In defense of… Dressed To Kill (Pulsions)

18869473_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxDRESSED TO KILL

(Pulsions)

1980, de Brian De Palma. USA.

Avec Michael Caine, Angie Dickinson, Nancy Allen, Keith Gordon et Dennis Franz.

Scénario : Brian De Palma

Directeur de la photographie : Ralph D. Bode

Musique : Pino Donaggio

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Psychose toujours…

 

Il ne fait décidément pas bon prendre une douche dans un film de Brian De Palma ! Quelques années après que la jeune Carrie y eut ses premières règles devant ses cruelles camarades de classe, les belles Angie Dickinson et Nancy Allen s’y font chacune à leur tour sauvagement agresser par un individu aux mains gantées… Sauf qu’à bien y regarder de plus près… ne s’agirait-il pas là tout simplement du fruit de leurs fantasmes respectifs ?

 

Comme le clamait l’affiche de Raising Cain en 1992 :

 

« De Mented. De Ranged. De Ceptive. De Palma… »

 

Jouer malicieusement avec les codes du film à suspense pour mieux désorienter son public. Voilà ce qu’aime à faire Brian De Palma en ce début des années 80. Avec ceux qu’il a (quasiment) inventés (le split-screen) ou popularisés (l’utilisation de longs plans-séquences) ou en empruntant ceux du cinéaste auquel il ne cessera jamais d’être comparé : Alfred Hitchcock… Comme l’a toujours déclaré De Palma, à Hitchcock il emprunte volontiers la grammaire cinématographique et un goût prononcé pour la provocation, notamment dans l’art d’envoyer de jolies blondes ad patres de la manière la plus choquante possible. Mais contrairement à ce que prétendent ses détracteurs l’accusant d’être un pâle et vulgaire imitateur, De Palma transforme ces codes, s’amuse avec eux pour livrer une poignée d’œuvres 100 % personnelles, qui portent sa patte identifiable entre mille. Si Alfred Hitchcock a révolutionné avec grande classe le film à suspense, Brian De Palma lui a procuré un style nouveau. Un style baroque, haut en couleur, criard, pervers, moqueur et lyrique, où la vulgarité assumée de certains personnages devient pure poésie et où – un peu comme dans les gialli du Dario Argento de la grande époque – la mort se fait belle et érotique.

 

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L’influence d’Hitchcock, De Palma la revendique donc haut et fort, même si il est vrai qu’au fil de sa carrière et des interviews, il s’en est montré tour à tour fier puis agacé, souvent peiné d’être accusé de simple plagiaire pillant le fond de commerce de son illustre aîné… Si les deux cinéastes ont réellement quelque chose en commun ce serait davantage dans leurs thématiques que dans la forme : Obsession (1976) était une relecture évidente, un hommage appuyé à Vertigo (Sueurs Froides). Blow Out (1981) puisait davantage son inspiration dans le Blow Up d’Antonioni mais recelait ça et là des thèmes hitchcockiens : une course contre la montre rappelant North By Northwest (La Mort aux Trousses) et une tragique histoire d’amour aux accents des Enchaînés… Même le surnaturel Carrie (1976) recelait une mémorable scène hitchcockienne : celle du seau de sang caché sous l’estrade et qui rappelait le principe fondateur de Rope (La Corde), à savoir : montrer au spectateur la bombe cachée sous la table sans lui dire quand elle va exploser…  Plus tard, Body Double (1984), Raising Cain (1992) et Passion (2012) s’avéreront des pastiches hauts en couleur des thèmes et figures hitchcockiens.

 

Quant à Dressed To Kill… Un tueur mystérieux aux problèmes identitaires et à la sexualité trouble, obsédé par le voyeurisme et se déguisant en femme ?… Une élégante héroïne fuyant sa vie ?… Une actrice principale qui disparaît à la moitié du film ?… Une femme fatale qui mène l’enquête ?… Pas de doute possible, De Palma nous livre sa « version » des thèmes abordés par le bon Alfred dans son chef d’œuvre le plus sulfureux et le plus scandaleux, Psycho… dont Dressed To Kill est paradoxalement le petit frère malpoli autant qu’il est un hommage respectueux.

 

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De Palma ne « pervertit » pas les thèmes hitchcockiens mais au contraire, il les poursuit en allant beaucoup plus loin que ce que la censure permettait à l’époque de Psycho, un film qui, en son temps (1960), brisait pourtant déjà quelques tabous. Pervers, Hitchcock l’était d’ailleurs sans doute davantage. De Palma, lui, est un cinéaste ludique et farceur comme le montre Dressed To Kill, terrain d’expérimentations filmiques autant qu’une véritable symphonie de la peur enchaînant les séquences qui culminent dans un suspense souvent insoutenable et toujours efficace trente ans plus tard…

 

Bien aidé par le producteur Samuel Arkoff, patron de l’A.I.P. (pas un grand studio, donc un gage de liberté artistique), De Palma va pouvoir s’adonner à des excès sanglants et érotiques, montrant par exemple pour la première fois à l’écran et dès la scène d’ouverture les poils pubiens d’une héroïne jouée par une actrice « respectable ». Le ton est donné ! Hitchcock, dont les ardeurs perverses étaient réfrénées par le Code Hays disait que le public, le plus grand des voyeurs, veut voir TOUT ce qui va se passer. De Palma va donc exaucer ce fantasme et nous en mettre plein la vue avec une belle générosité baroque dans l’excès.

 

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Thèmes principaux de Dressed To Kill : le voyeurisme, les fantasmes sexuels inassouvis, l’irruption subite d’une violence inattendue et le danger auquel on s’expose en flirtant avec un inconnu ! De Palma reprend à son compte l’image de la femme fatale hitchcockienne même si désormais ses héroïnes ne sont plus des personnages « respectables » mais des femmes sexuées à la libido déchaînée : Kate Miller (Angie Dickinson), femme au foyer collet-montée délaissée par un mari qui ne la comble pas (et dont nous ne voyons jamais le visage) et Liz, une call-girl de luxe (Nancy Allen), qui s’avèrera en fin de compte être la vraie héroïne du film… Quant à la figure du tueur en série inspiré de Norman Bates, il s’agit d’un travesti dont les pulsions meurtrières et une sexualité problématique provoquant chez lui un phénomène de dédoublement de la personnalité mettent l’intrigue en route… Pour la première fois à l’écran, le thème de la transexualité et des maladies sexuellement transmissibles sont abordés de manière frontale et jouent un rôle essentiel dans l’intrigue… Une approche assez gonflée pour un film américain ! Dressed To Kill est un film dont la protagoniste principale, Kate, part – en dépit de tout bon sens, oubliant tous les dangers et n’écoutant que son désir – à la recherche d’un homme capable de la combler, allant jusqu’à se faire sauvagement besogner dans un taxi en plein trafic routier… Une attitude qui – au détriment des féministes ayant crié au scandale – lui sera bien évidemment fatale… Angie Dickinson est donc atteinte d’une furieuse crise de feu au cul (appelons un chat un chat) et poussera le bouchon jusqu’à tenter de séduire son psychiatre, l’imperturbable Docteur Robert Elliott (Michael Caine), dans une scène magnifiquement écrite, qui dépeint également avec beaucoup d’intelligence et d’humour la fragilité d’une femme cachant ses fêlures derrière une détermination d’apparence… une femme du monde un peu perdue qui ne sait que faire de son temps libre et dont la rencontre avec un mystérieux inconnu va provoquer sa perte et une délectable réaction en chaîne.

 

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Les premières minutes du film commencent pourtant de manière très plaisante puisque Angie Dickinson (pour les gros plans du visage) et sa doublure (pour les gros plans du reste et les plans éloignés) se caresse(nt) langoureusement sous la douche, non loin d’un mari absent qui ne s’intéresse pas à la chose. Alors que la musique de Pino Donaggio, la photographie somptueuse de Ralph Bode et le look un peu bourgeois de l’héroïne nous font penser que nous sommes dans un long-métrage érotique de David Hamilton (photo éthérée, érotisme de roman de gare, atmosphère douce, chaleureuse et molletonnée, caresses au ralenti sous la buée de la douche…), une main gantée posée subitement sur la bouche de cette femme nue désormais muette et en grand danger vient vite nous rappeler que nous sommes chez De Palma et que – comme chez Hitchcock – les personnages sexués seront punis… à moins que… Le vieil adage stipulant que dans les films d’horreur, les plus chastes survivent alors que les créatures à sang chaud sont punies, est complètement détourné dans Dressed To Kill puisque De Palma nous révèle bien vite que cette terrifiante scène introductive n’était qu’un cauchemar… ou plutôt le fantasme éveillé de Kate à qui son mari est en train de faire l’amour de manière très molle et qu’elle s’ennuie profondément… Ou comment définir brillamment l’essence et les déviances d’un personnage sur la simple base de ses fantasmes sexuels… Cette violente intrusion / pénétration n’était donc que le fantasme d’une épouse bourgeoise frustrée.

 

Cette dimension onirique, De Palma en jouera beaucoup tout au long du métrage, instaurant le doute chez le spectateur ballotté entre la réalité de l’intrigue et les fantasmes des personnages. Le public ne sait donc jamais trop à quelle « réalité » se fier, un gimmick que De Palma poussera d’ailleurs en 2012 dans ses dernières limites avec moins de succès dans son Passion en demi-teinte. De Palma aime brouiller les pistes, manipuler et désorienter son public… qui devra à l’entrée de la salle se soumettre à cette manipulation et accepter d’y prendre du plaisir.

 

Le personnage principal de Dressed To Kill est… la caméra, autrement dit le spectateur, invité à jouer le rôle du voyeur. C’est elle qui crée la peur et l’atmosphère comme nous le verrons ensuite dans une scène virtuose de plus de dix minutes rendant hommage (une fois de plus) à une scène similaire de Vertigo, avec Kim Novak. Après une visite mouvementée chez son psychiatre, Kate se rend au Musée d’Art Moderne de Philadelphie, sur un coup de tête… peut-être par ennui, peut-être dans l’espoir d’y faire une rencontre. Elle repère une « proie », un homme viril et séduisant qui semble sortir de nulle part mais qui la remarque également. Elle l’observe, le cherche, le suit dans les différentes salles du Musée, partagée entre son désir et sa retenue naturelle de femme mariée, transformant cette longue errance fascinante en valse hésitation. La caméra traque le moindre pas de l’héroïne et semble « flotter » dans le décor somptueux et immaculé du Musée. Toute la scène est filmée au Steadycam et conçue en longs travelings suivant le personnage à la trace comme pour mieux faire ressentir l’inéluctabilité de son destin… et le danger qui la guette. Kate perd l’étranger de vue, puis le retrouve, hésite… se refuse à lui… puis l’aguiche en déposant son gant à côté d’un banc, espérant que le bellâtre le lui rapportera… Mais ce dernier disparaît. Se sentant un peu ridicule, Kate, dépitée, sort du Musée… au pied duquel l’inconnu l’attend dans un taxi, agitant le gant à la fenêtre. Alors qu’elle s’approche du taxi, l’étranger aux lunettes noires en ouvre la porte et l’attire à l’intérieur… où – sans prononcer le moindre mot – il lui fait tirelimpimpon sur le chihuahua, tirelimpimpon avec la tête, avec les doigts… sans la moindre pudeur ou discrétion (une scène filmée en plein trafic afin – dixit De Palma – d’augmenter la gêne ressentie par Angie Dickinson… manipulation toujours !)

 

Dressed To Kill est donc du début à la fin un écrin somptueux pour admirer la maestria technique précise, élégante et perverse dont fait preuve Brian De Palma, ce formaliste de génie. Ainsi, la sortie du Musée s’accompagne d’un plan de grue très long (personne ne filme un décor aussi anodin qu’un escalier comme De Palma !) et très complexe (en plan-séquence), exemple parfait de la maîtrise narrative et géographique du cinéaste :  chaque élément, chaque personnage apparaît au bon moment : l’hésitation et la frustration d’Angie Dickinson, l’apparition furtive en arrière-plan du tueur déguisé, l’entrée dans le taxi… le gant jeté sur le trottoir… la main du tueur qui s’en empare… : rarement une scène aura si bien pénétré la psychologie et l’état de bouillonnement d’un personnage féminin ! La fascination se mêle à la peur, puis enfin à l’orgasme… Cette séquence incroyable, la plus longue du film, est entièrement muette, jamais nous n’entendrons la voix de l’étranger. Ces dix minutes filmées comme un véritable ballet de gestes très précis, de regards furtifs, de honte, de désespérance, de montée du désir, de fétichisme… sont la preuve parfaite du sens de la mise en scène de De Palma dans la montée graduelle du suspense : ses films et ses plans-séquences sont préparés de manière scientifique, mathématique. Le cinéma de De Palma est avant tout un cinéma du mouvement, pas du dialogue, une mécanique d’une précision formidable, réglée comme une partition, mais dans laquelle l’émotion est malgré tout bien présente !

 

A cet égard, le compositeur italien Pino Donaggio (qui retrouve De Palma pour la troisième fois après Carrie et Home Movies et avant Blow Out, Body Double, Raising Cain et Passion) signe une grande partition à la Bernard Hermann qui souligne chaque émotion et multiplie la sensation d’effroi.

 

Cette maîtrise du suspense culmine dans un nouvel hommage direct à Hitchcock : le mythique meurtre de Janet Leigh sous la douche dans Psycho est ici repensé de manière encore plus perverse pour un ascenseur… Cet ascenseur, c’est celui de l’immeuble de l’amant de Kate. Après leurs ébats, cette dernière joue les curieuses et fouine innocemment dans l’appartement de son amant endormi. Bien mal lui en prend puisqu’elle tombe avec stupeur sur un certificat médical révélant que son amant d’un jour est atteint d’une maladie vénérienne. Choquée, elle ramasse ses affaires et fuit l’appartement en vitesse. Dans l’ascenseur, elle est confrontée au regard accusateur d’une fillette qui la dévisage : symbole parfait de l’innocence alors qu’elle est en train d’effectuer une « walk of shame » bien compréhensible et qu’elle est rongée par la culpabilité. La fillette sort de l’ascenseur et Kate s’apprête à faire de même… c’est à cet instant qu’elle réalise qu’elle a oublié son alliance sur la table de nuit. Un oubli qui va lui coûter la vie… Kate reste dans l’ascenseur qui remonte. Lorsque la porte s’ouvre, le tueur mystérieux (déguisé en femme, avec perruque grossière et grosses lunettes noires) brandit un rasoir et punit sans pitié la femme infidèle qui passe en un instant des bras d’Eros au couperet de Thanatos. A l’aide d’un découpage précis et un sens du montage incroyable, De Palma nous offre l’un des meurtres les plus cruels de l’histoire du cinéma, plus généreux dans l’hémoglobine que Psycho (De Palma était à l’époque fan de Dario Argento, Mario Bava et Roman Polanski, eux aussi amoureux de la couleur rouge à l’écran…)  Kate a la classe d’une héroïne hitchcockienne, rappelant Janet Leigh ou Tippi Hedren et ses tenues d’un blanc immaculé jouent beaucoup dans la réussite et la caractérisation du personnage : elle est la victime idéale en puissance et le rouge du sang sur son manteau blanc devient évidemment très symbolique !…

 

L’intensité de la scène est encore décuplée par l’apparition d’une troisième protagoniste : Liz, une jeune call-girl accompagnant un vieux client et qui, alors que la porte de l’ascenseur se referme, frôle la main de la victime agonisante à qui elle veut venir en aide. Liz aperçoit dans un miroir la silhouette du tueur, caché dans un coin, le rasoir brandi en l’air, prêt à frapper de nouveau avant que la porte ne se referme in extremis. Alors que leurs mains se frôlent, un basculement de point de vue et une « passation de relais » entre les deux héroïnes va s’effectuer… Liz, unique témoin du meurtre, va devenir la nouvelle proie de cette mystérieuse « femme » aux mains gantés et au rasoir… Cette « transmission » entre les deux femmes relève presque du film fantastique, comme si les malheurs de l’une étaient transmis à l’autre.

 

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De Palma fait preuve d’un talent monstrueux dans les scènes à priori les plus anodines, pas uniquement dans les scènes paroxystiques, puisqu’il expérimente au gré de ses idées et favorise à tout moment cette forte sensation d’immersion / fascination. Ainsi, une simple scène d’interrogatoire au commissariat qu’un tâcheron emballerait vite fait en quelques champs / contre-champs devient une vraie leçon de mise en scène. Trois protagonistes sont dans le plan : le flic à la moustache musclée (nous sommes dans les années 80!) chargé de l’affaire (Dennis Franz), le psychiatre de la victime qui mène l’enquête de son côté (Michael Caine) et enfin, le fils adolescent de celle-ci (Keith Gordon) qui va demander l’aide de Liz afin de retrouver le meurtrier de sa mère… Le personnage du fils, obsédé par l’espionnage, les gadgets, l’enregistrement de sons et d’ images, peut d’ailleurs être considéré comme l’alter-ego à l’écran du réalisateur, un personnage préfigurant celui de John Travolta l’année suivante dans Blow Out. Toujours fidèle au thème du voyeurisme, De Palma va trouver une manière ingénieuse pour que le fils (à l’avant-plan) puisse entendre la conversation des deux autres, dans le bureau à l’arrière-plan… De Palma utilise pour l’occasion une lentille bifocale qui permet de faire le point à deux endroits (à gauche et à droite) et qui induit chez le spectateur un sentiment étrange : tout est net dans chaque coin de l’image. L’écran est divisé en deux, nous obligeant à regarder aux deux endroits, un procédé qui colle au thème de la personnalité multiple du tueur. Encore une fois, De Palma nous montre où regarder et nous manipule pour notre plus grand plaisir. Sa mise en scène s’accorde d’une manière logique mais surprenante avec les thèmes qu’il aborde. Ce sont ses sujets qui dictent sa mise en scène et cette scène vient prouver UNE BONNE FOIS POUR TOUTES à ceux qui en doutaient encore que De Palma n’est pas un metteur en scène de la violence gratuite. Aucun plan dans Dressed To Kill n’est gratuit, rien n’est laissé au hasard et la construction narrative en miroir (le film commence et se termine par deux scènes de rêves dans une douche) montre bien l’aspect ludique de l’entreprise.

 

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Autre point commun essentiel pour la comparaison avec Alfred Hitchcock : l’humour! Outre le caractère ironique de la mort de l’héroïne, De Palma utilise à de nombreuses reprises un humour très noir qui se marie à la perfection avec les thèmes abordés. Ainsi, l’utilisation d’une doublure d’Angie Dickinson dans la douche (la première scène du film) par une actrice au corps de playmate est une exagération à 100 % volontaire de la part du cinéaste et non pas – comme on l’en accuse depuis la sortie du film – une « erreur » de réalisation ou un caprice de star… Le fait que le corps utilisé ne ressemble absolument pas à celui d’Angie Dickinson est évidemment volontaire, c’est une farce! Il s’agit de la représentation du fantasme de l’héroïne sur son propre corps et la séquence ne se veut donc absolument pas réaliste : n’étant plus toute jeune, complexée par son âge, Kate s’imagine avec un corps voluptueux  appartenant de toute évidence à une doublure beaucoup plus jeune !… L’humour est présent également dans l’utilisation à contre-emploi des acteurs principaux : Angie Dickinson était alors connue comme la Police Woman de sa série télévisée familiale… une maman de sitcom à la Brady Bunch qui se retrouve ici plongée dans les fantasmes érotiques et un carnage sanglant ! Michael Caine quant à lui, incarne le contraire parfait des séducteurs virils qu’il avait joués dans le passé (Alfie)… L’ironie est très présente dans Dressed To Kill, comme dans les interventions d’un flic obsédé sexuel très attiré par Nancy Allen mais qui, comble de l’hypocrisie, se montre pourtant très puritain devant ses collègues… On retrouve même une pincée d’humour là où Brian De Palma n’en avait pas prévu : le fils de Kate, joué par Keith Gordon était un rôle écrit au départ pour un enfant d’une dizaine d’années. Ayant apprécié leur collaboration sur Home Movies quelques mois plus tôt, De Palma a finalement confié le rôle à l’acteur de 19 ans (devenu depuis un excellent réalisateur!) Dès lors, les échanges verbaux entre le jeune homme et Liz prennent un double sens et provoquent une tension sexuelle assez « mignonne », lorsque Liz, s’apprêtant à enquêter avec le jeune garçon lui déclare : « I’ll be the best cover you ever had. »

 

Une scène de séduction très crue entre Nancy Allen et Michael Caine, qu’elle suspecte d’être le tueur, joue sur la retenue toute digne de Caine, à peine perturbé par le striptease mémorable effectué par la splendide jeune femme en lingerie noire. Mais en grand farceur, De Palma ponctue la scène d’un plan mémorable très drôle : alors que le visage de Caine est tout en retenue, le contre-champ vient nous montrer un insert du reflet du visage du psychiatre dans un miroir posé sur son bureau et le montrant visiblement très excité… Un plan surprenant (en toute logique, ce miroir n’avait rien à faire là !) mais une nouvelle preuve que chez De Palma, tout est dans le plaisir de la manipulation.

 

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Bien évidemment, Dressed To Kill fut à l’époque taxé de misogynie et devint (tout comme Maniac de William Lustig, sorti la même année) la cible favorite des bien-pensantes associations féministes qui crièrent au scandale, au grand chagrin d’un De Palma qui s’en est toujours défendu. De Palma donne au contraire à son film des aspects progressistes et non pas misogynes. Alors que les critiques accusent De Palma de tuer Kate pour avoir couché et pris du plaisir, celui-ci affirme que ce n’est pas là son intention : toute la première partie du film est filmée du point de vue de cette Kate Miller dont nous faisons l’intime connaissance en partageant ses sentiments, ses fantasmes, ses frustrations, sa culpabilité… Kate est une épouse malheureuse et inassouvie qui va connaître une spirale descendante en forme de déambulation vers l’autodestruction. Son meurtre n’est donc pas une punition mais une terrible IRONIE !!! : alors qu’elle trouve enfin le plaisir, elle en meurt !… Si l’héroïne qui prend le relais est bel et bien une prostituée,  Nancy Allen (à l’époque la propre épouse du réalisateur !) joue une call-girl heureuse, douce, gentille, bien dans sa peau, qui maîtrise son destin (et qui sera la seule à se sortir de ce carnage…) Une femme sans honte, lucide… Dans ce rôle casse-gueule, Nancy Allen est belle à tomber, élégante, sexy… De Palma est donc un provocateur mais il serait bien stupide de tomber dans les travers bien-pensants et d’affirmer qu’il déteste les femmes. D’ailleurs à bien y regarder, ce sont les hommes dans Dressed To Kill qui s’avèrent peu reluisants, notamment les figures de l’époux (démissionnaire), du policier (vulgaire),  du psychiatre (rigide) et du tueur (que l’on imagine impuissant)!… Dans Dressed To Kill, De Palma magnifie ses actrices avec sa caméra et livre pour la première fois à l’écran une représentation crédible et authentique du plaisir féminin.

 

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Alfred Hitchcock a su créer un superbe langage dont Brian De Palma s’est emparé.  Les similitudes et l’influence de l’œuvre du gros Alfred sont évidentes et indéniables mais le style « choc », puissant, volontairement grotesque et flamboyant de De Palma fait toute la différence. Ce rapprochement avec Hitchcock a souvent valu à l’œuvre de De Palma d’être honteusement sous-estimée (comme Hitchcock avant lui, De Palma n’a jamais reçu l’Oscar du Meilleur Réalisateur et ne fut même jamais nominé !…) Bien plus qu’un simple pastiche de Psycho, bien plus qu’un simple exercice théorique, Dressed To Kill / Pulsions, (le titre français « Fantasmes » aurait mieux convenu…) est une œuvre déterminante au niveau de la représentation de la sexualité et de la violence mais plus important encore, il procure une fascination qui ne s’est jamais éteinte, une réelle émotion et un attachement à ses personnages féminins, une générosité dans l’art jouissif de la manipulation et enfin… un pur plaisir de cinéma!… Des éléments et une forme magnifiques que De Palma retrouvera l’année suivante avec son chef d’œuvre définitif, Blow Out

 

Décédé en avril 1980, trois mois avant la sortie de Dressed To Kill, Alfred Hitchcock n’aura donc jamais pu voir cet hommage à son œuvre mais on peut parier sans crainte qu’il l’aurait hautement apprécié, en bon petit pervers qu’il était… et que la scène de l’ascenseur l’aurait fait hurler de terreur.

 

Grégory Cavinato

 

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