de tristesse, sa photographie hivernale et cette sublime poésie issue du désespoir.

 

Cet univers désespéré, Jean Gabin le retrouvera sur la fin de sa carrière, pour boucler la boucle, avec Le Chat (1971), de Pierre Granier-Deferre, l’un de ses derniers grands rôles. Dans ce dernier, il formait un autre couple tragique, cette fois avec Simone Signoret. Le Chat pourrait d’ailleurs se lire comme une continuation thématique et formelle de Des Gens Sans Importance… une sorte de « prolongation » officieuse dans laquelle Gabin aurait retrouvé son épouse et, la mort dans l’âme, aurait continué à vivre avec cette femme ennuyeuse qu’il se serait mis à détester petit à petit, au point de reporter son affection sur un animal de compagnie, le chat du titre, provoquant la jalousie de l’épouse mal-aimée et délaissée… Mais c’est une autre histoire, un autre grand film…

 

En attendant Le Chat, Des Gens Sans Importance est un film qui marque profondément car il ne triche jamais avec les spectateurs. Il ne les prend pas par la main, mais les invite à trouver de la poésie sous la crasse, sous le bitume, dans la brume. On en sort avec un urgent besoin d’aimer. Des Gens Sans Importance n’est certes pas le film le plus gai d’un cinéaste qui nous a beaucoup amusés, mais c’est pourtant un grand film… qui compte!

 

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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