« In defense of… » The Texas Chainsaw Massacre, Part 2 (Massacre à la Tronçonneuse 2) (1986)

TXCM2THE TEXAS CHAINSAW MASSACRE, PART 2

(MASSACRE A LA TRONCONNEUSE 2)

 

1986, de Tobe Hooper – USA

Scénario : L.M. Kit Carson et Tobe Hooper

Avec Dennis Hopper, Caroline Williams, Jim Siedow, Bill Moseley et Bill Johnson

Directeur de la photographie : Richard Kooris

Musique : Tobe Hooper et Jerry Lambert

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Leatherface in Love

 

Quand Menahem Golan, le célèbre producteur israélien, responsable de la Cannon Films découvrit la première version montée de The Texas Chainsaw Massacre, Part 2, son troisième film consécutif avec le réalisateur Tobe Hooper (après Lifeforce et Invaders From Mars), il entra dans une de ces colères noires dont il était coutumier. Alors qu’il attendait un nouveau film d’horreur traumatisant, ce qu’il avait devant les yeux dépassait l’entendement, même pour le producteur de nanars colorés sans queues ni têtes comme Ninja III : The Domination ou The Apple The Texas Chainsaw Massacre, Part 2 est en effet un objet bizarre aux couleurs bigarrée et à la bande son criarde, qui ressemblait davantage à une parodie ou à une bande dessinée sur grand écran qu’au digne successeur du plus grand film d’horreur de tous les temps. Le problème, c’est que les spectateurs et les critiques eurent la même réaction. Généralement détesté par les fans de l’original, The Texas Chainsaw Massacre, Part 2 mérite pourtant une réhabilitation.

 

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Mettons les choses au point : The Texas Chainsaw Massacre (1974) est, encore à l’heure actuelle, le sommet du film de terreur. Bien plus que ça, il est également une allégorie politique sur l’ère de Nixon, du scandale du Watergate et de la Guerre du Vietnam, un cauchemar éveillé évoquant « Alice au Pays des Merveilles », une œuvre viscérale que l’on reçoit comme un uppercut, le film le plus dérangeant jamais réalisé (les odeurs et la chaleur se ressentent comme si on y était !), la meilleure dépiction de la folie et de l’hystérie vue sur un écran, sans oublier une comédie très noire, aspect sur lequel Hooper a toujours insisté, mentionnant pour preuve la célèbre et traumatisante scène du dîner familial au cours duquel la terrifiante famille « Tronçonneuse » se dévoile sous son jour le plus intime : une famille de cannibales dysfonctionnelle que la crise a poussée à la folie et au meurtre.

 

En 1986, la Cannon a des velléités de marcher sur les plates-bandes des majors hollywoodiennes. Après s’être bâti une image de spécialistes du cinéma d’action, en mettant en scène les exploits des justiciers Charles Bronson et Chuck Norris, elle veut taper fort et cher en rachetant les droits de titres connus, comme ce fut le cas de la franchise Death Wish (Un Justicier Dans la Ville) dont elle produisit les épisodes 2, 3, 4 et 5. Quand Menahem Golan lui propose de donner une suite à son chef d’œuvre, Tobe Hooper accepte à condition de pouvoir faire ce qui lui plait, ce qui tombe plutôt bien puisqu’une des (rares) qualités de Golan en tant que producteur était la liberté totale qu’il laissait à ses réalisateurs, tant que le film était livré en temps et en heure. Une fois réglés divers problèmes juridiques dus aux conditions folkloriques de la production du premier volet, le travail peut commencer. C’est le scénariste texan L.M. Kit Carson (acteur et scénariste de Paris, Texas, de Wim Wenders et du remake d’A Bout de Souffle, de Jim McBride) qui se charge de rédiger le nouveau script, sous la tutelle de Hooper.

 

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Cette fois, plutôt que d’opter pour une approche réaliste au style quasi-documentaire, Hooper change complètement de style, met légèrement de côté l’aspect politique et décide de rendre un hommage vibrant et haut en couleurs au EC Comics, les bandes dessinées horrifiques qu’il dévorait dans son enfance et dont George A. Romero avait déjà tiré son excellent Creepshow (1982).

 

Cette approche ne se fait pas sans raison. Depuis sa sortie en 1974, The Texas Chainsaw Massacre avait acquis une réputation de film particulièrement sanglant, la faute en grande partie à son titre « grindhouse » qui laissait peu de place à l’imagination. Or, à part quelques tâches de sang séché sur la tablier malodorant de Leatherface, le film ne contenait en fait pas une seule goutte d’hémoglobine. Tobe Hooper jouait principalement (et de manière brillante) sur la suggestion plutôt que sur les excès gore. Ce deuxième épisode était donc une belle occasion de changer tout ça. Si ses fans voulaient de l’hémoglobine, ils allaient en avoir !…

 

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Critiqué pour avoir osé s’éloigner du style du premier film, pour son budget plus conséquent (5 millions de dollars contre 300 000 pour l’original), pour son ton ouvertement comique (un aspect déjà présent dans l’original, mais en moindres doses) et pour avoir mis l’accent sur le gore avec des effets spéciaux (excellents) signés du spécialiste Tom Savini, The Texas Chainsaw Massacre, Part 2, malgré un certain succès en salles, est généralement considéré comme un film malade, une œuvre de renoncement qui jamais ne provoque la terreur espérée. Seulement voilà, cette fois la terreur, Tobe Hooper s’en moque, davantage intéressé à l’idée de créer un véritable film en forme de montagnes russes, dont les effets outranciers et le ton burlesque (on se croirait parfois dans un dessin animé de Tex Avery sous acide) viendraient remplacer le côté réaliste de son chef d’œuvre.

 

Le sort critique du film ne fut guère aidé par la mauvaise foi de son acteur principal, Dennis Hopper qui, en froid avec le réalisateur, déclarait depuis 1986 que The Texas Chainsaw Massacre, Part 2 était le pire film de sa très longue filmographie ! Une affirmation à prendre avec des pincettes de la part de l’acteur de Super Mario Bros. et de The Crow 4 : Wicked Prayer… d’autant plus que dans la peau de ce cow-boy justicier à moitié fou et illuminé par la religion (il se prend pour un croisé mais emploie en fin de compte, les mêmes moyens violents que ses ennemis pour arriver à ses fins), l’acteur nous livre une de ces performances d’anthologie dont il a le secret, aussi amusante qu’effrayante… un style de jeu qui trouvera son paroxysme quelques mois plus tard dans le très culte Blue Velvet, de David Lynch, tourné la même année. Ces deux films, ainsi que la comédie Hoosiers (pour lequel l’acteur fut nominé à l’Oscar du Meilleur Second Rôle Masculin) marquaient le retour en force de l’acteur sur les écrans après des années de frasques et d’errance dues à son addiction aux drogues et à l’alcool. Pourtant, entre Hooper et Hopper, le courant ne passa jamais et l’acteur détestait son rôle…

 

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Un texte explicatif nous apprend que les auteurs du « massacre à la tronçonneuse » de 1974 ne furent jamais appréhendés. Une seule survivante, Sally Hardesty (Marilyn Burns) avait pu relater le cauchemar au cours duquel elle avait perdu son frère Paul et ses trois compagnons de route, tous massacrés par Leatherface et sa famille. Le lieutenant « Lefty » Enright (Dennis Hopper), ancien Texas Ranger et oncle de la survivante enquête depuis 12 ans, sans succès, afin de retrouver les assassins des enfants de son frère… Au Texas, deux jeunes gens sont retrouvés morts dans leur voiture, massacrés à coups de tronçonneuse. La police tente de faire passer cette affaire pour un banal accident d’automobile. Mais, les victimes étant en contact téléphonique avec « Stretch » (Caroline Williams), une animatrice de radio au moment du crime, celle-ci a pu en enregistrer la « bande-son ». Lefty se rend donc sur place et rencontre Stretch. Devenu à moitié fou et obsédé par sa quête, Lefty va se servir de la jeune femme comme appât et attendre que Leatherface (Bill Johnson) et son frère Chop Top (Bill Moseley) viennent kidnapper la jeune femme pour effacer leurs traces. Les fous criminels, sous les ordres de leur jovial (mais vicieux) oncle Drayton (Jim Siedow, le seul acteur du film original à reprendre du service) débarquent à la station de radio et emmènent la jeune femme terrifiée dans leur repaire, un vieux parc d’attraction désaffecté dont ils hantent les sous-terrains, jonchés de dizaines de cadavres et de reliques ayant appartenu à leurs victimes. Mais pour Leatherface, le maniaque à la tronçonneuse qui se confectionne des masques avec la peau de ses victimes, c’est bientôt le choc puisqu’il s’éprend de la jeune femme et décide de la protéger de sa famille de dégénérés en la déguisant du mieux qu’il peut en cadavre… C’était sans compter sur l’arrivée de Lefty, lui-même armé de trois tronçonneuses, bien décidé à venger sa famille et à livrer un combat homérique contre les cannibales, au détriment de la sécurité de Stretch, qui va devoir faire preuve d’une bonne dose de courage pour se tirer de ce pétrin.

 

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Ayant remarquablement bien vieilli, The Texas Chainsaw Massacre, Part 2 est l’antithèse parfaite de son modèle : un monument de gore et de tripailles doublé d’une satire absolument pas subtile pour un sou des excès des années 80. Un film dans la grande tradition du Grand Guignol, qui fait de la famille de cinglés des entrepreneurs à succès sur le marché de la viande (humaine) en boite. Alors qu’en 1974, le clan cannibale vivait reclus, coupé du monde, au fin fond du Texas, ce nouvel opus nous apprend que Drayton, oncle et cuisinier de la famille s’est révélé, avec les années, un habile chef d’entreprise. Il a élaboré une savoureuse recette de chili con carne, dont il assure la distribution à travers tout l’état, une activité lucrative qui lui vaut même des prix de mérite dans des foires locales! Installés dans le sous-sol d’un vaste parc d’attraction abandonné, l’entreprise familiale doit tout de même résoudre un problème crucial dans la composition de leur produit : l’approvisionnement en viande humaine bien fraîche, que doivent aller chercher les deux frangins… En traçant le portrait de cette firme très particulière, menée par un businessman dégénéré, Hooper et son scénariste appuient fortement la satire du libéralisme économique caractéristique des années Reagan. Cette satire des années 1980 est encore développée à travers la description des jeunes yuppies arrogants et sans-gène assassinés durant le prologue. Tobe Hooper semble bien décidé à surpasser tous les films médiocres qui avaient tenté de singer l’original et se lance dans un pari insensé et perdu d’avance en termes de reconnaissance critique : bête et méchant, satirique, vulgaire et sanglant, son film n’est, de toute évidence, pas pour tous les goûts, particulièrement pas pour les adorateurs du film original, mais il fonctionne magnifiquement bien en tant que satire extrême d’une société de consommation en pleine folie. Son style se rapproche des bandes dessinées à la « Hara Kiri », amplifiant les excès comiques et les performances « over the top » de ses comédiens, à commencer par un Dennis Hopper complètement halluciné, peut-être encore plus dangereux que les cannibales qu’il pourchasse sans relâche.

 

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Hooper ne se contente pas d’adapter talentueusement sa saga aux tendances du cinéma des années 1980. Son humour reste particulièrement amer. La cruauté inouïe du film original est toujours présente, tant et si bien que certaines séquences « comiques » s’avèrent à peine supportables (Chop Top harcelant Stretch à la station de radio, à coup de sous-entendus déplaisants, par exemple). De même, le sous-texte salace de la « relation » entre Stretch et Leatherface aboutit à des passages sordides au mauvais goût assumé. Bill Johnson joue Leatherface comme un adolescent idiot, brandissant sa tronçonneuse, symbole phallique évident, avec des gestes obscènes, tandis que Bill Moseley et Jim Siedow se lancent dans un véritable concours de cabotinage. A un moment, Leatherface ayant gaffé nous gratifie même d’un regard caméra style « Caliméro », histoire de montrer qu’il est désolé. Plus de doute sur le côté parodique du film dans ces moments-là. Mais le plus souvent, l’humour de Hooper s’avère très grinçant et n’hésite pas à pousser le bouchon aussi loin que possible.

 

L’humour était d’ailleurs présent également sur l’affiche du film, sur laquelle la famille de dégénérés prenait la pose à la manière des jeunes héros du génial Breakfast Club (1985), de John Hughes.

 

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La photographie de Robert Kooris s’éloigne volontairement du réalisme instauré en 1974 par Daniel Pearl et le budget plus conséquent permet à Tobe Hooper de créer des décors fascinants, notamment ce parc d’attraction désaffecté et jonché de cadavres dans lequel se déroule entièrement le dernier acte. Dès les premières images, The Texas Chainsaw Massacre, Part 2 donne dans le mauvais goût estampillé années 80, que ce soit dans les vêtements et coiffures des acteurs que dans les couleurs bariolées des tenues de Leatherface, Chop Top et Drayton. La bande-son donne également dans la démesure avec une ambiance de dessin animé. Les affrontements à la tronçonneuse s’avèrent d’anthologie et les meurtres perpétrées par les fous furieux cannibales nous donnent des visions horrifiques inoubliables, telle Stretch, affublée par Leatherface d’un masque confectionné avec la peau du visage de son meilleur ami. L’auto-stoppeur tué à la fin du premier film est encore présent, cette fois sous la forme pathétique d’une momie que ses frères manipulent à la manière d’une marionnette de ventriloque. Le nouveau venu dans la famille, Chop Top, frère jumeau de l’auto-stoppeur, est revenu du Vietnam avec un trou dans le crâne, orifice comblé à l’aide d’une plaque d’acier qu’il ne cesse de gratter frénétiquement avec un crochet.

 

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Mais la vraie star du film n’est autre que Tom Savini, dont les maquillages horrifiques, notamment une dizaine de cadavres, de têtes blessées à coups de tronçonneuse et le nouveau faciès de Leatherface sont tout simplement inoubliables et tout à fait dans l’esprit des EC Comics et des films de Romero. Comme son prédécesseur, le film ne sera pas épargné par la censure et sera victime de nombreuses coupes, effectuées à l’avance par la Cannon à l’insu de Hooper. Les censeurs anglais iront jusqu’à interdire tout simplement son exploitation sur leur territoire. Par ses maquillages, son rythme effréné et le dynamisme de sa réalisation, The Texas Chainsaw Massacre, Part 2 se rapprochevolontairement d’œuvres contemporaines outrancières dans les excès gore comme Re-Animator ou Evil Dead 2.

 

Beaucoup ont vu dans The Texas Chainsaw Massacre, Part 2 une trahison du film original, un film de vendu dans lequel Tobe Hooper aurait cédé aux sirènes du film d’horreur gore et outrancier dont les dirigeants de la Cannon, pas forcément les meilleurs garants du bon goût, étaient coutumiers. Nous préférons saluer le courage du cinéaste, voire son attitude suicidaire quant à l’idée de saborder lui-même sa propre saga en proposant un film complètement fou et terriblement amusant, aux antipodes de son chef d’œuvre. Après tout, réitérer la réussite exceptionnelle de The Texas Chainsaw Massacre était une mission impossible. Le changement d’orientation cartoonesque et le gore explicite se justifient donc amplement et The Texas Chainsaw Massacre, Part 2, un des films d’horreur les plus amusants et fous des années 80, peut se lire à la place, comme une continuation thématique et visuelle de The Fun House, réalisé par Hooper en 1981 et déjà situé… dans une fête foraine !

 

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S’il ne provoque jamais un choc aussi puissant que son prédécesseur (les scènes parodiques citant ouvertement le premier film s’avèrent les moins réussies), The Texas Chainsaw Massacre, Part 2 parvient à renouveler son sujet et à produire, aussi bien dans sa forme que dans son fond, un condensé d’horreur audacieux, agressif et vicieux, bien supérieur à sa triste réputation d’ersatz dégénéré et bien supérieur aux innombrables suites et remakes qui suivront. Les deux films peuvent donc se lire comme deux versions très différentes, brillantes à leur façon, de la même histoire…

 

 

Grégory Cavinato

(Membre de l’U.P.C.B. – Union de la Presse Cinématographique Belge)

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