Festival du Film coréen 2017… Misbehavior

MisbehaviorMISBEHAVIOR

(YEOGYOSA)

 

2016, de Kim Tae-young – Corée du Sud

Scénario : Kim Tae-young

Avec Kim Ha-neul, Yoo In-young, Lee Won-keun et Lee Ki-woo

Directeur de la photographie : Tae-soo Kim

Musique : Jun-seok Bang

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Femme au bord de la crise de nerf

 

Le thriller psychologique est un genre qui, aux Etats-Unis, est devenu synonyme de médiocrité. Depuis les années 80-90, quand triomphaient des longs métrages de la trempe de Liaison Fatale (1987) ou La Main sur le Berceau (1992), le genre, malgré quelques réussites comme Notes on a Scandal (2008) est tombé en désuétude, la faute sans doute à une overdose de formules trop familières, de clichés en pagaille et d’une bonne dose de ridicule, comme l’a encore prouvé l’un des pires films de 2017, Unforgettable (Rivales), de Denise DeNovi, dans lequel Katherine Heigl joue une femme délaissée qui complote pour éliminer la nouvelle épouse (Rosario Dawson) de son ex-mari. Il suffit de constater le degré de ridicule, l’outrance du jeu des acteurs et les retournements de situation dignes d’un soap-opéra pour comprendre que le genre, pourtant popularisé par Alfred Hitchcock, est terriblement fatigué.

 

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Une fois de plus, c’est la Corée du Sud qui arrive à la rescousse ! Nos lecteurs le savent très bien : depuis une vingtaine d’années, les jeunes cinéastes coréens redoublent de talent, d’inventivité et se montrent capables de réinventer pratiquement tous les genres tournés en ridicule et usés jusqu’à la corde par le cinéma hollywoodien. La Corée du Sud est désormais le théâtre d’une cinématographie commerciale où les films de genre sont encore considérés avec le plus grand sérieux. Un âge d’or qui n’est pas sans rappeler l’époque la plus faste d’Hollywood, les glorieuses années 30 à 50, qui ont vu l’émergence d’un grand nombre de cinéastes classiques soignant la forme aussi bien que le fond.

 

Deuxième long-métrage du jeune Kim Tae-young, Misbehavior (le titre coréen, au féminin, signifie « Maîtresse ») rend ses lettres au genre, insistant sur la psychologie de ses deux personnages principaux dans ses deux premiers actes et instillant une angoisse allant crescendo de la première à la dernière image. Misbehavior raconte la rivalité entre deux jeunes institutrices et fait le portrait tragique d’une femme brimée et ignorée par un environnement professionnel typiquement masculin.

 

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Hyo-joo (exceptionnelle Kim Ha-neul), la trentaine passée, est prof de chimie dans un lycée pour garçons. Bien qu’elle aime son métier, elle n’est pas titularisée et ses perspectives d’avancement semblent bouchées, d’autant plus qu’elle doit subvenir aux besoins de son compagnon, un écrivain raté et fainéant, pratiquant du soir au matin le chômage sur canapé, soit disant pour cause d’angoisse de la page blanche. Dans la même semaine, Hyo-joo connait d’importants revers de fortune : lorsqu’une collègue part en congé de maternité, elle est désignée par son directeur (qui ne lui laisse guère le choix) pour la remplacer, ce qui double sa charge de travail. L’administration scolaire annonce ensuite la nomination d’un nouveau professeur de chimie, à qui on propose directement une titularisation… et qui n’est autre que la fille du président du conseil d’administration de l’école ! Cette jeune femme totalement inexpérimentée, à peine sortie des études, est le fruit d’un népotisme honteux qui, malgré elle, va usurper l’ancienneté de Hyo-joo et mettre en péril le renouvellement de son contrat d’enseignement. La nouvelle institutrice, Hae-young (Yu In-young), très séduisante, palie son manque d’expérience par le port de mini-jupes aguichantes et par une personnalité sympathique et peu farouche. En clair, elle passe son temps à séduire l’intégralité du staff masculin.

 

Dès le départ, Hyo-joo, humiliée et en colère, reste froide et distante face à cette rivale qui lui démontre pourtant son admiration et tente par tous les moyens de gagner son affection. Entetemps, Hyo-joo découvre qu’un de ses élèves, Jae-ha (Lee Won-geun) est un danseur hors-pair qui s’entraîne d’arrache-pied pour passer le concours d’entrée d’une prestigieuse université artistique. Hyo-joo encourage les ambitions du jeune homme et se prend d’affection pour lui. Un sentiment qui semble réciproque… jusqu’au jour où Hyo-joo surprend le jeune homme en plein ébat illicite avec sa rivale. Choquée, trahie, Hyo-joo profite de cette occasion pour confronter sa nouvelle collègue. Elle décide de la faire chanter : elle lui donnera un simple avertissement et passera sa relation sous silence, à condition d’y mettre fin et de lui garantir une titularisation. Petit à petit, Hae-young devient le jouet de Hyo-joo, qui n’hésite pas à l’humilier devant leurs collègues avec une cruauté et un plaisir accrus. Les choses prennent une tournure violente et inattendue quand Hyo-joo, qui parraine l’entraînement de Jae-ha, succombe à son tour (mais de manière uniquement platonique) au charme de son élève, offrant à Hae-young une ouverture pour des représailles potentiellement dévastatrices.

 

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Partagé entre les deux femmes, le jeune Jae-ha est un faux romantique et un vrai opportuniste, qui, derrière son air innocent, joue les arbitres et compte les coups bas, en attendant qu’une des deux prenne le dessus. Œuvre féministe par excellence, Misbehavior donne (comme souvent dans le cinéma coréen) une image peu reluisante de la gent masculine : obsédés sexuels, lâches, opportunistes, idiots, vulgaires, calculateurs… Leur comportement est souvent pathétique et désespéré. Un paradoxe puisque c’est, entre autres, pour les beaux yeux du jeune homme que les deux héroïnes vont se déchirer.

 

Portrait d’une femme bien sous tous rapports mais au bord de la crise de nerfs, Misbehavior bénéficie d’un excellent scénario dans lequel aucun rôle n’est un archétype. Dans n’importe quel thriller hollywoodien, Hyo-joo deviendrait très vite une méchante grandiloquente à la Glenn Close ou Rebecca De Mornay. Ici, le scénario prend son parti et se déroule en majeure partie de son point de vue. Portrait d’une société patriarcale sexiste et machiste, Misbehavior nous montre une femme encore belle, mais déjà trop vieille alors qu’elle n’a pas 35 ans ! Elle risque de perdre une importante opportunité professionnelle parce que ses collègues masculins idiots se sont entichés d’une jeune cruche allumeuse mais adorable. Bien qu’un peu froide (son mode de relation par défaut), Hyo-joo est néanmoins toujours séduisante et agréable, mais plutôt du genre à ne pas faire de vagues ou à danser sur les tables. Tout l’inverse de la vulgarité affichée en étendard par sa nouvelle collègue dont les mini-jupes à ras-le-bonbon provoquent sa rage. Mais c’est avant tout un fort sentiment d’injustice qui prédomine : Hyo-joo se sent victime de la vulgarité et de la médiocrité d’une société qui l’ignore ou qui préférerait la voir arriver au boulot à moitié nue. Négligée par ses collègues et par un compagnon idiot qui profite de son salaire pour passer ses journées devant la télévision, Hyo-joo a simplement ce besoin impératif (et si humain) d’être à nouveau désirée. C’est là toute l’absurdité de son drame car elle est effectivement toujours très désirable. Du moins jusqu’à ce que sa colère et son ressentiment maladif la transforment en quelque chose d’autre…

 

Dans le rôle de cette institutrice paisible, peu à peu consumée par la rage, la jalousie, la haine de soi et peut-être également par les regrets vis-à-vis de sa vie amoureuse ratée, Kim Ha-neul (vue dans Blind) est une véritable révélation. On ne peut que compatir (sans les cautionner) aux actes de violence et aux manipulations de cette femme humiliée, dont les travers les plus sombres se révèlent au fur et à mesure qu’elle sombre dans une folie bien compréhensible, puisqu’elle se retrouve confrontée à une injustice d’une absurdité digne de Kafka. Dès le départ, rien n’est tout blanc chez Hyo-joo. Sa vengeance ne germe qu’après avoir découvert sa rivale et son protégé dans les bras l’un de l’autre, provoquant une terrible jalousie chez celle qui n’aurait jamais eu l’audace de coucher avec son étudiant, même si celui-ci lui a souvent fait comprendre qu’il n’y serait pas opposé. Ce n’est pas seulement le poids de l’injustice et de l’humiliation professionnelle qui terrasse Hyo-joo, mais ses frustrations face à ses propres limites, sa passivité, son incapacité à prendre des risques, son inaptitude au romantisme… Récupérer son élève est donc un geste désespéré, son unique chance de « voler » quelque chose a une rivale qui a tout.

 

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Dans un film hollywoodien lambda, l’enseignante frivole et adultère, cause de tous les malheurs de l’héroïne, aurait été interprétée par une bimbo à forte poitrine et son rôle n’aurait été que secondaire. C’est là où le scénario de Kim Tae-young révèle toute sa complexité, puisqu’il transforme ce personnage potentiellement ingrat en un vrai rôle de jeune fille très douce, peu sûre d’elle, mal dans sa peau, utilisant sa sensualité débordante comme seul moyen de défense. Derrière ses tenues moulantes et sa coupe à la garçonne, Hae-young (interprétée par Yu In-young, vue récemment dans Veteran) cache tant bien que mal une réelle insécurité et une envie de bien faire. Malgré les raccourcis douteux qui lui ont valu d’être engagée, Hae-young est une âme innocente, finalement un peu pathétique et sans mauvaises intentions, qui ne cherche qu’à s’améliorer. Jamais elle ne se doute que son comportement ouvertement provocateur, simple façade, peut irriter sa collègue. Elle est d’ailleurs en totale admiration face à Hyo-joo qui l’intimide terriblement. Mais son innocence va en prendre un sacré coup face à la punition et au chantage dont elle va devenir la victime.

 

Le « Mauvais comportement » du titre est un terme beaucoup trop faiblard pour décrire les émotions contradictoires et les transgressions perpétrées par ces rivales soucieuses de sauver leurs carrières respectives du scandale. Officiant également en tant que scénariste, Kim Tae-young opère, comme souvent dans le cinéma coréen, une véritable rupture de ton au cours du troisième acte, avec en point d’orgue une scène d’une violence inouïe, digne d’un film d’horreur, mais efficace en diable parce qu’elle joue très habilement sur le hors-champ et sur le son. Difficile d’en dire plus sans dévoiler la nature de cette scène d’anthologie, susceptible de traumatiser à vie les spectateurs non prévenus. Dans la salle où l’auteur de ces lignes a vu le film, c’étaient d’authentiques cris d’effroi qui ont accueilli la séquence ! La dernière fois qu’un thriller psychologique hollywoodien a eu cet effet sur les spectateurs, il y a des chances pour qu’Alfred Hitchcock fût derrière la caméra ! Il aurait adoré Misbehavior

 

Grégory Cavinato

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