Chefs d’oeuvre oubliés… Lady in a Cage (1964)

LADY IN A CAGE

(Une Femme Dans une Cage)

1964, de Walter Grauman. USA.

Avec Olivia De Havilland, James Caan, Jennifer Billingsley, Jeff Corey, Ann Sothern, Rafael Campos, William Swan et Scatman Crothers.

Scénario : Luther Davis

Directeur de la photographie : Lee Garmes

Musique : Paul Glass

 

 

 

 

 

 

 

 

Ascenseur pour l’échafaud

 

La fin de l’Age d’Or d’Hollywood et du système des studios s’est effectué avec une brutalité parfois étonnante. Quand The Misfits (Les Désaxés) de John Huston disparaît dans les abysses du box-office emmenant avec lui – comme un présage – ses trois têtes d’affiche (Clark Gable, Marilyn Monroe et Montgomery Clift disparaîtront tous moins de cinq ans après la sortie de ce film-requiem), Hollywood vacille petit à petit : les cowboys héroïques ne font plus recette…  Humphrey Bogart, Gary Cooper et Clark Gable sont emportés par le cancer, Errol Flynn par une crise cardiaque. Cléopâtre se ruine. Les Zanuck, les DeMille et les Disney deviennent peu à peu obsolètes. En bref, les héros sont fatigués… En Italie, le « bon » Clint Eastwood tire dans le dos des truands et Sergio Leone réinvente le western, jusque là réservé aux réalisateurs old school hollywoodiens, pour en faire un opéra de la violence. Les illusions de jeunesse et de renouveau pour les studios en crise meurent avec James Dean… C’est donc à cette époque d’incertitudes et de changements que va naître le mouvement du cinéma indépendant américain représenté par les artistes de cette « contre-culture » tour à tour talentueux (John Cassavetes, Samuel Fuller, George A. Romero), provocateurs, iconoclastes (Russ Meyer, John Waters, Herschell Gordon Lewis), hippies (Sam Peckinpah, Hal Ashby), roublards (Roger Corman) ou drogués jusqu’à la moëlle (Dennis Hopper).

 

Le « Nouvel Hollywood » des grands barbus des années 70 n’est pas encore formé mais cette période d’entre-deux s’avèrera passionnante pour différentes raisons, la moindre d’entre elles n’étant pas de briser en morceaux certains tabous qui disparaissent avec les années 60. Après tout, Alfred Hitchcock lui-même ne va-t-il pas filmer pour la première fois une cuvette de toilettes au cinéma dans son scandaleux Psychose filmé au rabais car méprisé par les pontes de chez Universal ?… Dès le début des années 60, la révolution est en marche !

 

 

Le relativement méconnu Lady in a Cage est une œuvre passionnante à bien des niveaux. Emblématique de cette période de transition, l’œuvre, produite par le studio Paramount n’est donc pas, dans les faits, un film indépendant… Dans l’esprit, c’est une autre histoire : son sujet et son traitement si particuliers en feraient presque un métrage révolutionnaire et agitateur, traitant avec une rare acuité sous la forme d’un film d’exploitation de série B, de la perte de toutes les valeurs sacro-saintes de l’American Way of Life.

 

Une veuve âgée, Cornelia Hilyard (Olivia de Havilland, seulement 48 ans à l’époque !) vit avec son fils Malcolm dans une luxueuse demeure d’un quartier de Los Angeles tombant petit à petit en désuétude. Les clochards et les vauriens semblent désormais hanter les rues tels des zombies mais du haut de sa tour d’ivoire, Mme Hilyard ne voit rien venir, vivant avec nonchalance dans ce cocon bien confortable. Mais derrière le vernis des apparences, le « vrai monde » se révèle peu à peu…  Malcolm, jeune homme fragile et androgyne qui ne supporte plus le caractère possessif et collet-monté de sa génitrice, décide de partir en week-end, laissant sur sa table de nuit une note de suicide en forme de chantage : sa mère devra lui laisser la moitié de sa fortune ou il mettra fin à ses jours ! Une menace dont nous ne connaîtrons jamais l’authenticité, ni le dénouement.

 

Blessée à la hanche depuis quelques mois et se déplaçant difficilement à l’aide d’une béquille, Mme Hilyard a fait installer à grands frais un ascenseur personnel lui permettant de monter au premier étage. Avant de découvrir la lettre de son fils, une panne d’électricité la laisse bloquée dans cette cage de métal, à 4 mètres du sol. Handicapée et espérant que l’électricité revienne vite, Mme Hilyard est incapable de s’extraire de sa « prison. » Sa vie méticuleuse et bien rangée va ce jour-là sombrer dans l’anarchie et le chaos le plus total. L’alarme qu’elle déclenche, au lieu de prévenir la police, attire un groupe de jeunes voyous terrifiants, un clochard alcoolique fanatique de Dieu et une ex-prostituée accro aux drogues. Cette pitoyable collection de déchets humains va piller la maison et s’adonner dans la chambre de leur « hôtesse » à de troublants jeux sexuels. Ils vont faire preuve envers leur prisonnière de violence et de sadisme avant que ne tombe leur décision… pas d’autre choix que de la tuer !

 

Star de l’écran vieillissante mais dotée d’un fort esprit indépendant et d’une intelligence rare, Olivia De Havilland (96 ans à ce jour !) incarne peut-être ici le rôle d’une vie. Une dame distinguée, proprette, joyeuse… dont toutes les valeurs humanistes et sociétales vieux-jeu vont se désagréger une à une au cours d’une journée infernale. Sans faire de mauvais jeu de mot, Mme Hilyard va tomber de haut et être témoin de la décadence généralisée de ce début des années 60 ! Confrontée à un trio de jeunes tueurs inhumains (dont un James Caan très menaçant – et très poilu – dans son premier rôle à l’écran), dénués des moindres valeurs autres que l’anarchie et la violence, elle n’a d’autre choix – du haut de sa cage – que d’observer cette basse-cour s’entretuer et saccager sa charmante demeure, ultime symbole de toutes les valeurs bien ancrées de la bienséance… Sortir de cette cage devient dès lors pour elle une nécessité, sa seule chance de survie. Mais la survie dans une société aussi inhumaine est-elle encore une option ?

 

 

Dix ou vingt ans auparavant, Mme Hilyard aurait été une héroïne classique d’un grand film hollywoodien. Digne, coquette, vertueuse, polie, fière, autoritaire… C’est à une véritable déconstruction de l’American Way of Life et de ce genre de « héros » obsolètes que se livrent le réalisateur Walter Grauman (venu de la télévision et qui y retournera d’ailleurs aussitôt !) et le scénariste Luther Davis. Au fur et à mesure de sa captivité, Mme Hilyard voit défiler devant elle les signes avant-coureurs de la fin du monde, de la fin de « son » monde. « Est-ce que plus personne ne peut m’entendre ? Les rues sont-elles vides? » se demande-t-elle lorsqu’elle déclenche en vain l’alarme de quartier susceptible d’alerter la police… L’apocalypse avant l’heure…

 

C’est seulement lorsque ses agresseurs (« les animaux ») lui lisent la lettre de son fils que Mme Hilyard (« l’être humain » comme la désignent les vauriens de manière ironique) que notre héroïne va se rendre compte avec pertes et fracas de sa propre monstruosité, de la vacuité d’une existence proprette qui ne supporte pas la notion de remise en question.  Les valeurs de la vieille dame seront donc confrontées d’une manière aussi intelligente que terrifiante à celles de ses agresseurs. Le constat : pas un pour rattraper l’autre !

 

 

Réalisé de manière virtuose par un téléaste presque anonyme, Lady in a Cage annonce la couleur dès ses premières images : un noir et blanc somptueux et très contrasté faisant la part belle aux zones d’ombres, un générique jazzy dont la typographie en forme de barreaux de prison est inspirée de celui de Psychose, bientôt suivi par le gros-plan effrayant d’un beau et grand chien mort sur le bord d’une petite route écrasée par le soleil et une chaleur étouffante. La déliquescence graduelle d’un quartier que l’on imagine autrefois sécurisé, vivant et bien fréquenté, est décrite d’une manière apocalyptique : un alcoolique fou de Dieu tuerait père et mère pour une simple bouteille de pinard, les prostituées, prêteurs sur gage et anciens détenus semblent maintenant marquer ce quartier banlieusard de leur malsaine emprise. Les policiers ne réagissent pas, ne voient rien… Mme Hilyard aura beau sonner l’alarme ou (plus tard) sortir sur le pas de la porte pour appeler à l’aide… rien n’y fait. Plus personne n’a le temps, l’envie, la motivation ou une quelconque raison de l’aider ! Plus personne ne voit personne ! Le titre « Lady in a Cage » prend donc ici tout son sens métaphorique puisque, même sortie de sa cage, Mme Hilyard sera toujours prisonnière, de cette société barbare et inhumaine, mais surtout de ses propres démons et remords.

 

 

Conçu sans aucun doute pour retrouver de manière opportune la formule et le succès du fabuleux What Ever Happened To Baby Jane ? de Robert Aldrich trois ans plus tôt (de vieilles gloires d’Hollywood vieillissantes dans un film d’horreur !), Lady in a Cage n’a pourtant rien à envier à son prestigieux modèle.

 

Ce film un peu oublié laisse dans la bouche un goût amer, une sensation de fin du monde prégnante annonciatrice dans son style mi-Hollywoodien, mi-décadent de La Nuit des Morts Vivants de Romero qui sortira quatre ans plus tard. Voilà un film qui derrière le vernis de la bienséance sent la crasse, la sueur, l’odeur des poubelles, la décadence… la mort d’une époque ! Il permet aussi d’assister à un fabuleux et courageux numéro d’actrice… celui d’Olivia De Havilland, farouche apôtre du mouvement indépendant, vieille gloire oscarisée d’Hollywood… qui n’a pas peur d’exposer sa beauté presque fanée dans une production modeste et horrifique… mais d’une intelligence et d’une virtuosité rares.

 

Grégory Cavinato.

 

 

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