Le bel été de la science fiction : Under the Skin / Edge of Tomorrow

UNDER THE SKIN

 

2013, de Jonathan Glazer. UK

Avec Scarlett Johansson, Jeremy McWilliams, Dougie McConnel

Scénario: Walter Campbell et Jonathan Glazer, d’après le roman de Michael Faber

Directeur de la photographie: Daniel Landin

Musique Originale: Mica Levi


 

EDGE OF TOMORROW

 

2014, de Doug Liman. USA

Avec Tom Cruise, Emily Blunt, Bill Paxton

Scénario: Christopher McQuarrie, Jez et John-Henry Butterworth, d’après le roman de Hiroshi Sakurazaka

Directeur de la photographie: Dion Beebe

Musique Originale: Christophe Beck

 

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Finalement, qu’y a-t-il de plus noble dans la pratique du récit de fiction, que de rêver le futur? Ou de le cauchemarder, pour tenter de mettre en garde ses contemporains des dérives possibles du présent? C’est un sacerdoce qui a donné à la littérature quelques-unes de ses plus belles pages (de Villiers de Lisle-Adam à Isaac Asimov), mais qui a aussi durablement marqué le septième art avec des chefs-d’oeuvre comme 2001: A Space Odyssey ou Blade Runner.

 

Cependant, si les films de science-fiction se succèdent à un rythme assez régulier sur nos écrans, force est de constater que bien peu sont à la hauteur de leurs ambitions. C’est que l’aspect philosophique du roman d’anticipation est évidemment bien plus dur à incarner en images qu’en lettres.

 

Hors, en ce début d’été, l’amateur du genre est gâté avec l’arrivée simultanée dans nos salles de deux long-métrages aussi différents que réussis : Under The Skin de Jonathan Glazer (Birth) et Edge Of Tomorrow de Doug Liman (The Bourne Identity).

 

Si sur le papier tout oppose ces deux titres (le film indépendant anglais tourné en partie en caméra cachée, et l’actioner hollywoodien), ils se rejoignent sur deux points. D’abord la présence d’une star dans un de ses meilleurs rôle depuis longtemps (Scarlett Johansson n’avait pas été aussi troublante depuis Lost In Translation; Tom Cruise pas aussi drôle et convaincant depuis peut-être Rain Man), mais, surtout, ils posent tous deux la même question fondamentale: qu’est-ce qui nous rend humains? Petits spoilers à venir!

 

Dans Under The Skin, Scarlett Johansson donc, incarne une extra-terrestre séduisant des hommes seuls pour les tuer et utiliser leur chair comme matière première et leur peau comme déguisement pour ses semblables. Si dans le livre de Michael Faber dont s’inspire très librement le film, Isserley, l’héroïne, avait subit des opérations extrêmement douloureuses pour ressembler à une humaine (avec un résultat imparfait qui l’empêche de se dénuder devant les hommes), l’héroïne sans nom de Glazer a littéralement revêtu la peau d’une humaine. Et comme cette humaine ressemble a Scarlett Johansson, le résultat est très convaincant! Plus sérieusement, ce choix permet à tous les spectateurs une identification plus rapide aux pauvres hères qui tombent dans ses filets. Et puis le résultat est le même: « en dessous de la peau », cette femme n’est pas qui elle prétend être.

 

Ce qui différencie les humains des autres espèces vivantes serait donc, comme le titre l’indique, ce qu’il y a « en nous ». Selon les aspirations du spectateur, on penchera pour notre cerveau et nos organes, ou pour notre âme. Voire pour notre « beauté intérieure », qui nous différencierait d’êtres moins évolués (la finalité du plan des extra-terrestres restant volontairement extrêmement floue, difficile de dire s’ils sont vraiment plus intelligents que nous).

 

C’est en tout cas ce que semble indiquer la scène pivot du film, où Johansson, ignorant nos canons de beauté, séduit un jeune homme au visage difforme. En lui reconnaissant implicitement une beauté intérieure, elle lui offre un moment de félicité. Observant sa réaction émue, elle décide de l’épargner. À partir de là, elle est en fuite, pourchassée par ses semblables. Elle est donc exclue de leur espèce. Est-ce à dire qu’elle est devenue humaine? À nouveau le film pointe dans cette voie lorsque, en fuite, elle est malmenée par un dragueur, puis secourue et recueillie par une sorte de bon Samaritain aussi timide qu’elle. Pour lui, elle n’est pas qu’un bout de viande. L’alien aurait donc aussi une beauté intérieure! Capable de nouer un lien de confiance et de compréhension avec un humain, elle franchit la ligne entre les espèces.

 

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Du moins est-ce ce qu’elle semble penser, ou vouloir. Mais las. L’aventure tourne court. Non pas par la faute des assiduités de son hôte, mais par l’impossibilité pour notre héroïne de comprendre l’acte d’amour physique. Prise de panique, elle fuit son compagnon. Les sentiments n’y suffisent pas. Ce sont bien nos corps, notre peau, qui nous caractérisent en tant qu’humain. Et qui nous séparent tragiquement des autres.

 

Malheureusement pour Isserley, la fin du voyage confirmera cette impression. Sans défense et tentant de passer pour une vraie jeune femme, elle sera la proie d’un violeur qui, découvrant très littéralement sa beauté intérieure, n’en supportera pas la vue. C’est du reste une beauté troublante que ce corps extra-terrestre noir d’ébène qui se dévoile à nous. Et c’est une différence majeure avec le livre où la transformation était définitive. Ce n’est donc pas un élément anodin. C’est toute la philosophie du film qui est résumée dans ce choix. Isserley est belle à l’extérieur comme à l’intérieur, même si elle est différente de nous, mais c’est aussi une belle « âme » qui, telle un croisement entre Pinocchio et Chucky, voudrait arrêter de tuer les humains pour devenir l’un d’entre eux. Cette rencontre est hélas impossible. Que ce soit par sa faute ou par celle du vice inhérent aux humains, elle est incapable de nouer un lien d’égal à égal avec l’un d’entre nous. C’est un animal, elle n’appartiendra jamais à notre espèce. À vrai dire il n’y a peut-être même pas de place pour elle sur notre planète.

 

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Dans l’opus de Jonathan Glazer ce sont donc nos relations interpersonnelles qui nous définissent en tant qu’humains. Le film de Doug Liman ne dit rien d’autre, mais il le dit autrement.

 

Pour commencer, si nos héros y sont capables de comprendre les stratégies d’invasion des extra-terrestres (on est ici dans un contexte de guerre ouverte), ceux-ci restent des entités ennemies sans personnalité et sans individualité, exactement comme les insectes de Starship Troopers. Implacablement étrangers donc, tels Isserley. Ensuite, le défi qui attend Tom Cruise, outre sauver le monde (ce qui est d’une banalité sans nom), est bel et bien de parvenir à sauvegarder son humanité, et cela passera par sa relation avec la seule personne capable de comprendre sa situation, et donc de créer un lien avec lui.

 

La situation en question est particulière. Pris dans une boucle temporelle (très) semblable à celle dont est victime Bill Murray dans Groundhog Day (Un Jour Sans Fin), le couard major William Cage, jusqu’alors protégé par son statut de porte-parole de l’armée américaine, se voit obligé de participer comme simple soldat à un débarquement sur les plages normandes. Il va y mourir des centaines de fois avant de trouver (ou pas! suspense…) la tactique parfaite. Plus qu’au film du regretté Harold Ramis, cette mécanique fait en fait penser à un jeu vidéo. C’est un « die and retry » où le joueur refait sans cesse le même niveau jusqu’à le maîtriser à la perfection. À vrai dire, il est fou de se dire qu’aucune adaptation officielle de jeu vidéo n’a jamais pensé à utiliser cette logique, qui ferait de Edge Of Tomorrow la meilleure adaptation vidéoludique au cinéma… si c’en était une!

 

EDGE OF TOMORROW

 

Mais le point qui nous intéresse ici se trouve dans la tragédie vécue par Cage: s’il peut apprendre à se jouer des circonstances à la perfection, à chacun de ses réveils tout recommence à zéro. Et comme il a été plongé dans un univers qui lui est étranger, il ne connaît personne, il ne peut compter sur personne. Il est encore plus terriblement seul que le M. Météo de Bill Murray – un traumatisme que le film évacue, comme son illustre prédécesseur – par le rire… jusqu’à ce qu’il rencontre Rita, la plus fameuse tueuse d’aliens de l’armée britannique.

 

Pour des raisons qui nous seront vite expliquées, Rita peut comprendre et croire ce qui arrive à Cage. À chaque fois qu’il meurt, il doit refaire sa connaissance, mais elle sait qu’ils ont déjà vécu moult aventures tous les deux, même si elle n’en a aucun souvenir. Une variation brillante puisque Rita, incarnée par Emily Blunt, devient la complice du protagoniste, alors que la Rita (tiens donc!) incarnée par Andie MacDowell dans Groundhog Day tombait, elle, amoureuse d’un manipulateur.

 

Au fil du film, Cage apprend donc à connaître Rita, mais lui reste pour elle un inconnu à qui elle doit accorder sa confiance pleine et entière. S’abandonner à l’inconnu(e), un schéma qui menait à la mort dans Under The Skin, et ici au salut.

 

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Mais dans les deux cas, c’est bien la relation à l’autre qui est garante de notre humanité. Isserley échoue à devenir humaine parce qu’elle ne peut pas se lier à un homme; Cage parvient à garder la raison et à devenir meilleur (rappelons qu’il est un lâche égocentrique au début de son aventure) grâce au lien ténu qu’il réussit à tisser avec une femme. Lequel lien va irrémédiablement mettre sa mission en péril, car, Rita étant la seule personne avec qui il peut se lier, il ne peut supporter l’idée de la perdre sur le champ de bataille. Mais pour sauver la civilisation, il devra peut-être sacrifier son humanité.

 

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Ainsi, à travers deux films très opposés, l’un exigeant, l’autre plus accessible, l’un pessimiste, l’autre optimiste, l’un européen tiré d’un roman australien, l’autre américain tiré d’un roman japonais (All You Need Is Kill de Iroshi Sakurazaka), le genre science-fictionnel s’enrichit de deux opus marquants qui, en l’abordant de façon radicalement différente, répondent de la même manière à l’éternel questionnement existentiel: ce n’est pas la destination qui compte, mais le voyage et, surtout, avec qui vous le faites. Under the skin, all you need is… love.

 

Matthieu Reynaert

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