Les chefs d’oeuvre oubliés… Altered States (Au-Delà du Réel) (1980)

altered_statesALTERED STATES

(AU-DELA DU REEL)

 

1980, de Ken Russell – USA

Avec William Hurt, Blair Brown, Bob Balaban, Charles Haid, George Gaynes et Drew Barrymore

Scénario : Paddy Chayefsky, d’après son roman

Directeur de la photographie : Jordan Cronenweth

Musique : John Corigliano

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un Homme Sous Influence

 

Edward Jessup, chercheur anthropologue et professeur de psychologie abnormale à l’Université de Cornell découvre lors de ses recherches sur la schizophrénie que « d’autres états de conscience » sont aussi réels que notre état éveillé de simple entité humaine. Il tente de comprendre les origines communes de l’apparition de la vie en s’enfermant dans un caisson d’isolation sensorielle, après avoir absorbé d’étranges hallucinogènes qu’il s’est procurés chez des indigènes mexicains. Il va dans un premier temps redécouvrir son identité via des fantasmes liés à son enfance et à sa relation amoureuse. Au-delà de sa propre identité, il découvre ensuite que l’origine de l’univers entier, de la « matière avant la vie », est inscrite dans notre ADN, dans nos propres gènes qui contiennent la mémoire du « big bang ». Peu sociable et prêt à sacrifier tout pour prouver ses théories, Edward pousse ses expériences de retour à un état « avant la vie » si loin, qu’il subit petit à petit une série de transformations psychologiques et physiques extrêmes et ses expérimentations provoquent chez lui une dévolution biologique. A un stade, il ressort du caisson métamorphosé en un « Homme Primitif » simiesque, particulièrement violent. Après avoir causé bien des dégâts et provoqué la terreur dans les rues, Edward se réveille, à nouveau humain, nu dans un zoo… Edward ne peut bientôt plus contrôler son corps, désormais capable de se métamorphoser de manière autonome sans l’aide des drogues. Il régresse encore davantage, à l’état d’une masse amorphe multiforme de matière consciente, d’énergie cosmique sans corps, en mouvement constant… Seule l’intervention salutaire de sa femme Emily lui permet de revenir de l’au-delà : alors qu’il est sur le point de disparaître définitivement de notre version de la « réalité », de régresser à un état de conscience non-physique, Edward choisit finalement l’amour et son humanité…

 

Altered States hallucination fish

 

Les rencontres inopinées entre des univers cinématographiques aux antipodes réservent de temps à autres de merveilleuses surprises. Comme celle de voir un réalisateur culte et iconique de films d’auteurs « personnels » signer une commande prestigieuse, originale et ambitieuse pour un grand studio, tout en disposant d’une liberté maximale : celle de pouvoir importer son style à un projet plus commercial ! De nos jours, rares sont les studios qui confient encore leurs blockbusters chéris à des cinéastes indomptables, susceptibles de dépasser les bornes, de ne pas rentrer dans les cases. Triste époque. La prise de risque étant désormais impossible à Hollywood, nous ne pourrons que rêver au Dune fantasmé par Alejandro Jodorowsky, au Watchmen adapté par Terry Gilliam, à un Flash Gordon réalisé par Alain Resnais (le regretté réalisateur était un grand fan de comic books et a un temps détenu les droits du personnage), aux Wolverine et Dark Knight Returns de Darren Aronofsky, au Napoléon de Stanley Kubrick, au Nostromo de David Lean ou encore aux Croisades revisitées par Paul Verhoeven… Le Gladiator 2 ésotérique écrit par le chanteur Nick Park restera à jamais au seul stade du scénario et il y a fort à parier que Jim Jarmusch ne réalisera pas The Avengers 3… Ces fantasmes cinéphiliques ou projets avortés resteront des fantasmes et l’écran restera bien sage puisque les blockbusters et films de genre qui cartonnent sont désormais réalisés par des yes men interchangeables ou des geeks surexcités qui « rendent hommage » au passé à grand renfort de nostalgie plutôt que de « créer » du neuf… Peu nombreux sont les grands réalisateurs capables d’imposer leurs univers au sein des studios. Les Eastwood et les Scorsese se font rares… les vrais génies souffrent et leurs projets les plus fous se cassent la gueule. Demandez à Terry Gilliam, Don Quichote moderne dont la longue carrière est un véritable parcours du combattant !

 

Heureusement, les contre-exemples existent ! Altered States n’est pas loin d’un de ces fantasmes cinématographiques à priori impossibles. Son côté inclassable, sa réalisation d’une folie et d’une inventivité de tous les plans, son envie de cinéma – sans parler de l’aspect subversif et anti-religieux cher à Ken Russell – en ont fait un film culte et populaire autant qu’un classique de la science-fiction à l’écran, dont l’influence s’est faite sentir des années 80 jusqu’à aujourd’hui, notamment dans les clips du groupe A-Ha, dans les visions dantesques de Jacob’s Ladder (1990) et de Event Horizon (1996) et même dans un fameux épisode de South Park dans lequel Cartman subit les mêmes transformations effrayantes que William Hurt…

 

Russell s’est donc retrouvé (par hasard ou par chance ?) à la barre d’un de ces rares projets hollywoodiens capables de s’accorder harmonieusement avec ses excès structuraux et sa tendance au blasphème. Le scénario d’Altered States est effectivement complètement fou et part dans tous les sens, même si le scénariste star Paddy Chayefski (Network) aurait souhaité un réalisateur qui le prenne au sérieux. Ce scénario, Russell le met en scène avec un sens visuel glorieusement outrageux, en s’abandonnant à une version psychédélique sous acide de 2001, l’Odyssée de l’Espace, une œuvre à laquelle Altered States doit énormément et à laquelle il ne manquera pas d’être souvent comparé. Pas du genre à laisser les dictats d’un studio et les aléas d’un scénario se mettre en travers de son style extrémiste et choquant, Ken Russell semblait donc la personne idéale pour mettre en images les visions de Jessup dans un film dont le thème principal est autant les origines de l’homme que la mort de Dieu. Le projet ne s’est pourtant pas tourné dans la joie. Russell a en effet remplacé au dernier moment le réalisateur Arthur Penn (dont il a hérité du casting en place et de l’équipe technique), avant de s’empoigner – comme ce dernier – avec Chayefsky, un homme selon Russell « impossible à contenter » au point qu’il dut lui interdire l’accès au plateau. Chayefsky, qui adapte ici son (unique) roman, inspiré d’un épisode de la série The Outer Limits intitulé Expanding Human, finira par renier le film et retirera son nom du générique (remplacé par un pseudonyme), accusant Russell de ridiculiser son scénario pour privilégier son imagerie baroque.

 

Altered-States

 

L’idée derrière cette imagerie baroque et volontairement grotesque en forme de « light show » auquel nous convie Russell, c’est que sans les éléments extérieurs à la vie (l’amour, la science, Dieu…) et à l’aide de drogues ressemblant à un mélange de peyote et de LSD, l’homme serait capable de régresser à un état « pur »… Ces séquences délirantes parsemées d’iconographie religieuse et sexuelle (un Christ à tête de chèvre – à sept yeux !) – relèvent encore du jamais vu, près de 30 ans plus tard ! On pourra argumenter que le héros aurait pu se passer de drogues et regarder à la place tous les films précédents du réalisateur !

 

William Hurt, dont il s’agit de la première apparition au cinéma, doit donc passer par tous les états, du scientifique arrogant au génie truculent, en passant par le primate enragé et bestial. Sa performance intense et finalement attachante de scientifique se brûlant les ailes en essayant de jouer avec des forces qui échappent à son contrôle, se rapproche fortement de celle de Jeff Goldblum dans La Mouche. Hurt incarne un personnage froid et peu aimable, qui en cherchant à trouver les limites de l’humanité, va finir par retrouver la sienne.

 

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Preuve qu’il n’est pas juste un « enfant terrible » provocateur mais un réalisateur capable de s’adapter à tous les genres, Ken Russell réussit également à imposer sa personnalité dans les scènes « réelles » et attendues, notamment la scène classique de demande en mariage qui ici, se fait dans l’aile d’un asile psychiatrique alors que William Hurt est toujours sous l’effet de puissants psychotropes…

 

Le réalisateur est bien aidé dans ses méfaits par le légendaire chef opérateur Jordan Cronenweth, un génie de l’image qui deux ans plus tard créa pour Ridley Scott le fascinant monde futuriste de Blade Runner, mais aussi par la musique de John Corigliano (nommée à l’Oscar) et surtout par les impressionnants maquillages spéciaux du légendaire Dick Smith (L’Exorciste) qui se charge de la séquence où Edward se transforme en primate.

Chef d’œuvre avant-gardiste de la science-fiction ou fourre-tout psychédélique ? Inoubliable aventure métaphysique ou film de monstre de série B ?… Un peu tout ça ! L’influente (et épouvantable) Pauline Kael, chantre de la critique bien-pensante avait à l’époque craché son venin sur le film, le qualifiant de « stupidement agressif et finalement peu amusant. » Altered States est un film qui divise et qui agresse le spectateur avec son mélange inventif d’effets sonores et de pyrotechnie visuelle, un exercice de haute voltige toujours à la limite du ridicule mais qui n’y tombe jamais… autrement dit, la définition parfaite de la méthode Ken Russell !

 

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Quel que soit votre ressenti à la vision d’Altered States, quelle que soit votre réaction face à un happy ending aussi crédible qu’un Jésus Christ venant signer des bibles chez Waterstone’s… voilà un film que vous n’oublierez jamais, un film dont la folie est le sujet, la substance et le style. Comme son héros, le film de Ken Russell change de forme et de ton, constamment en mutation vers une destination inconnue.

 

Qu’Altered States reste encore aujourd’hui le film le plus « grand public » de Ken Russell laisse songeur sur l’inventivité, le génie et la liberté du regretté réalisateur !

 

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

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