In defense of… Shock (1977)

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(LES DÉMONS DE LA NUIT)

 

1977, de Mario Bava – ITALIE

Scénario : Francesco Barbieri, Lamberto Bava, Paolo Brigenti et Dardano Sacchetti

Avec Daria Nicolodi, John Steiner, David Colin, Jr. et Ivan Rassimov

Directeurs de la photographie : Alberto Spagnoli et Mario Bava

Musique : I Libra

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La cave se rebiffe

 

Après avoir été internée pour problèmes psychiatriques, Dora (Daria Nicolodi), qui a assisté au suicide de son époux, un violent toxicomane, revient vivre dans leur maison. Elle est accompagnée de son nouveau mari, Bruno (John Steiner) et de son jeune fils Marco (David Colin, Jr.), issu de son premier mariage. Fort occupé par son métier de pilote, Bruno est absent la plupart du temps et c’est pratiquement seule que Dora gère l’éducation de son fils. Ce dernier ne comprend pas encore le concept de « mort » et son père lui manque. En grand manque d’affection et subitement attiré par un mur de briques situé à la cave, le gamin se met à agir de manière étrange : son comportement change et il semble tout à coup pourvu de pouvoirs télékinésiques. Marco commence à tourmenter sa mère, aussi bien physiquement que verbalement, comme si il était possédé par l’esprit de son père, jaloux du bonheur apparent de cette famille recomposée. Ces événements étranges, qui réveillent les angoisses et les visions de Dora, ont-ils un lien avec un vieux secret caché dans la cave? Ou bien est-ce simplement l’esprit fragile de Dora qui lui joue des tours ? Ni Bruno, ni son psychiatre ne croient la jeune femme, justifiant sa peur de son propre enfant par le fait qu’elle « crée des fantômes pour justifier les errances de son comportement ».

 

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Dernier film réalisé pour le grand écran par Mario Bava, décédé en 1980, Shock est une œuvre bicéphale et à part dans l’œuvre du cinéaste transalpin, dans la mesure où le cinéaste, ici secondé et influencé par l’écriture de son fils Lamberto (qui deviendra lui-même réalisateur avec Baiser Macabre, Démons et Démons 2 et qui persuada son père de sortir de sa retraite pour réaliser ce projet qu’il devait au départ réaliser lui-même) tente surtout, sans s’en cacher, de singer le succès des récents succès de Dario Argento, principalement Profondo Rosso (Les Frissons de l’Angoisse - 1975) et Suspiria (1977). Très mal accueilli à sa sortie, Shock est pourtant, avec le recul, une œuvre puissante, bien que souvent très maladroite. Pour Bava, il s’agit cependant d’un chant du cygne artistique plus satisfaisant que le très raté Lisa et le Diable (1973), film fantastique qui tombait dans le surréalisme ridicule et fut remonté sans l’aval du réalisateur en une version alternative intitulée La Maison de l’Exorcisme (sortie en 1975) ou le très réussi Cani Arrabbiati (Rabid Dogs, 1974), excellent thriller qui connut néanmoins de nombreux problèmes de censure, au point de devenir pratiquement invisible pendant de longues années. Ces deux productions très personnelles ayant connu tous les problèmes possibles, Mario Bava, sans doute dans l’espoir de retrouver le succès, décida de tourner un film « à la mode », inspiré par le cinéaste à succès du moment. En retrait sur son propre film, Mario Bava laisse donc les rennes créatives à son fils et signe une œuvre qui ne lui ressemble que très peu. Ici, les couleurs sont bien plus glacées, beaucoup moins chatoyantes que dans les précédents films du réalisateur du Masque du Démon, peintre avant d’être cinéaste, bien connu pour ses fascinantes expérimentations sur la couleur…

 

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La définition des films de Dario Argento faite par Jean-Baptiste Thoret dans son ouvrage « Dario Argento : Magicien de la peur » s’applique parfaitement à Shock : «un espace illogique et sans fond (la cave), un déchiffrement constant, l’importance démesurée accordée au détail et surtout, une mémoire qui pèse comme un cadavre et dont on ne parvient jamais à faire le deuil ». L’influence d’Argento se ressent dans pratiquement tous les plans de Shock ! Admirateur des films de son disciple (Bava et Argento sont tous deux les figures les plus emblématiques du giallo et du fantastique italiens, avec dix ans d’écart), Mario Bava finira même sa carrière en concevant pour son collègue les effets spéciaux de quelques séquences d’Inferno (1980).

 

Lamberto Bava emprunte sans vergogne aux films d’Argento la trame générale de son scénario, mais puise également beaucoup dans le roman The Shining, de Stephen King, sorti quelques mois plus tôt et dont Stanley Kubrick n’avait pas encore tiré le chef d’œuvre que l’on sait. Un enfant aux pouvoirs paranormaux, une famille prisonnière d’une maison hantée, des événements étranges en série, la folie meurtrière… il n’y a pas photo ! Nombreux gros plans, mouvements incessants de la caméra,  inserts fréquents… même la bande-son, au demeurant très efficace et tendue, fait penser à un film d’Argento ! Pas étonnant puisque le groupe I Libra est composé de deux anciens membres des Goblins, responsables des mémorables musiques des meilleurs films d’Argento : Walter Martino à la batterie et Carlo Pennisi à la guitare. Ce son très rock est utilisé intelligemment pour illustrer de nombreuses séquences, notamment à l’occasion d’un générique d’ouverture déroutant, où la caméra arpente chaque recoin de la maison encore vide, de la cave à la cuisine, sans que rien d’autre ne se produise. Efficace une fois, le procédé lasse vite, utilisé de manière répétitive durant un film beaucoup trop long. Mais la musique, notamment un entêtant thème enfantin au xylophone pour Marco, confère à Shock une certaine richesse que son scénario ne mérite pas.

 

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C’est bien là le plus gros problème de Shock : son scénario peu inspiré, caractérisé par une fâcheuse  absence de progression dramatique dans la folie de son héroïne. Le film suit en effet un schéma répétitif à l’extrême : 1) le gamin possédé joue un sale tour à sa maman. 2) La maman se croit folle et fait un malaise. 3) Le beau-père la rassure en lui disant que tout ça « est dans sa tête »… et on recommence, 10 ou 15 fois de suite, jusqu’à l’explication finale du mystère (qui n’étonnera pas grand monde!) Tentant vaillamment de remplir une durée standard d’1h30, Bava Jr. fait du remplissage et signe un script dans lequel les éléments susceptibles de faire avancer l’intrigue sont donnés au compte-goutte. Handicapé par l’unité de lieu unique (la maison), Shock est un film rempli de moments « où il ne se passe rien », marqués par une prolongation inutile de certains plans qui paraissent interminables et n’aident pas vraiment à l’installation du suspense, du genre : « Dora range le linge », « Dora monte les escaliers » puis « Dora descend les escaliers »…

 

Bon exemple de répétitions narratives, les nouveaux pouvoirs de Marco semblent tellement variés et aléatoires qu’ils ne font pas très sérieux. Le petit garçon multiplie les incartades envers sa mère : après avoir assisté à un violent spectacle de marionnettes, il lui dit qu’il « doit la tuer ». Il l’observe sous la douche et lui vole des sous-vêtements. Il fait semblant d’être très malade, profère des insanités, lui fait même le vieux coup du râteau, pour qu’elle s’étale dans le jardin. Plus vicieux encore, il cache une lame de rasoir entre les touches de son piano… puis se met à pratiquer le vaudou en confectionnant des poupées à l’effigie de Dora et de Bruno… Privilégiant une atmosphère lourde de menace, le réalisateur tente d’instaurer à son film des relents d’inceste, mais la faiblesse du scénario anéantit tous ses efforts.  Les bonnes blagues de Marco semblent donc sans fin. Le gamin possédé ne se rappelle jamais de ses méfaits et sa mère finit toujours par lui pardonner. Les agissements de Marco ne bénéficient donc d’aucune réelle progression dramatique, ce qui serait moins gênant si son interprète, le petit David Colin, Jr., un affreux blondinet tête à claques, n’était pas si atrocement mauvais !

 

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Alors, pourquoi défendre Shock, qui semble accumuler les tares ? Principalement pour deux raisons non négligeables : la prestation remarquable de Daria Nicolodi (l’épouse à la ville… de Dario Argento !) dans le rôle de Dora, jeune femme frêle et mentalement fragile qui sort d’un long internement durant lequel elle a subi des électrochocs. Nicolodi (que l’on retrouvera par la suite dans Inferno, Tenebrae, Phenomena et Opera, réalisés par son époux) compose un véritable festival d’émotions violentes et se retrouve très souvent à devoir jouer la peur et la folie face à une menace totalement invisible ou devant des objets inanimés qui lui rappellent vaguement un drame, dans de très longs plans qui ne quittent pas son visage. La réussite du film repose entièrement sur ses épaules.

 

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Ensuite, que Bava Père imite servilement le style « moderne » d’Argento ou pas, que le film ait été co-réalisé officieusement par Bava Fils ou pas, le légendaire talent de formaliste du réalisateur, à l’œuvre dans des œuvres phares comme Six Femmes pour l’Assassin, La Planète des Vampires ou La Baie Sanglante, est encore une fois mis en lumière de façon éclatante. Ayant sans doute compris que le scénario de son fiston ne valait pas tripette, Mario Bava multiplies les audaces et les expérimentations visuelles pour signer quelques scènes de frayeur réellement efficaces, notamment lors d’un final exceptionnellement oppressant. Le plus réussi dans Shock, ce sont les manifestations de cette force invisible qui semble vouloir torturer Dora. Bava n’a pas son pareil pour générer la terreur et un sentiment permanent d’inquiétude à partir de rien, notamment en jouant sur le hors-champ. Une scène d’adieu à Bruno, à priori anodine se termine par la chute d’une fenêtre qui manque de justesse de décapiter la jeune femme. Les flashbacks narrant – en fin de film – les véritables circonstances de la mort de l’ex-mari, sont filmés avec un filtre déformant les visages, conférant à la scène un véritable trouble, un sentiment de flottement parfait pour évoquer l’addiction aux drogues du défunt. Malgré des effets spéciaux rudimentaires parfois complètement ratés (la scène du cutter volant, seule scène du film à avoir été tournée en 3D), le final apocalyptique, avec ses meubles et ses objets ménagers qui prennent vie pour attaquer Dora, marque durablement les esprits ! Ces 15 dernières minutes, superbes et haletantes, viennent donc à point nommé pour réveiller le spectateur endormi.

 

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Parsemé de quelques jolies idées poétiques et originales (Dora prend une pétale de rose tombée sur son piano pour une tâche de sang, le mouvement d’une balançoire contrôlée par Marco influe comme par magie sur les avaries d’un avion en plein vol), Shock ne rencontra pas le succès escompté, ce qui chagrina fortement Mario Bava, qui, jusqu’à sa mort d’une crise cardiaque trois ans plus tard, à seulement 65 ans (deux jours avant celle d’Alfred Hitchcock), ne réalisa plus qu’un téléfilm d’une heure, La Venere d’Ille, co-réalisé (officiellement cette fois) avec son fils Lamberto, d’après une histoire de Prosper Mérimée.

 

Insulte ultime pour le cinéaste, Shock fut rebaptisé Beyond the Door II dans les pays anglo-saxons, afin de le faire bénéficier du succès du médiocre Beyond the Door (Chi Sei ? / Le Démon aux Tripes – 1974, de Ovidio G. Assonitis), une médiocre resucée de L’Exorciste avec lequel il n’a pourtant pas grand-chose en commun, outre la présence de l’énervant David Colin, Jr. Shock n’est certes pas le chant du cygne le plus digne ou le plus glorieux, mais, grâce à quelques indéniables qualités de mise en scène, il mérite bien mieux que sa piètre réputation et le triste sort que lui réservèrent ses producteurs !

 

Grégory Cavinato

Membre de l’U.P.C.B. (Union de la Presse Cinématographique Belge)

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